‹ Les manuscrits et la miniatureChapitre 52 sur 144 · Dclislc, op. cit., I · texte numérisé non relu

Dclislc, op. cit., I

n'est pas facile de considérer séparément avec Tesprit ce que Ton perçoit simultanément avec les yeux. En effet, la soi-disant miniature est sortie peu à peu de la lettrine; elle a fait longtemps corps avec elle et n'a pris place en dehors du texte que par suite de son développement progressif. Si quelques manuscrits très anciens nous en offrent des spécimens indépendants, formant une page à part, c'est là une exception remarquable ; elle ne devient un système, une habitude générale que lorsque le cadre des initiales ne suffit plus à l'inspiration de l'artiste. D'ailleurs, ces sujets hors texte sont dans le même goût et passent par les mêmes vicissitudes que les dessins d'ornement; ils en comportent le plus souvent. En revanche, les lettrines renferment de très bonne heure des figures ou de petites scènes, et les conservent même lorsque la mode amène les histoù'es séparées ; les deux formes d'illustration coexistent pendant une bonne partie du moyen âge. Il est, par conséquent, impossible d'isoler, dans une étude d'ensemble, des éléments aussi étroitement unis par le fait, et, tout en subissant la tyrannie de l'usage quant à l'emploi du mot de miniature, nous devions dénoncer une confusion et une séparation également illogiques.

Ce n'est donc pas la nature du dessin, ce n'est pas l'espèce des sujets traités par le pinceau ni la place qu'ils occupent qui peuvent fournir la base d'un classement rationnel et commode des manuscrits à peintures. La division par pays ou par écoles nationales est plus séduisante, et, en effet, il est facile de constater des différences entre les miniatures françaises et les miniatures italiennes, par exemple. Ces différences, toutefois,

LA MINIATURE EN FRANCE. lai

ne sont pas radicales; ce sont plutôt des nuances, et des nuances souvent assez légères. L'art de Tenluminure s'est développé parallèlement chez les divers peuples dePEurope, en subissant plus ou moins Tinfluence du goût national et local, mais après avoir pris son point de départ dans une source unique. C'est exactement le phénomène observé dans l'histoire des autres arts, dans celle de la langue, dans celle de l'écriture; il se reproduit en tout et pour tout, à tel point que les nations occidentales peuvent passer, au moral, pour des rameaux différents d'une seule et même famille. Mais, où l'arbitraire commence, ou les distinctions deviennent subtiles et ne reposent plus, pour ainsi dire, que sur des pointes d'aiguille, c'est lorsqu'on prétend reconnaître de province à province, de monastère à monastère des différences assez tranchées pour former des sous-écoles ou des sous-genres en nombre indéfini, ayant leurs centres, un à Metz, un autre à Reims, un autre à Saint-Martin de Tours, un autre dans le centre de la France, etc. Pour certain amateur, qui a voulu résumer la doctrine de plusieurs critiques et ne compte pas moins de huit manières différentes, un manuscrit constitue une école à lui tout seuP ! Dans l'état actuel de la science, il est prudent de ne pas se lancer sur cette pente aventureuse. Nous nous bornerons donc à étudier les unes après les autres les miniatures françaises, italiennes, espagnoles, flamandes, anglo-saxonnes, aile mandes, byzantines, etc., sans descendre à des subdivisions trop difficiles à justifier.

I. Curmer, Evangiles, appenJ. Cf. de \'iel-Castel, Statuts de Vordre du Saint-Esprit, p. i5 et suiv.

Au point de vue chronologique, une classification plus simple s"'impose à première vue et peut être établie dans les produits de toutes les écoles que nous venons de nommer. Sans doute, il faut distinguer ici, comme dans toutes les branches de Tart, les périodes romaine, mérovingienne, carlovingienne, romane, gothique, et celle de la Renaissance. Sans doute, le style artistique propre à chacune de ces époques a dû nécessairement se refléter dans l'ornementation des livres : il a bien déteint sur récriture; à plus forte raison sur un genre d^ouvragé qui rentre directement dans les appartenances du dessin. Aussi tiendrons-nous compte des formes variées correspondant aux périodes en question. Mais, au-dessus de ces divisions d'un ordre un peu secondaire, se dessine une ligne de démarcation fondamentale. L'histoire de l'enluminure peut se diviser en deux grandes phases : i° la phase hiératique; 2° la phase naturaliste. Expliquons ces deux termes.

