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ANTIQUITÉ : ASSYRIE, ÉGYPTE, GRECE ET ROME

Il serait certainement impossible de dire quand et par qui fut fondée la première bibliothèque ; autant rechercher le nom de l’inventeur de l’écriture. Quelques érudits du XVI® et du xvii® siècle se sont amusés à disserter longuement sur les bibliothèques antédiluviennes; sans nous attarder à discuter ces rêveries, nous nous occuperons d’abord du livre chez les Assyriens et en Égypte ; c’est en effet aux Gfrecs et aux Romains et à leurs prédécesseurs immédiats que nous comptons borner nos recherches, les manuscrits arabes et persans, ceux de l’Inde, de la Chine et du Japon formant un groupe particulier et absolument distinct.

Certains auteurs anciens, peu sûrs à vrai dire, Mégasthènes et Gtésias, mentionnent la bibliothèque royale de Suse. Si jamais elle a existé, elle devait se composer de manuscrits sur peaux tannées, les diphtherai basi- Hcai dont parle Hérodote, et de briques chargées de

[ÆS MANQSGRITS.

caractères cunéiformes; cette bibliothèque paraît avoir péri, mais, par contre, on en a retrouvé de nos jours une autre bien plus ancienne et non moins précieuse; nous voulons parler de la bibliothèque royale de Ninive. C’est M. Layard qui l’a découverte en explorant les ruines du palais d’Assourbanipal. On savait déjà par les historiens anciens qu’il avait existé des collections de livres sur les bords de l’Euphrate et du Tigre; on connaissait un passage de Pline l’Ancien, où l’illustre écrivain parle de coctiles laterculi^ de tablettes de briques cuites, mais on ne possédait encore aucun spécimen de ces livres singuliers. Les Assyriens paraissent d’ailleurs avoir employé également des peaux pour écrire; certains basreliefs montrent des scribes enregistrant le butin fait à la guerre sur des bandes qui semblent flexibles; mais aucun de ces rouleaux ne nous est parvenu, et tous les traités scientifiques, religieux et historiques recueillis par M. Layard et par ses successeurs, sont tracés en caractères cunéiformes cursifs et avec un stylet de forme particulière sur des plaques d’argile crue et encore humide; ces plaques étaient ensuite passées au four et converties en briques indestructibles. On leur donnait le plus souvent la forme de tablettes, mais on rencontre également des barillets, des cylindres, des prismes chargés d’écriture. Pour transcrire plus aisément les inscriptions commémoratives relatant les hauts faits du souverain, pour en multiplier les copies, on employait aussi des planches gravées permettant à' imprimer sur argile.

La collection de briques composant la bibliothèque de Ninive était classée avec grand soin. Chaque tablette, si l’ouvrage en comportait plusieurs, portait un numéro d’ordre et le titre général de l’ouvrage, les premiers mots tout au moins; de plus les scribes répètent sur chaque nouvelle brique la dernière ligne de la précédente. On voit que l’usage des signatures et des réclames ne date pas d’hier. La collection formée par les soins d’Assour-

l3anipal, — non content de faire composer des traités techniques et religieux, ce prince recherchait avec soin et faisait copier les anciens documents historiques; —

Empreinte d’un cylindre à inscription assyrienne.

cette collection, disons-nous, se composait principalement de livres usuels de droit et d’agriculture et d’annales; ajoutons-y des grammaires, des syllabaires, des

dictionnaires, et ces dernières plaquettes ont rendu aux savants modernes les plus grands services, en leur permettant de déterminer les rapports entre l’alphabet syllabique et l’alphabet idéographique. On a encore retrouvé

à Ninive des livres d’astronomie et d’astrologie, des rituels, des géographies, voire même des ouvrages d’imagination, par exemple le roman d’Istar, si souvent publié et traduit. Une autre suite de tablettes non moins précieuses se compose de documents officiels, lettres et rapports des officiers d’Assourbanipal, récits des campagnes de ce prince, liste des limmu ou fonctionnaires annuels, dont le nom, comme celui des archontes à Athènes et des consuls à Rome, servait à désigner chaque année d’un règne quelconque. Citons encore des textes juridiques très nombreux et très précieux : ventes, engagements, prêts, etc.; n’oublions pas enfin que ces tablettes ont fourni le texte de deux légendes de la plus haute importance pour l’histoire primitive de l’humanité, les récits chaldéens de la Cenèse et du Déluge.

