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Les manuscrits et les miniatures

Le mot manuscrit se comprend de lui-même et n’a pas besoin d’explication. Du jour où l’homme a connu l’écriture, l’art de traduire sa pensée, de fixer ses souvenirs à l’aide de signes soit figuratifs, soit conventionnels, il a existé des manuscrits. On se propose de retracer en quelques pages l’histoire de ces curieux monuments. On ne saurait nier l’intérêt de cette étude : seuls avec les monuments figurés, jusqu’à l’invention de l’imprimerie, les manuscrits nous ont conservé les productions de l’intelligence humaine et transmis l’histoire du monde.

On commencera par quelques notions préliminaires sur la matière et la forme des manuscrits.

Toute matière minérale, végétale ou animale, présentant une surface suffisamment étendue et facile à aplanir et à polir, a pu recevoir l’écriture ou le dessin. Toutefois, pour nous en tenir aux usages les plus répandus, voici les principales substances employées depuis la haute antiquité jusqu’à nos jours : pierre de toute espèce, bronze, bois, terre cuite, papyrus, peau ou parchemin, papier. L’usage de la plupart de ces matières s’est perpétué jusqu’à nos jours.

La pierre et le marbre nous ont conservé ces innom-

brables inscriptions commémoratives ou d’ordre administratif, dont l’étude a renouvelé de nos jours l’histoire des peuples méditerranéens. En Égypte, c’est sur le basalte, l’une des substances les plus dures du règne minéral, que les écrivains ont gravé péniblement leurs fins hiéroglyphes; Rbamsès le Grand a couvert des pans de montagnes du récit pompeux de ses triomphes. En Grèce, à Rome, on préfère le marbre ou un calcaire quelconque. L’usage de la pierre et du marbre subsiste encore au moyen âge, mais alors on réserve généralement ces matières coûteuses et peu commodes pour de courtes inscriptions.

Le métal, bronze, or, argent, plomb, a été également d’un grand usage dans l’antiquité. On connaît beaucoup d’inscriptions sur bronze. Cette matière servait à l’époque impériale pour certains actes importants, tels les diplômes militaires, les concessions de terres par le domaine à des particuliers; en un mot, on paraît avoir employé le métal là où nous nous servirions du parchemin, comme plus durable que le papier. L’or et l’argent ont été naturellement moins souvent utilisés; toutefois dans certains cas, les lettres adressées à des souverains ont pu être gravées sur l’un ou l’autre de ces métaux. Enfin un passage souvent cité du livre de Job fait connaître l’usage de feuillets de plomb, sur lesquels on gravait l’écriture avec un stylet de fer. Pausanias parle également de vers d’Hésiode écrits sur des lames de plomb, et on a pu parfois faire de ces feuillets une sorte de livre, de codex.

Le bois a de tout temps servi à recevoir l’écriture. En Égypte, on employait des tablettes de bois de sycomore, ailleurs de tilleul ; sur ces tablettes on traçait les caracsères à l’aide d’une plume d’oie ou d’un calamus, trempé dans l’encre. Très employées au moyen âge, ces tablettes t’appelaient tabula atramentalis. Aujourd’hui encore, dans les écoles arabes, les enfants écrivent sous la dictée

NOTIONS PRÉLIMINAIRES

du maître sur de minces tablettes de bois, faciles à laver et qui remplacent pour eux le tableau noir des petits Occidentaux.

Mais aussi ancien et plus répandu encore a été Fusage des tablettes de cire. Il y est fait allusion dans un passage souvent cité du livre des Rois, et les écrivains grecs et latins fournissent à ce sujet de curieux détails. Ges tablettes consistaient en un ou plusieurs feuillets de bois, d’os ou d’ivoire soigneusement polis et garnis de cire blanche ou colorée ; pour écrire on employait le poinçon ou style. D’ordinaire les tablettes se composaient de deux feuillets, c’étaient alors des diptyques, qui se repliaient l’un sur l’autre, donnant ainsi deux pages à remplir ; quand il y avait trois feuillets, on avait quatre pages libres, les faces extérieures restant toujours blanches et n’étant pas garnies de cire. L’usage des tablettes se conserva au moyen âge; on en a des spécimens du XIII®, du XIV® et même du xvii® siècle.