Dans les premiers temps, le peintre sur vélin travaille exclusivement pour les clercs. Les livres qu'il décore sont des livres d'église, et, d'ailleurs, le clergé est presque seul à se livrer à la lecture. En outre, l'artiste est lui-même un ecclésiastique, et le plus souvent un moine. Il parlera donc aux yeux de ses confrères le langage que parlent à leur intelligence la théologie et la littérature sacrée, celui qui est le plus familier à sa bouche et à son oreille, c'est-à-dire le langage symbolique. Même dans le dessin, il s'adressera encore plus à l'esprit qu'au sens de la vue; il reproduira des types conventionnels, des emblèmes séculaires, qu'il sera sûr de voir appréciés et compris; en un mot, il suivra la

tradition, non la nature. La nature, qu^a-t-il besoin de rétudier? Les plus beaux modèles ne se trouvent-ils pas dans Tenceinte du cloître et d-ans les armoires du scriptoriiim? Ne fera-t-il pas preuve d'un plus grand savoir, ne réussira-t-il pas davantage auprès de ses contemporains en groupant avec art les me'taphorcs dessinées qui leur plaisent? Sans doute, il décorera soigneusement ses initiales, il tracera des dessins de pur ornement, et la fantaisie lui inspirera quelquefois des idées charmantes; mais le comble de son talent, le suprême du genre consistera à faire dire aux choses les plus simples ce qu'elles ne disent point aux ignorants. Par exemple, en peignant le Christ sur la croix, il ne se préoccupera pas de faire couler naturellement le sang des blessures ni de représenter la scène du Calvaire telle qu'elle a dû se passer en réalité. Il songera surtout au sens mystique de la scène ; il fera couler le sang divin dans un calice tenu par une femme : ce sera l'Eglise recueillant les fruits de la passion du Sauveur. Une main signifiera Dieu le Père, un poisson le chrétien baptisé. Les couleurs elles-mêmes prendront parfois sous son pinceau une signification symbolique. Il arrivera par ce système à des compositions ingénieuses, grandioses ou touchantes, mais un peu trop compliquées et souvent trop obscures pour nous. Malgré cela, ou plutôt à cause de cela, tout le monde s'écriera autour de lui, et non sans quelque raison : « Comme c'est beau! » Tel est, en effet, le goût général de son temps, et ce temps est celui du triomphe de la convention dans les arts; c'est la période que nous avons qualifiée d'hiératique, parce que le symbolisme sacre domine alors

absolument dans Penluminure et qu^elle est réserve'e en quelque sorte aux initiés. Le règne de cette première manière a eu à peu près la même durée chez les divers peuples d^Occident; il s''étend chez nous depuis Tépoque mérovingienne jusque vers le milieu du xiir siècle.

Au temps de saint Louis, et notamment à la fin de son règne, la société tout entière commence à changer d'aspect. Les arts, les lettres se sécularisent, et le livre aussi; il est déjà dans les mains des nobles, des bourgeois. Le peuple lui-même ne s'instruit plus seulement par la parole : il y a des filles de paysans qui savent lire. En même l^mps, les laïques apprennent à peindre, et Ton voit se réunir en corporations les calligraphes, qui sont aussi desenlumineurs. Grâce à la protection de leurs nouveaux Mécènes, les princes et les seigneurs, grâce aussi aux avantages que procure Texercice d'une profession unique et spéciale, avantages qui manquaient aux moines, occupés de beaucoup d'autres soins, ils agrandissent presque aussitôt le domaine de la miniature : elle pénètre dans les ouvrages profanes, d'abord dan's les livres de droit, de science ou d'histoire, puis dans les poèmes et les romans. Dès lors, elle s'adresse à une classe toute dilïérente, beaucoup plus nombreuse et beaucoup moins raffinée. Il ne s'agit plus de se servir de la langue énigmatique des clercs; bien qu'une partie des fidèles soit familiarisée avec les symboles, il faut autre chose à ces esprits plus réalistes : le peintre doit parler avant tout aux yeux, et, s'il emploie encore des paraboles, il se croit obligé d'en donner l'explication ^