Pour l’Égypte on est mieux renseigné que pour la Chaldée et l’Assyrie, et surtout les savants modernes ont poussé beaucoup plus loin le travail d’interprétation. Jamais peut-être peuple n’a eu plus que les anciens Égyptiens la manie d’écrire, et le climat sec et constant de ce pays nous a conservé une quantité infinie de papyrus, principalement administratifs, car les œuvres littéraires et scientifiques sont assez rares. Pour écrire, les Égyptiens employaient de toute ancienneté le bois de sycomore; on a des tablettes de cette matière, trouvées dans des cercueils de momies et portant des caractères soit hiéroglyphiques, soit démotiques, soit grecs; ces inscriptions se composent d’ordinaire des noms du défunt et d’une formule pieuse. Cet usage du bois n’est pas, d’ailleurs, particulier aux Égyptiens; on le retrouve en Chine et en Inde, et les peuples du nord ont longtemps employé des baguettes de bois pour y tracer leurs runes. Mais seuls peut-être les scribes des bords du Nil ont au bois et au papyrus associé des tessons de pots, des os d’animaux domestiques, des coquilles même; on a des brouillons de lettres, des quittances d’impositions.

des contrats entre particuliers, tracés sur des fragments de terre cuite ; on peut rappeler à ce propos le mot grec ostracisme^ qui dérive d’un usage analogue. Mais, chez les Égyptiens, l’habitude se perpétua, et on a des poteries portant des inscriptions en langue grecque, du temps des Antonins. Le procédé était économique, mais le classement et la conservation de ces documents administratifs d’un nouveau genre devait présenter parfois certaines difficultés.

Les Égyptiens ont aussi utilisé la toile de liii ; on a des rituels funéraires écrits sur cette étoffe ; mais la matière de beaucoup la plus employée par eux a été le papyrus, et les fragments trouvés dans les tombeaux forment souvent de véritables dossiers, au sens moderne et administratif du mot. L’usage, en effet, en Égypte voulait qu’on enterrât chaque mort avec ses papiers personnels, singulière façon à coup sûr de conserver ceux-ci; bien plus on inhumait avec le défunt tous les papiers trouvés sur lui, lettres non décachetées, papiers appartenant à des tiers, et les savants modernes ont plus d’une fois ouvert des missives dont l’auteur et le destinataire étaient l’un et l’autre morts depuis bon nombre de siècles. A ces documents d’ordre privé et administratif ajoutons les textes liturgiques; chaque momie, en effet, est régulièrement accompagnée d’un exemplaire de ce que nous appelons d’ordinaire le Livre des morts. C’est un long rouleau, portant des prières et des formules à l’usage des défunts dans l’autre monde; on en a quantité d’exemplaires plus ou moins complets, plus ou moins luxueux; souvent le scribe a représenté par des dessins les scènes de la vie posthume auxquelles le texte du rouleau fait allusion ; quelques-unes de ces peintures sont fines et remarquables. Le Livre des morts a été publié bien des fois, notamment par Lepsius.

L’Égypte paraît avoir possédé anciennement des bibliothèques; on connaît l’histoire du roi Osymandias, rappor-

tée par Diodore de Sicile; ce prince aurait amassé une immense collection de livres dans son palais de Thèbes, et l’aurait intitulée Pharmacie de VAme. L’idée est jolie, mais plus grecque qu’égyptienne; au surplus le nom d’Osymandias manque dans les anciennes chroniques égyptiennes. Mais on sait que le Rhamesséum renfermait une salle consacrée à Thot, déesse des sciences, et sous la sixième dynastie, on trouve un fonctionnaire du palais nommé le gouverneur de la maison des livres^ ce qui prouve que le souverain possédait déjà une collection littéraire. On a retrouvé beaucoup de fragments littéraires, philosophiques, historiques et même poétiques. Citons seulement ici un récit bien connu des campagnes de Rliamsès, le Sésostris des Crées (manuscrit Sallier), des pièces satiriques, des liymmes. On connaît le nom de deux de ces poètes : Pentaour et Amenemapt.

