PHASE NATURALISTE
Période gothique. Renommée de l'école française; son caractère La lettrine à dessin d'ornement et la lettrine historiée. — Le portrait dans la miniature. — Le personnage et le nu. — Les scènes religieuses. — Sujets tirés de l'histoire et de la littérature. — Sujets de genre; le livre d'heures. — Animaux et paysage. — Le camaïeu. — Période de la Renaissance. Altération de l'enluminure ; ses causes. — Initiales, figures et scènes. — La miniature enfante la peinture moderne.
La seconde phase de Part des enlumineurs, phase dont la raison d'être et le caractère ont été expliqués plus haut, embrasse Tàge d'or de la miniature. Ses produits ne ressemblent plus à ceux de la première. Au lieu de simples dessins au trait, ils comportent le modelé; au lieu de surfaces coloriées à teintes plates, ils comprennent de véritables peintures. Le pinceau remplace tout à fait la plume; la gouache se substitue à l'aquarelle. Voilà donc une double transformation et un double progrès. Ajoutons que la miniature est complètement émancipée du joug de la lettre initiale, c'est-
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à-dire que, si cette dernière sert encore de cadre à des figures et à des scènes plus ou moins développées, les sujets indépendants prennent désormais la première place au point de vue du nombre et de Timportance. Enfin, l'enluminure s'étendant peu à peu aux livres profanes, les artistes étant plus connus et leurs œuvres plus personnelles , leur pinceau reproduisant plus volontiers la nature, les faits de l'histoire ou de la vie Journalière, la peinture des manuscrits emprunte à ces modifications profondes une animation, un air de vie qu'elle ne connaissait pas. Elle devient plus humaine, plus accessible à l'intelligence des masses, plus conforme aux gOTÎts modernes. C'est un art, en un mot, et non plus une science. Le symbolisme se réduit aux proportions d'un noble idéalisme, et l'on ne sait quel degré de perfection eût atteint la miniature si elle se fût contentée de Joindre à cet élément fécond et nécessaire la recherche raisonnable du naturel, au lieu d'abandonner sa voie propre et traditionnelle pour aller se perdre dans le courant de la grande peinture. .
Malgré la difficulté qu'on éprouve à poser, en pareille matière, des bornes précises, on peut placer, comme nous l'avons fait, l'ouverture de cette phase nouvelle, chez nous du moins, sous le règne de saint Louis. Sans établir la même division, les critiques se sont accordés Jusqu'ici à reconnaître un changement frappant dans les manuscrits de la seconde partie du moyen âge. Seulement, les uns 5nt cru le voir se produire dès le xii" siècle, les autres l'ont reculé Jusque dans le cours du xiv^." Un des meilleurs connaisseurs, M. de Viel-Castel, a cependant fixé la date de i25o
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comme celle de réclusion d'un mouvement préparé de longue main, et dont il n'a pas autrement déterminé la nature*. On serait bien embarrassé s'il fallait justifier par des exemples une délimitation aussi absolue : l'art n'est pas sujet, comme la politique, à des révolutions subites; il procède par transitions lentes et insensibles. Mais le fait est que les causes déterminantes de sa transformation se produisirent simultanément vers cette époque, et qu'il existe, en réalité, une différence bien marquée entre les illustrations contemporaines des premières années de saint Louis et celles de la fin de son règne. Ainsi le psautier qui porte son nom, à la bibliothèque de TArscnal, et qui était plutôt celui de la reine Blanche, sa mère, ou d'une contemporaine de cette dernière, est encore empreint du caractère hiératique ; au contraire, les miniatures du Credo exécuté sous la direction du sire de Joinville après son retour de la croisade d'Egypte, en 1287, appartiennent manifestement au régime naturaliste par les souvenirs personnels et les essais de portraits qu'elles renferment. Le portrait, voilà certainement une des caractéristiques les plus sûres de cette période : or la figure du saint roi fut reproduite plusieurs fois, sinon de son vivant, du moins fort peu de temps après sa mort. Le savant marquis de Laborde, signalant, de son côté, « la grande renaissance française du xiii^ siècle, originale dans sa conception, nationale dans son origine », dit nettement qu'elle créa le portrait^. Il va même jusqu'à formuler cette règle, un peu trop absolue aussi : au xii", pas
1. Statuts de l'ordre du Saint-Esprit, introd., p. lo et suiv.
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de portraits; au xiii% rien que des portraits. Reproduction du visage ou reproduction de la nature inanimée, ce sont deux signes équivalents de la transformation de Tart, et tous deux apparaissent vers la fin du règne de saint Louis, La phase qui s^ouvre alors s^étend jusqu^aux derniers jours de la miniature et peut se subdiviser en deux âges : i° Vàge gothiqite, commençant à l'époque indiquée (bien que le style prétendu gothique fût inauguré dans les arts depuis quelque temps déjà) et finissant vers 1480; 2" Page de la Renaissance, embrassant le déclin du xv siècle et tout le xvi°. Dans la première de ces deux périodes, tout est en progrès, et l'idée et l'exécution; la miniature, encore raide et sèche au début, acquiert peu à peu une délicatesse, un fini véritablement admirables, surtout dans l'expression des figures, et elle atteint (vers 1450) son apogée. C'est alors que l'école française, en tête de laquelle brille le nom de Jean Fouquet, jette son plus vif éclat. Moins idéaliste que l'école italienne, moins originale que l'école anglaise, moins sentimentale que l'école allemande, elle manque peut-être un peu d'imagination; mais elle est supérieure par l'entente de la composition, par le bon goût, en un mot par les deux qualités qui sont l'apanage de notre nation en toute chose, le raisonnement et la clarté. Comment résister à la tentation d'emprunter, ici encore, le langage plein de verve de l'auteur de la Renaissance des arts? (c Les qualités qui distinguent la France, dit-il, sont la clarté en tout, dans le coloris comme dans le dessin, dans l'effet comme dans la composition. La poésie fait place à l'imitation positive, qui donne en
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compcnsaiion la i^ràcc et quelquefois la vie. L'Allemagne cherche le scntimcni, et, quand elle ne le trouve pas, elle Texagère, cachant sous une naïveté étudiée beaucoup de prétentions impuissantes. En Espagne, l'art a un beau parler, entaché toutefois d'idiotismes flamands et italiens. Quant à l'Angleterre, la langue des ans y est aristocratique comme ses habitudes, dégingand'-e comme ses habits et ses tournures, et je ne sais vraiment où ses peintres ont cherché, ou ils ont parfois trouvé la couleur... Une élude patiente, guidée par une critique sévère, prouve sans contestation possible que la France surpassait au xni'' siècle toutes les autres nations dans la pratique des arts. Nous n'avions de rivaux qu'en Italie et de maîtres qu'en Grèce*. » « Avant que le Pérugin et Léonard de Vinci fussent venus au monde, ajoute plus loin, avec quelque exagération peut-être, ce chaud partisan de l'art national, Fouquet peignait comme l'Italie ne se doutait pas qu'on pût peindre, et Michel Colombe sculptait comme Tltalie a sculpté cinquante ans plus tard-. » Du reste, Tltalie elle-même rendait hommage à l'habileté de sa rivale et en particulier des artistes parisiens. Déjà le Dante célébrait dans un passage fameux
L'onor di quelTarte Ch' alliiminarc é chiamaia in Parisi'.
.\insi le nom même de renluminure était d'origine