I. \'oy. une explication de ce- genre, écrite par un miniaturiste

Est-ce pour mieux se 4 faire comprendre? Est-ce par suite de sa propre ignorance? II renonce aux types et aux costumes traditionnels; il représente tous les personnages souSjIes traits et Phabit de ses contemporains, il place toutes les scènes dans le pays qu'il habite, au milieu des monuments ou des meubles qui Pentourent. Ce n'est plus la convention, et pourtant c'est toujours la même absence de couleur locale. Ne nous en plaignons pas; ce nouveau procédé servira à nous initier mieux que tous les documents écrits à la vie intime de nos pères. La transformation ne s'opère pas d'un seul coup, tant s'en faut. Le symbolisme existe encore et ne cède la place que peu à peu. Néanmoins, l'artiste a commencé à regarder autour de lui ; puis il s'est mis à copier la nature. Il ne dessine plus de ces figures majestueuses, mais figées dans leur immobilité séculaire: il fait des portraits, grossiers d'abord, mais bientôt extraordinairement fins. Le pas est décisif, et la rénovation complète de l'art s'ensuivra. Le trait caractéristique de cette seconde phase est la recherche du réel; c'est pourquoi nous l'avons appelée la phase naturaliste, en prenant ce terme dans sa meilleure acception. Elle s'ouvre au xiii« siècle, bien que des essais isolés puissent parfaitement se rencontrer plus tôt; elle atteint son apogée au xv* et se prolonge jusqu'au xvi% époque où, à force de se développer dans le sens que nous indiquons, la miniature deviendra la grande peinture.

Bien que le premier de ces deux grands âges de la

du xiv' siècle, dans les Nouvelles archives de l'art français, an. 1874-75, p. 145.

ia6 LES MANUSCRITS ET LA MINIATURE.

peinture sur vélin s'ouvre par de timides débuts vers le commencement de la période mérovingienne, c'est-àdire au vi"^ siècle, il est certain que cet art spécial, dont le moyen âge a fait sa propriété par le développement et l'originalité qu'il lui a donnés, a ses racines dans l'antiquité. Il importe, à ce sujet, de rectifier une opinion très répandue. De ce que les premiers types de l'enluminure ont été longtemps conventionnels et, fixes, comme ceux des peintres byzantins, de ce qu'ils rappellent ces derniers par une vague ressemblance, due à la communauté du caractère hiératique, on a conclu qu'ils nous avaient été apportés de Constantinople; on a cru aveuglément à l'influence néo-grecque, et, toutes les fois qu'on s'est trouvé en face de figures ou d'ornements d'un aspect archaïque tant soit peu étrange pour nos yeux modernes, on a parlé de l'influence byzantine, du goût byzantin, de la mode de Byzance. Cette terminologie a fini par devenir encombrante ^. Elle est peut-être commode ; mais elle repose sur une grosse erreur, ou tout au moins sur une forte exagération. Nous sommes les fils des Latins en toute chose, et surtout en matière artistique. Pourquoi la miniature serait-elle une exception ? Toutes les branches de l'art ne se tiennent-elles pasétroitementenlacées dans les premiers temps de notre histoire? A-t-on contrôlé par des preuves matérielles, a-t-on pris sur le fait cette

I . M. Ferdinand Denis, M. de Bastard lui-même s'en sont servis ; toutefois le second s'est prêté de bonne grâce à insérer la rectification proposée sur ce point par un esprit fort judicieux, M. de Viel-Castel, lequel ne reconnaît jusqu'au xiii" siècle qu'une école grecque (chez les Grecs) et une école romaine (chez les. Latins). Voy. les Statuts de l'ordre du Saint-Esprit^ p. i5 et 20.

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