L’ornementation de tous ces rouleaux fragiles varie naturellement beaucoup. La plupart ne présentent que des caractères plus ou moins élégamment tracés; mais d’autres, par exemple certains exemplaires du Livre des morts^ inhumés avec des rois ou des personnages puissants, sont richement illustrés. On y trouve de petits tableaux représentant la longue pérégrination de l’âme humaine dans l’autre vie, et entre autres la pesée des âmes dans l’Amenti, ce que les Crées appelaient la Psychostasie. Quelques-unes de ces peintures sont remarquables.

Le papyrus était fort cher, aussi les Égyptiens n’en laissaient-ils perdre aucun fragment; ils prenaient des notes, écrivaient leurs lettres au dos de manuscrits plus anciens dépareillés, et cet usage a ménagé aux savants modernes d’intéressantes découvertes. C’est ainsi que le recto de certains papyrus, portant au verso des notes en caractères démotiques, nous a livré des fragments d’Euripide, de Sapho, etc., et tout récemment un savant fran-

Fragment de rituel funéraire

çais a retrouvé de cette manière tout un plaidoyer d’Hypéride. Toutefois on n’a constaté qu’en des cas assez rares des papyrus palimpsestes. On sait qu’on appelle ainsi des manuscrits dont l’écriture primitive a été anciennement effacée pour lui en substituer une nouvelle. Quelques rouleaux d’Égypte présentent des lacunes de plusieurs colonnes, effacées intentionnellement pour recevoir un nouveau texte, mais le plus souvent on s’est contenté d’utiliser le côté extérieur du volumen resté blanc.

Tous les manuscrits égyptiens se présentent sous forme de rouleaux, ou de fragments de rouleaux, et tous, sauf les ostraca les tablettes de, bois, sont en papyrus. C’est aussi cette matière qui a été la plus usitée en Grèce et à Rome.

Pour leurs livres liturgiques les Hébreux paraissent avoir uniquement employé des cuirs plus ou moins bien préparés, et cet usage s’est perpétué jusqu’à nos jours dans les synagogues. On possède beaucoup de ces rouleaux renfermant les uns les livres législatifs, les autres, les livres historiques de l’Ancien Testament. Rarement ces rouleaux admettent des ornements. Josèphe parle cependant d’un exemplaire du texte grec des livres saints, offert à Ptolémée Philadelphe, roi d’Égypte, et écrit en lettres d’or sur peau fine; citons encore un joli exemplaire du livre d’Esther, datant du xviii® siècle et décoré d’encadrements de couleurs vives : fleurs, fruits, rinceaux dans le goût du temps; il appartient à la bibliothèque de Nîmes. La plupart de ces volumina énormes sont écrits non pas à la façon antique par colonnes, mais dans le sens de la largeur, comme les rouleaux du moyen âge; l’usage était déjà connu anciens, qui appelaient celai transi) erso scribere calamo. Cette disposition était évidemment plus commode pour \e prêtre chargé de lire au peuple le texte sacï;é. La Bible parle encore plusieurs fois de tablettes de plomb sur les-

quelles on écrivait avec un stylet de fer, et un passage souvent cité du livre des Rois mentionne les tablettes de cire, le style et le double usage de cet instrument : « Je détruirai Jérusalem, dit le Seigneur, comme on efface des tablettes de cire; je retournerai le style et je le passerai plusieurs fois sur la face de la ville. » (IV, Rois, xxi, 13.)