On a encore employé la terre cuite, soit couverte, soit non couverte. Les anciens Égyptiens utilisaient pour écrire leurs lettres des fragments de pots, de vases en terre; c’était sur des tessons de poterie, des coquilles que les Grecs à Athènes écrivaient leurs votes, d’où l’expression ostracisme. Enfin la Ghaldée, l’Assyrie nous ont transmis nombre de cylindres en terre émaillée, portant des prières, des notes d’astronomie, ou même des contrats, des traités de grammaire. Notons encore ces légendes souvent assez longues qui accompagnent et expliquent les scènes figurées sur les vases gréco-italiens. Get usage paraît être resté inconnu au moyen âge.

On a encore un peu partout employé les étoffes : toile de lin ou de coton, soie. En Égypte, les bandelettes enveloppant les momies portent des hiéroglyphes; Pline et Tite-Live parlent de livres de linge [lihri linlei). En Perse on a employé la soie, et au xvii® siècle encore, en Occident, on imprimait quelques exemplaires des thèses

de droit ou de philosophie sur cette matière précieuse. Enfin c’est sur des toiles de coton que les Mexicains traçaient au pinceau leurs signes hiéroglyphiques. A titre de singularité, citons encore Tusage de l’écorce d’arhre : cerisier, tilleul, celui des feuilles de l’olivier, du palmier, de la grande mauve. Aujourd’hui encore certains peuples de l’Inde emploient des feuilles de latanier.

Les substances énumérées jusqu’ici ne pouvaient être d’un grand usage, soit à cause de leur cherté ou de leur poids, soit à cause de leur dureté. L’antiquité a presque uniquement employé le papyrus et le parchemin.

On appelait papyrus, en grec biblos, bublos^ un roseau de grande taille, fort abondant jadis sur les bords du Nil en Égypte, et qu’on ne retrouve plus aujourd’hui que dans le haut bassin du fleuve, en Nubie; c’est le cyperus papyrus des botanistes. Cette plante fut également cultivée en Sicile, au temps de la domination arabe; les derniers champs de papyrus de Païenne disparurent à la fin du xvU siècle, en même temps que les marais avoisinant cette ville. Pline nous a longuement décrit la préparation du papyrus, de la matière à écrire tirée de ce roseau. On découpait la tige à l’aide d’une aiguille ou d’une lame mince, dans le sens de la hauteur. Les bandes ainsi obtenues étaient rangées sur une tablette légèrement humectée d’eau du Nil, cette eau terreuse et trouble passant pour remplacer avantageusement la colle. Sur les fragments ainsi disposés on en plaçait d’autres transversalement, de manière à obtenir comme un treillis. La feuille une fois constituée était soumise à l’action du soleil, battue, martelée, polie et collée. A cette première feuille on en ajoutait une autre, en formant ainsi un rouleau de dimension déterminée, que l’on appelait scapus’ c’est notre main moderne.

Legrand défaut du papyrus était d’être cher et peu solide. Si le climat de l’Égypte, sec et constant, a pu conserver intactes beaucoup de ces feuilles fragiles, dans les pays

NOTIONS PRELIMINAIRES

du nord, plus humides, les anciens papyrus sont beaucoup plus rares. Cette substance, en dépit de sa fragilité, n’en a pas moins servi presque seule aux besoins de l’antiquité, et encore aux temps de l’Empire, on la préférait au parchemin pour les actes les plus importants du pouvoir public, les diplômes impériaux par exemple, et pour la transcription des œuvres littéraires. La fabrication du papier de roseau resta toujours le monopole de l’Égypte, et encore aux temps de la domination arabe,'" il arrivait aisément par mer en Italie et en Gaule. Toutefois après le xi® siècle la chancellerie pontificale elle-même renonce à l’employer, et au xii® des érudits, tels que Pierre le Vénérable, ne connaissent plus que de nom le papier de roseau, le liber.

