L.i MINlnTUKt; EN l'RANCE
fameuse iniiuence byzantine? Si Ton en rencontre des exemples manifestes (et il s'en est produit dans certains pays), il n'y a aucun motif pour les ériger en règle générale, pour en faire la base d'une théorie absolue. La vérité est que les rapports des nations occidentales, notamment de la France, avec le Bas-Empire ont été rares jusqu'à Tépoque des premières croisades. Ce ne sont pas quelques ambassades, quelques messages politiques échangés entre souverains qui ont pu avoir une portée sérieuse. Il faut autre chose pour créer entre deux peuples ce courant magnétique qui les porte à s'imiter Tun l'autre : il faut une certaine communauté d'idées, il faut un contact permanent. Ces conditions existaient-elles à la naissance de notre art national, c'est-à-dire aux temps barbares? Au contraire, les livres des Grecs et leur contenu étaient profondément ignorés chez nous, pour une raison bien simple : c'est que la langue de ce peuple n'était point comprise. Quelquesuns de ses artistes ont pu apporter de leur capitale jusque dans nos ateliers monastiques leurs procédés, leurs recettes; ils ont pu, à la rigueur, exécuter ou faire exécuter autour d'eux un ou deux livres décorés suivant le goût de leurs compatriotes. Mais, en tout cas, cette mode particulière n'a pu avoir qu'un succès très éphémère et dans un rayon des plus restreints; la rareté des communications et des voyages l'eût empêchée de se propager : elle s'est noyée dans la grande tradition latine. Il y a, d'ailleurs, des différences fondamentales entre l'art byzantin et Tart mérovingien ou carlovingien : le premier allonge les figures, il aime les formesgrêles, émaciées; le second, au contraire, affectionne les types
courts, trapus, et les têtes trop fortes. SUls offrent des similitudes de détail, elles proviennent uniquement de ce que tous deux sont des rameaux sortis de la même tige, qui est Part antique. Part gréco-romain: c'est un rapport de consanguinité, non un rapport de filiation. Pareille légende s'est introduite aussi dans Thistoire de notre architecture, sous le prétexte que plusieurs de nos plus anciens édifices rappellent les formes néogrecques. Et cependant qui oserait dire aujourd'hui, après les récents progrès de l'archéologie, que le style roman, que le style appelé à tort gothique ne sont pas d'origine purement latine et française? Un jour viendra où la même vérité sera démontrée aussi clairement pour l'enluminure.
Dès à présent, il est aisé de constater que les Romains, s'ils ne nous ont légué que peu ou point de manuscrits ornés de peintures, par la faute des siècles ou des invasions barbares, ont parfaitement connu ce genre de luxe et nous l'ont transmis directement, presque sans interruption. Ils l'avaient emprunté eux-mêmes aux Grecs anciens, qui le tenaient des Egyptiens, lesquels le tenaient des races primitives de l'Orient; car il s'est perpétué chez les Persans, chez les Indiens, chez les Chinois, ces fidèles observateurs de la tradition des ancêtres, et il a même été en faveur chez les antiques tribus du nouveau monde, comme en témoignent certains livres rapportés du Mexique, du Yucatan et du Guatemala. Sur plusieurs papyrus d'Egypte, on reconnaît encore des traces d'ornements, de couleurs et de dorure. Pour la Grèce, nous ne possédons aucun monument de ce genre. Mais nous savons que la calli-
graphie était en honneur chez elle, que Part du dessin V était cultivé sous toutes ses formes, et qu'un fameux peintre de Sicyone, Pamphilc, avait obtenu qu'on le fit apprendre à tous les enfants avant récriiurc. D'ailleurs, tout ce que les Romains ont reçu de la haute antiquité orientale leur est nécessairement arrivé par le canal des Grecs, et le premier nom d'enlumineur que Ton trouve à Rome est celui d'une femme grecque. Lala de Cvzique, qui vivait environ quatre-vingts ans avant J.-C, peignait sur vélin et sur ivoire; elle fut employée par Varron, érudit et bibliophile, à orner de portraits d'hommes célèbres les exemplaires de ses hebdomades, et M. de Laborde a conjecturé qu'elle se servait, pour reproduire indéfiniment ses ouvrages, de patrons découpés. Atticus avait également publié un volume de portraits accompagnés de courtes biographies en vers, et souvent les livres, de Virgile portaient en tête l'image de l'auteur*. Mais les Romains connaissaient aussi les vignettes, serpentant tout autour de la page, comme la vigne antique autour des branches de l'ormeau, les titres et les initiales rehaussés de vermillon, les encres d'or ou d'argent appliquées sur un parchemin pourpré qui en avivait l'éclat. On se souvient des vers mélancoliques d'Ovide :
Farve {nec invideo), sine me, liber, ibis in wbem, Hci milii! quà domino non licet ire tiio.
Xec te piirpjreo vêlent vaccinia siicco : Non est conveniens luctibus ille color ;
Xec tituliis minio, ncc ccdro charta notetur*.