Les Rrecs paraissent avoir primitivement employé, comme leurs voisins de l’est, des peaux de bêtes, diphtherai^ plus ou moins bien préparées. Mais l’usage du papyrus dut leur être de bonne heure familier. C’est sur cette matière qu’ont été transcrites les œuvres de toute la littérature hellénique. On a un assez grand nombre de fragments de manuscrits grecs sur papyrus, trouvés pour la plupart en Égypte, mais à vrai dire il ne nous reste rien des grandes collections littéraires formées par les anciens. Pisistrate passe pour avoir formé la première bibliothèque publique qui ait été vue en Grèce; trouvée par Xerxès à Athènes, elle aurait été transportée en Perse, renvoyée aux Athéniens 200 ans plus tard, par Nicanor, roi de Syrie, et enfin prise par Sylla et emportée en Italie. Tous ces renseignements, à vrai dire, paraissent peu sûrs. On cite encore les collections littéraires de Polycrate, tyran de Samos, d’Euclide d’Athènes, de l’île de Gnide. On connaît mieux l’histoire de la bibliothèque d’Aristote; léguée par lui à Théophraste, augmentée par ce philosophe, elle finit par appartenir à Appellicon de Teos; Sylla se l’appropria après la prise d’Athènes, et c’est de ces manuscrits que dérive le texte actuel des ouvrages du grand philosophe.

Mais toutes ces collections étaient peu de chose auprès de la bibliothèque d’Alexandrie, fondée par le roi Ptolémée Lagus, peut-être avec les conseils du célèbre Démétrius de Phalère. Grâce à la munificence des rois d’Égypte, elle finit par renfermer près d’un million de rouleaux, tant au Serapeum qu’au Brucchium. Ce chiffre n’a rien qui .doive étonner; chaque rouleau en effet ne

contenait qu’une partie d’ouvrage et il y avait beaucoup de doubles. Toutefois, le musée d’Alexandrie renfermait la littérature grecque de trois siècles au grand complet. On doit d’autant plus déplorer l’incendie qui détruisit le Brucchium, lors du siège de la ville par César, et la négligence coupable qui laissa se perdre peu à peu les collections du Serapeum.

Avec la bibliothèque d’Alexandrie, en disparut une autre non moins célèbre, celle de Pergame. Donnée par Marc-Antoine à Cléopâtre, elle comptait 200 000 rouleaux; on en attribuait la fondation au roi de Pergame, Eumène.

A Rome le goût des livres naquit assez tard, et jusqu’au temps de la dernière guerre de Macédoine, les livres y furent rares. Le premier, Paul-Émile rapporte en Italie les collections de Persée; Sylla, un peu plus tard, prend à Athènes celle d’Apellicon de Téos, enfin Lucullus pille les bibliothèques de l’Asie et dépose son butin dans sa luxueuse villa de Tusculum. Ce goût pour les livres, d’abord peu répandu, devient bientôt général, et un peu plus tard tous les patriciens de Rome ont des rouleaux, des copistes, et sont à l’affût de toutes les occasions pour augmenter leurs trésors. Citons seulement Atticus, l’ami et l’éditeur de Cicéron, Cicéron lui-même et son frère, etc. César, devenu dictateur, charge Varron de réunir les éléments de deux grandes bibliothèques, l’une grecque, l’autre latine, dont il veut doter Rome; Auguste réalise ce projet de son père adoptif, et Asinius Pollion fonde par ses ordres la première grande bibliothèque publique qu’ait eue Rome; puis se forment successivement la bibliothèque Octavienne, la Palatine, celle-ci divisée en deux sections, l’une grecque, l’autre latine. Citons encore les bibliothèques dites de Tibère, fondée par l’empereur de ce nom, du Temple de la paix, créée par Vespasien, Ulpienne, due à Trajan, enfin du Capitole. Accroître ces collections, veiller à leur conservation

fut le souci constant de la plupart des empereurs, même des pires; on cite notamment Domitien, qui travailla activement à réparer les pertes causées par Tincendie du Capitole. Sous Constantin, grâce à tous ces efforts, Rome comptait 29 bibliothèques publiques.

