L A M 1 K I A T U R E EN !• RANGE
livres d'heures allait fournir encore un nouvel aliment au talent des portraitistes et propager leurs œuvres dans toutes les classes aisées de la société.
Fie. (52.
RENK d'anJOU RECEVANT l'hOM.MAGE d'uN VASSAL. I+fîp.
(Minuturc placée en tète Je Pacte d'hommage, Arcliives iiat., P };8.)
La représentation du corps humain est loin d'atteindre alors la même perfection que celle de la tète. Le
vêtement, la draperie sont souvent traités avec cet art digne de Tantique dont la sculpture du temps offre un modèle accompli. Mais les proportions demeurent toujours plus défectueuses, et le nu, lorsqu'il apparaît, est assez mal rendu. Il commence à peine au xiv siècle à se montrer dans quelques parties du corps, mais quand le sujet Texige, et non dans le but d'étudier la nature. Ainsi les personnages d'Adam et Eve seront représentes dans ce qu'on appelle leur costume traditionnel, tandis qu'ils sont encore habillés dans le psautier de l'Arsenal qui passe pour avoir appartenu à saint Louis ou à sa mère. Un miniateur, peignant Marguerite de Provence dans le lit nuptial, indiquera discrètement que l'usage des vêtements de nuit n'était pas répandu de son temps. II faut descendre à l'époque de Charles VII pour voir le nu s'introduire franchement dans la peinture, et, par une coïncidence assez naturelle, c'est à ce moment que les modes inaugurées par Agnès Sorel l'introduisaient dans la réalité, du moins pour la partie supérieure du buste féminin. Sous prétexte de représenter la Vierge au moment d'allaiter l'enfant Jésus, Fouquet n'a pas craint, dans son diptyque de Melun, de peindre la fameuse dame de Beauté décolletée jusqu'au-dessous du sein. Ce sujet est traité à peu près de la même façon dans les Heures d'Etienne Chevalier. Voilà peut-être les deux premiers exemples d'une liberté appelée à se propager rapidement. L'abandon de l'ancienne modestie se dénote jusque dg^ns les figures du Christ et de saint Pierre sur la croix: ils sont presque entièrement dépouillés de leurs vêtements, tandis qu'au xii* siècle ils étaient couverts de la hanche au genou. La nudité
LA MINIATURE EN !■ RANGE. soi
pénèire en mémo temps dans rorncnientaiion, dans les
FIG. 6j. LA VIF. RCE SOUS LES TRAITS D'ACNKS SOREL,
PAR JEAN FOUQ.UET. XV" SIÈCLE. (Tire du Jiptyque de Mclun, reproduit par Curmcr.)
encadrements, et parfois avec ce caractère de sini^ulière hardiesse que la Renaissance, (.o.nme Ton sait, ne fera
qu'accentuer encore. Les corps d'enfants sont mieux dessinés que les autres : pour eux, sans doute, il était plus facile d'obtenir des modèles. Quant aux adultes, hommes ou femmes, ils devaient poser rarement, sinon habillés; car le nu, en ce qui les concerne, est resté très longtemps inférieur aux autres parties du dessin.
Passons à la peinture d'histoire. Le genre admirable ainsi dénommé par les modernes est largement représenté dans les manuscrits gothiques, et ce nom même est dû, ne l'oublions pas, à ces premiers essais des enlumineurs qui racontaient en peinture Vhistoire rapportée en regard par l'écrivain. Les scènes à personnages, dont nous avons déjà dit un mot en parlant des portraits, ne sont plus seulement puisées dans la Bible et dans la Vie des saints, mais aussi dans l'histoire profane, dans l'histoire contemporaine, dans la littérature, dans la vie privée. Les sujets évangéliques ou bibliques, à partir de la fin du xiir siècle, comportent beaucoup moins d'éléments symboliques, et le symbolisme luimême, lorsqu'il y apparaît, est plus largement conçu : ainsi, dans la Bible de la reine Jeanne d'Evreux, les prophétiesou les figures de l'Ancien Testament viennent se superposer aux faits de l'Evangile qui en sont la réalisation ; c'est la belle idée développée de nos jours à Saint-Germain-des-Prés par le pinceau de Flandrin. Au contraire , Télément naturel occupe , dans les scènes de cet ordre, une place de plus en plus importante. Il suflîit, pour s'en assurer, de jeter les yeux sur les riches peintures du psautier de saint Louis, un des joyaux de la Bibliothèque nationale, où Abraham est déjà représenté par un chevalier armé de pied en cap
LA MINIATURE EN P RANGE. 2oj
Cl la femme ue l^uiphar par une noble dame de Tépoquc
Fie. 64. ABRAHAM COMBATTANT. XIIl' SI K CLE.