Le parchemin s’était dès lors substitué à son ancien rival. Le mot latin pergamenum dérive du nom d’une ville de l’Asie Mineure, Pergame, où, dit-on, fut inventé l’art de préparer les peaux pour écrire. De tout temps les peuples d’Orient avaient employé à cet usage des peaux plus ou moins bien apprêtées; les livres sacrés des Juifs sont encore aujourd’hui transcrits sur des rouleaux simplement tannés, et ces rouleaux s’appellent de galal^ rôle. Les auteurs* grecs citent également les roulêaux royaux, diphterai basilicai^ des Perses. Cet usage s’introduisit de bonne heure en Ionie, et une fois l’art de préparer la peau découvert, la nouvelle substance fit concurrence au papyrus. Elle avait sur lui de grands avantages; elle était plus solide et pouvait recevoir l’écriture sur ses deux faces. Toutefois on verra bientôt que les lettrés à Rome lui préférèrent longtemps le papyrus, et l’usage du parchemin pour les manuscrits et les actes publics ne devint général que tout à fait vers la fin de l’Empire. Adopté par le moyen âge, cet usage nous a été transmis, et encore aujourd’hui, certains actes solennels sont écrits sur vélin.

Les peaux de tous les animaux domestiques ont servi

à faire du parchemin; on a eu ainsi le vélin, peau de veau, la basane, peau de mouton, l’aignelin, peau d’agneau, le parchemin vierge, charta virginea. peau d’agneau mort-né ; on sait que cette substance, réputée rare, servait à écrire les formules magiques, les conjurations. On employait encore la peau de bœuf, celle d’âne, etc. La préparation de toutes ces peaux était identique; une fois nettoyée, la peau était dégrossie avec un rasoir ou un canif, de manière à enlever toutes les parties molles et graisseuses; une fois amincie, elle était passée à la pierre ponce et polie à l’agate.

Jusqu’au siècle le parchemin est très poli, très blanc et très fin; il devient ensuite épais et rugueux, pour reprendre ses anciennes qualités aux approches de la Renaissance. En général le parchemin fabriqué dans le midi de l’Europe est supérieur à celui des pays plus septentrionaux.

Moins cher et moins rare que le papyrus, le parchemin n’était une substance ni commode pour l’écrivain, ni suffisamment abondante. Aussi vers la fin du moyen âge fut-il remplacé dans l’usage ordinaire par le papier. Ce mot vient àe papyrus. On distingue le papier de fil, composé de lin, de chanvre, et le papier de chiffe, composé de vieux linges de toile ou de coton, réduits en pâte. Ges deux espèces de papier paraissent avoir été anciennement connues en Europe. Des écrivains arabes, assez récents d’ailleurs, rapportent que les Arabes apprirent à Samarcande, conquise par eux au VIII® siècle, l’art de fabriquer le papier, et au temps d’Haroun-al-Raschid, cette industrie était fforissante à Bagdad. L’usage du papier passa rapidement de la terre de l’Islam en Grèce, puis de là en Occident; on possède deux manuscrits grecs écrits sur papier, au x® siècle ; on a sur la même matière un diplôme de l’an 1140, émanant d’un roi de Sicile ; un peu plus tard le papier fait une concurrence sérieuse au parchemin en Italie, en

NOTIONS PRÉLIMINAIRES

Espagne, en France même; dès 1189, on cite un moulin à papier fonctionnant sur l’Hérault, dans le diocèse de Lodève.

Ces premiers papiers sont souvent appelés charta bombycinaj charta damascena. On a longtemps cru qu’ils étaient composés de coton pur, non travaillé, simplement battu, poli et encollé ; l’aspect des feuillets, brillants, soyeux, mélangés de résidus cotonneux, semblait donner raison à l’opinion courante. Des recherches récentes, et dont le résultat paraît incontestable, ont fait disparaître le papier de coton pur. En effet, l’examen au microscope d’un grand nombre de manuscrits de tout âge et de toute provenance a permis d’affirmer que ce que l’on avait pris jusqu’ici pour du papier de coton était du papier de chanvre et de lin. On doit donc ranger tous les papiers anciens dans la classe du papier de fil ou dans celle du papier de chiffe. Le premier est vraisemblablement le plus ancien; au xi® siècle, à Bagdad, on le fabriquait avec le chanvre de vieux cordages de vaisseaux; on y employait aussi le lin, la toile. Le papier de chiffe, d’autre part, est mentionné par Pierre le Vénérable, abbé de Gluny, vers le premier tiers du xii® siècle; cet écrivain parle quelque part d’un papier fait de raclures de vieux linge, ex rasuris veterum pannorum. A mesure que l’usage du linge se développa en Occident, la fabrication du papier de chiffe dut progresser, la matière première ayant en somme peu de prix.