A ces grands dépôts ajoutons les collections particulières; la mode s’en mêlant, chaque riche Romain, le moins instruit comme le plus lettré, voulut avoir des casiers remplis de volumma. On cite les collections du grammairien Épaphrodite, de Cordien, plus tard empereur; mais d’autres, moins considérables, nous sont mieux connues, par exemple celle de Pline le Jeune; maintes fois dans ses lettres, cet écrivain parle de livres achetés par lui, et sa bibliothèque tient une place notable dans la célèbre description de sa villa. Enfin la découverte d’Herculanum et de Pompéi a montré jusqu’où les anciens Romains pouvaient pousser l’amour des livres; ces deux villes de plaisance, stations d’été, nous ont fourni maint rouleau précieux. Toutes ces richesses littéraires, accumulées par les anciens Romains, ont péri, en partie par l’injure du temps, en partie par la main des hommes. La matière composant ces milliers de rouleaux était, il est vrai, bien fragile : à Rome comme en Grèce, comme en Égypte, c’est le papyrus qui a servi exclusivement jusqu’au ii® siècle de notre ère à la transcription des œuvres de l’esprit.

Anciennement les Grecs et les Latins employaient pour écrire le cuir, le bois; un poète comique parle quelque part des gens qui pour faire cuire leurs légumes brûlent des copies des lois de Solon; d’autre part Tite-Live cite des manuscrits sur étoffe, libri lintei; à Rome on gravait sur des tablettes de bronze les sénatusconsultes, les plébiscites ; on possède le décret interdisant la célébration des Bacchanales (186 avant J. -G.), et on sait que l’incendie du Capitole sous Vitellius fit disparaître des milliers de ces précieux documents. Citons

encore les diplômes militaires ou lettres de congé accordées aux vétérans, le discours de Claude en faveur des sénateurs de la Gaule chevelue, aujourd’hui conservé à Lyon, enfin les livres de bronze, aeris libri, dont parle Hygin et qui recevaient les titres de propriété des citoyens habitant une nouvelle colonie. On mentionne encore quelques fragments de terre cuite ; à Italica, en Espagne, on a trouvé une plaque de cette matière portant le début de VÉnéide. On parle aussi, à Chypre, de textes transcrits sur des cuirs plus ou moins bien préparés Bt enduits de cire, à Rome de décrets honorifiques gravés en lettres d’or sur colonnes d’argent, à Rome encore de livres d’ivoire. Mais les écrivains romains, plus abondants en détails que les Grecs, ne mentionnent que trois espèces de livres, les rouleaux en papyrus, les codices en papyrus ou en parchemin, enfin les tablettes.

Les rouleaux de papyrus s’appelaient volumina. La matière employée tant à Rome qu’en Grèce venait exclusivement d’Égypte, et telle était dans ce dernier pays l’importance de cette industrie, qu’au iii® siècle de notre ère, un grand fabricant de papyrus, à Alexandrie, Firmus, put acheter à beaux deniers comptants le titre d’empereur aux légions d’Égypte. La matière était donc toujours assez chère, et elle manquait parfois, de là des troubles parmi les lettrés de Rome, du temps de Tibère notamment. Le papyrus à son arrivée à Rome avait déjà reçu une première préparation, mais avant de l’utiliser, les librariilm faisaient subir un nouveau traitement; ils trichaient sur la qualité, joignant à des feuilles belles et sans tache d’autres bien inférieures ; beaucoup revêtaient les unes et les autres d’une couche épaisse de résine, laquelle rend aujourd’hui à peu près impossible le déroulement des volumes latins trouvés à Herculanum. Fort heureusement, les papyrus en langue grecque, écrits probablement en Orient, n’ont point reçu cet apprêt.

La hauteur de la feuille de papyrus déterminait

celle du rouleau; le plus grand, appelé macrocolle^ pouvait avoir jusqu’à un pied romain de haut; on s’en servait pour les ouvrages de luxe, pour les diplômes impériaux. Ce format s’accrut encore plus tard, et certaines huiles pontificales des premiers temps du moyen âge atteignent jusqu’à deux pieds. Les autres formats, plus maniables et plus faciles à employer, étaient réservés aux œuvres littéraires, les plus petites feuilles servant aux œuvres légères, telles que poésies élégiaques ou amoureuses, lettres, etc. Les rognures de papyrus servaient à la correspondance privée. Suivant sa finesse, le papyrus portait des noms différents : Augusla, Livia^ hiératique, amphühéâtrique, plus tard Fannien du nom du grammairien latin Fannius, saïtique, théotique', enfin l’empereur Claude, écrivain infatigable, inventa un papier de luxe, qu’on appela de son nom claudien.