(.Miiiijturc Ju psautier Je saint Louis, BibL ii:it., lat. 1052;.)
OU bien sur celles de re'vangciiaire de Saiiu- Martial, qui appartenait à M. le comte de Bastard et dont
quatre spécimens figurent dans son bel album : V Adoration des Mages, la Fuite en Egypte, la Cène, le Couronnement d'épines j grandes miniatures à fond d^or, dont les figures mal proportionnées ne sont cependant pas dépourvues d'un certain air de vie. Mais quelle différence, lorsque nous voyons ces mêmes sujets traités, cent cinquante ans plus tard, par les habiles enlumineurs du duc de Berry ! Ici, un vif sentiment de la nature se mêle au sentiment chrétien, et cet heureux alliage communique aux figures un caractère des plus remarquables, sans que la richesse des accessoires puisse détourner d'elles les yeux du spectateur. L'œuvre de Fouquet nous fournirait maint autre exemple du même genre. Toutes les pages où il a retracé, dans leurs épisodes les plus touchants, la vie du Sauveur et de sa mère contiennent des chefs-d'œuvre d'expression et de mise en scène, qu'on peut admirer à loisir dans la belle édition donnée par Curmer. Telle de ses Vierges appartient déjà à ce domaine à la fois idéal et réel où nous transportera le magique pinceau de Raphaël. Il semble même avoir fourni à ce grand maître quelquesuns de ses personnages, par exemple le jeune homme (devenu depuis un accessoire traditionnel du sujet) qui brise une baguette sur son genou, dans le fameux tableau du mariage de Marie. Ses bergers de Noël adorent véritablement ; ses Joseph en méditation font méditer; ses groupes de bienheureux sont d'admirables théories.
La même progression s'observe dans les scènes tirées de l'hagiographie. Si les figures de saints, particulièrement celles des évangélistes, se rencontrent fréquemment
LA MINIATUIF. KN 1" RANGE. 205
dans la première phase de la peinture sur vélin, on ne
FI G. 65. SCÈNES DE C'hISTOIRE DF, JOSEPH. Xlll" SItCtE.
(Mini.uurodu ps.iuticr de s.iiiit Louis, Bibl. n.it., Lit. 10525.)
trouve que dans la seconde des séries de sujets reproduisant les principaux épisodes de leur vie, les cérémo-
nies de leur culte, les monuments qui leur sont consacrés. Dès Tan i25o, un manuscrit de Tabbaye de Saint-Denis déroule à nos yeux, en trente tableaux, la biographie légendaire de l'apôtre de Paris et les origines de son monastère. Vers la même date, la vie de saint Thomas de Cantorbéry est également illustrée en détail, et la création du prieuré de Saint-Martin-des-Champs est retracée dans cinq miniatures assez curieuses, ou l'on voit le roi Henri I" fondant cet établissement, puis étendu sur son lit de mort, et les nouveaux bâtiments édifiés par Philippe I'"' au milieu d'un concours de clercs et de laïques. Il y a déjà là des éléments précieux pour l'histoire, pour l'architecture, pour les modes, mais pour celles du xiii* siècle, et non du xi'=: les peintres commencent, en effet, à copier fidèlement le milieu qui les entoure. Toutefois ces petits tableaux sont encore pleins de raideur et de naïveté. Peu à peu, les scènes hagiographiques deviennent de vraies études de mœurs contemporaines. L'artiste, se sentant plus libre avec la légende qu'avec l'Ecriture sainte, y introduit ses meubles, sa famille, sa ville, ses sites favoris. La magnifique page où Fouquet représente saint Martin dans l'acte fameux qui a rendu son nom populaire d'un bout du monde à l'autre, le partage de son manteau avec un mendiant, est la négation absolue du principe de la couleur locale : le héros est un bon chevalier du temps de Charles VII ou de Louis XI, vêtu d'un Justaucorps bleu brodé d'or, et sa lourde monture est un type de race percheronne qui se retrouve dans mainte miniature ; il est accompagné d'une troupe de soldats, contrairement au récit de Sulpice Sévère,
parce, que le maître a éprouve le désir de peindre
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FIG. 6 6. l'adoration DF. s berce lis, l'AR JEAN 1UUCÎ.UET.
XV"^ SILCLE.
(Tire des Heures d'Et. Chevalier, reproduites par Curmer.)
quelques hommes du guet ou de la garde du roi; on
cheminée ou nos pères aimaient à se réfugier. Assis dans le coin à droite, le père (Zacharie) trace gravement sur des tablettes le nom de celui qui vient de naître. Tous ces détails sont du réalisme, si Ton veut, mais