Les anciens papiers de fil et de chiffe présentent les uns et les autres des raies, appelées vergures et pontuseaux', les premières, très rapprochées et serrées, sont coupées par les autres de distance en distance. Ce sont les traces laissées par les fils de métal constituant le fonds de la forme. Presque toujours, au milieu de cette forme, ces fils dessinent un emblème, une figure, une devise, reproduits sur la feuille de papier; c’est le fUi-

grane. On a essayé, en classant ces figures, de déterminer le lien de fabrication des anciens papiers; cette recherche n’a pas donné de résultats appréciables, certaines marques se rencontrant un peu partout en Europe; d’ailleurs il est parfois assez difficile de déterminer le lieu d’exécution d’un manuscrit déterminé. On obtient des indications plus précises en étudiant les filigranes des premiers incunables.

Nous parlerons maintenant des formes reçues par les manuscrits; elles sont au nombre de deux : rouleau, volumen^ ou codex ^ livre carré. La première a été la plus usitée dans l’antiquité ; le papyrus, seul employé jusqu’au temps de l’Empire pour transcrire le texte des œuvres litéraires, était trop fragile pour recevoir de l’écriture des deux côtés, d’où la nécessité de constituer des rouleaux plus ou moins longs, que l’on déroulait de la main droite pour les rouler de nouveau de la main gauche. Sur ces volumina, le texte était généralement disposé par colonnes étroites appelées pagina. La tige sur laquelle s’ajustait le rouleau s’appelait umbilicus, nombril, car elle occupait le centre de ce rouleau ; les deux extrémités de l’ombilic s’appelaient corniia.

L’usage des rouleaux s’est conservé durant tout le moyen âge, époque où l’on a fait des rouleaux de parchemin, mais dès lors on n’hésitait pas à écrire sur les deux côtés, la matière étant plus solide. De plus on y écrivait à longues lignes et dans le sens dé la largeur du rouleau, usage que les anciens connaissaient, mais pratiquaient peu. Mais la forme la plus usuelle à dater du iiE siècle de notre ère est celle de codex; notre livre moderne en est sorti. Le mot codex dérive de caudex^ expression qui désigne un amas de planches superposées. On ignore le temps exact où cet usage s’introduisit à Rome. Au rapport de Cicéron, les codices servaient de livres de comptes ; ils semblent s’être parfois composés de tablettes de cire. Leur usage comme manuscrits littéraires

NOTIONS PRELIMINAIRES

n’apparaît pas avant le second siècle après Jésus-Christ; en général on les composait de feuillets de parchemin, et c’est ce que Martial appelle membranæ dans ses Epigrammes; il y eut aussi des codices en papyrus. A mesure qu’on avance vers les temps harhares, l’usage des volumina devient plus rare, et les plus nombreux. Au

moyen âge, sauf de rares exceptions, le rouleau sert uniquement à la transcription de documents d’archives, comptes, enquêtes, etc.

Un mot encore des instruments employés pour écrire. Sur les tablettes de cire on se servait du style^ morceau d’os, d’ivoire ou de métal, pointu à une extrémité, arrondi et aplati à l’autre; on écrivait avec l’un des bouts, on effaçait avec l’autre. Pour le papyrus, on employait le calamus ou roseau, instrument des plus défectueux; on le taillait comme nos plumes d’oie. Au roseau de l’époque antique on substitua plus tard la plume d’oiseau; cette dernière est, il est vrai, mentionnée pour la première fois par Isidore de Séville, au vu® siècle, mais cet auteur, on le sait, a presque uniquement employé des textes anciens. La plume d’oie a été employée durant tout le moyen âge. Les anciens usaient parfois aussi de plumes de métal; on en cite également au moyen âge.

Le pinceau, seul instrument à écrire des Chinois, n’a été que très rarement employé en Occident, sauf pour tracer les ornements en encre de couleur. En effet, on le verra plus loin, les écrivains de tous les temps ne se sont jamais contentés de l’encre noire; réservant celle-ci pour le corps du texte, les scribes les moins experts et les moins soigneux ont eu recours à des encres d’une autre couleur pour les titres d’ouvrage ou de chapitres ; presque toujours ils ont choisi la couleur rouge, d’où l’expression rubrique^ pour désigner les titres de chapitres. Mais c’était là une ornementation bien modeste et bien insuffisante; on montrera dans les prochains

chapitres comment calligraphes, peintres et dessinateurs finirent par s’associer pour produire les merveilles conservées aujourd’hui dans les grandes bibliothèques de l’Europe.

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