Chaque volumen était muni à son extrémité d’une tige rigide, sur laquelle il s’enroulait; on appelait cette tige umbilicus et ses deux bouts cornua. Quelquefois, probablement pour les rouleaux un peu gros, on avait deux ombilics, un à chaque extrémité, comme pour les cartes murales, que nous employons aujourd’hui. Ces ombilics étaient en bois précieux, en ivoire ou en os, en métal; ils portaient une cordelette qui sortant par une extrémité du rouleau, servait à lier celui-ci. Pour exprimer l’action de dérouler ou de rouler un volumen, on disait plicare, evolvere, explicare-, d’où l’expression explicit liber, explicitus liber, conservée au moyen âge, mais qui n’a plus aucun sens quand il s’agit de livres carrés.

La première feuille de chaque main de papyrus por- ' tait le nom du fabricant, et cette inscription s’appelait protocole', les Arabes, devenus maîtres de l’Égypte, conservèrent cet usage, et une bulle de 876 pour l’abbaye de Tournus porte le nom du fabricant en caractères arabes. Un édit de Justinien interdit aux notaires publics de faire disparaître cette inscription dans le papyrus employé

par eux. Vers la fin de l’Empire, la fabrication du papyrus était placée sous la surveillance directe du pouvoir central et les industriels qui s’y livraient dépendaient

d’un haut fonctionnaire, le cornes sacrarum largitionum.

Une fois roulé et attaché, le volumen éidÀi déposé dans une case, mais il fallait une marque extérieure permettant de reconnaître au premier coup d’œil quel ouvrage renfermait chaque rouleau.

De là l’usage de l’mdex] c’était une bande de parchemin ou de papyrus collée au verso de la première feuille, et indiquant le nom de l’auteur, le titre de l’ouvrage, et la section de cet ouvrage comprise dans chaque rouleau.

La hauteur du papyrus donnait un des formats du rouleau; théoriquement la longueur de la bande était indéfinie, rien n’empêchant d’ajouter toujours de nouvelles feuilles, mais en réalité il était impossible de dépasser certaines dimensions, un rouleau trop

Casier à livres muni d’un pupitre.

considérable étant difficile à manier, et se déchirant facilement. On s’en tenait donc à des rouleaux plus minces, quitte à ne mettre dans chacun d’eux qu’une partie d’ouvrage; on pouvait de la sorte les dérouler et les rouler aisément. Presque toujours le texte était disposé par colonnes {'pagina)^ plus rarement on écrivait dans le sens de la hauteur du papyrus, transverso calamo.

On a étudié récemment la longueur des volumina antiques. En Égypte, elle paraît avoir été illimitée; un rouleau trouvé à Thèhes a 43 m. 50, ce qui est excessif;

11 est vrai que le moyen âge a eu des rouleaux de parchemin, plus solides, mais encore plus lourds et infiniment plus longs. Pour les œuvres littéraires grecques et latines, un érudit moderne, M. Birt, a évalué à

12 mètres la longueur extrême des volumina. De là des habitudes littéraires assez curieuses; on constate, principalement chez les auteurs latins, une tendance visible à diviser leurs ouvrages par parties égales ou à peu près, parties dont chacune formera un volumen.^ et qui s’appelle un livre, liber. Ges habitudes paraissent dater de la période alexandrine ; les écrivains de la grande époque, Aristote, Xénophon, Platon, par exemple, ne la connaissaient certainement pas, et les différents livres de leurs ouvrages sont de longueur très variable, d’où la nécessité pour les copistes d’employer simultanément des rouleaux gros et minces. Dès le temps de Cicéron, l’usage nouveau paraît bien établi à Rome; Varron excellait à découper ses ouvrages en tranches d’épaisseur égale. M. Birt cite encore à titre d’exemple les Tusculanes., les Géorgiques^ V Ars amatoria d’Ovide, la Géographie de Strahon, V Histoire naturelle de Pline, les Stratagèmes de Frontin. Get usage pouvait évidemment être gênant pour l’écrivain, et à cet égard les auteurs modernes ont une latitude beaucoup plus grande ; s’ils divisent leurs ouvrages en parties égales ou à peu

près, c’est pour obéir à des règles supérieures d’harmonie et de composition, plutôt que pour céder à des exigences de libraires. Au surplus cette liberté donnée à l’écrivain date de loin; les auteurs de la décadence latine, profanes et sacrés, conservent pieusement la division en livres que leur a léguée le temps passé, mais ils ne s’astreignent plus à donner toujours à ces livres la même dimension; on peut citer à titre de preuve les poésies de Glaudien, de Prudence et de Paulin de Péri-^ gueux, les traités exégétiques d’Origène et de saint Jérôme. Gette irrégularité provient de l’usage de plus en plus répandu du codex ^ du livre carré.

Gomment évaluait-on la longueur d’un ouvrage ou d’une partie d’ouvrage? On comptait par stichoi^ d’où le terme sticbométrie. Le mot grec stichos veut dire rang, ligne, et par extension vers. G’est de la poésie épique qu’il était le plus facile d’évaluer l’étendue; il suffisait de compter le nombre d’hexamètres, aussi la longueur de l’hexamètre devint-elle l’unité de mesure, même des ouvrages de prose. On appelait aussi les lignes epé, vers. M. Birt a appliqué ces règles à un certain nombre d’ouvrages de l’antiquité, et a pu établir les formats ainsi que suit : la longueur maximum des livres des prosateurs est de 5 000 stichoi., d’où trois formats : au-dessous de 2 300, petit et moyen format; de 2 700 à 4 000, grand format; de 4 000 à 5 000, très grand format. En employant des papyrus de hauteur variable, on obtenait des rouleaux de longueur sensiblement égale. D’où l’expression de libellus servant à désigner les petits recueils de poésie, ou de prose : par exemple les Èpigrammes de Martial, certains poèmes d’Ovide, les Dialogues de Gicéron, etc. Ges règles de sticbométrie persistèrent et furent appliquées à des ouvrages composés anciennement; la plupart des anciens exemplaires de la Bible, par exemple, notent à la fin de chaque livre le nombre de lignes qui le composent, mais ces indications

sont traditionnelles, l’usage de plus en plus répandu des abréviations renversant toutes les habitudes acquises. Plus tard, en plein moyen âge, des règles analogues s’introduiront dans les études de notaires et dans les greffes; aujourd’hui encore la loi règle minutieusement le nombre des syllabes qui doivent composer chaque ligne dans une copie authentique d’acte.

Parlons maintenant du codex. Aux beaux temps de la littérature romaine, le papyrus presque seul fut en usage. Très fragile assurément, incommode à écrire, cette matière suffisait pourtant à tous les besoins; à Herculanum, on n’a que des rouleaux de papyrus de grosseur inégale. Seuls les pauvres, pour écrire, usaient de parchemin, probablement sous forme de rouleaux. Pline cite toutefois, comme existant encore de son temps, des dessins du célèbre Parrbasius exécutés sur des feuillets de parchemin. Vers la fin du premier siècle, semble-t-il, s’introduit chez les libraires l’usage du codex. Cette nouvelle forme dérive des tablettes de cire. Le codex est un livre, composé de feuillets de papyrus ou de parchemin pliés et assemblés par cahiers. Martial, dans ses Epigrammes, parle avec admiration de cet usage, qui permet de réunir sous un petit volume l’ensemble des œuvres d’un prosateur ou d’un poète, et dans plusieurs de ses pièces, il mentionne des ouvrages in membranis: c’étaient déjà vraisemblablement des codices. Aussi, dans Isidore de Séville, le mot codex désigne-t-il la réunion de plusieurs libri., du contenu de plusieurs rouleaux; les Grecs disaient teiichos, d’où le nom Pentateuque., réunion de cinq livres. Dès le temps de saint Jérôme, le mot volumen a perdu son sens originaire, et désigne un manuscrit de forme quelconque; Sidoine Apollinaire, parlant de YOdyssée, dit simplement Smyrnæ volumen.

Le codex quadratus, le livre carré, que les anciens appellent également mernbrana, n’est pas pour cela tou-

jours en parchemin ; il y a eu des codices en papyrus, et on en possède un certain nombre datant des derniers temps de l’Empire; citons seulement le Josèphe de l’Ambrosienne, le saint Hilaire de Vienne, le saint Augustin de la bibliothèque Nationale, enfin le recueil des homélies de saint Avit, partagé aujourd’hui entre Paris et Genève. Mais qu’il soit en papyrus ou en parchemin, le codex est opisthographe, c’est-à-dire que chaque feuillet (tahella) a reçu de l’écriture au verso comme au recto.; les feuillets sont réunis par cahiers, quaterniones^ qui, le nom l’indique, se composaient primitivement de quatre feuillets; toutefois dans les codices en papyrus, à chaque quaternio est joint un double feuillet de parchemin qui le soutient et le protège. En grec on disait letradion. On a eu aussi des quinquenniones. Le feuillet double s’appelait diploma. Tantôt les copistes employaient des cahiers encore en feuilles non cousues, tantôt au contraire on faisait relier les feuillets de parchemin ou de papyrus avant de les utiliser. En tout cas chaque quaternio portait un numéro d’ordre ou signature ; on disait /us^ j/us^ JJl'is ^ quaternio^ et on mettait en réclame à la dernière page le premier mot du cahier suivant. Cet usage, conservé au moyen âge, a subsisté longtemps dans l’imprimerie; aujourd’hui on n’emploie plus que les signatures par feuilles.

Rien ne prouve d’ailleurs que les anciens aient jamais eu l’idée de numéroter soit les colonnes de leurs rouleaux, soit les feuillets de leurs codices'^ les renvois se faisaient par les premiers mots du passage à consulter. On a, il est vrai, dans certaines inscriptions, noté des renvois à une page déterminée d’un livre de comptes. Rien toutefois ne prouve que ces livres fussent réellement paginés; on pouvait se contenter de compter les pages ou les feuillets.

Le format des anciens codices est généralement le format carré, d’où leur nom; chaque page reçoit trois ou

quatre colonnes dans les manuscrits très anciens, d’ordinaire deux au moyen âge. Quelques-uns pourtant sont à longues lignes, tel le Virgile du Vatican.

Longtemps avant d’employer les codices quadrati^ les Romains écrivaient sur parchemin. Horace, Juvénal, par exemple, parlent d’ouvrages qui, composés par l’auteur in membranis^ attendent dans une ombre obscure un instant favorable à leur publication; ce jour-là, un librarius les fera transcrire sur papyrus et ils circuleront de main en main. Le parchemin servait donc à mettre au net un brouillon; pour celui-ci, pour les pensées fugitives, Quintilien recommande l’usage des tablettes de cire. On a déjà dit quelques mots de ces petits meubles. On les utilisait pour prendre des notes, faire des comptes, écrire des lettres. On avait des tablettes de tous les formats; des grandes pour écrire les comptes publics, des petites pour souhaiter le bonjour à un ami ; les plus petites s’appelaient pugillares. La falsification des tablettes de cire était aisée. Cicéron accusait Verrès d’avoir récrit tous ses comptes. On prenait souvent d’ingénieuses précautions pour empêcher un indiscret ou un malveillant de modifier le texte d’une lettre ; on écrivait par exemple sur la plaque de bois servant de fond, puis on appliquait de la cire qui recevait quelques mots insignifiants. Le plus souvent les plaquettes sont en bois et enduites de cire colorée en jaune, en rouge ou en noir, et l’écrivain traçait les caractères à l’aide d’un stylet de métal. Mais on a aussi employé des plaques d’os ou d’ivoire, sur lesquelles on écrivait avec de l’encre noire ou de couleur. Les fameux diptyques consulaires portaient à l’origine des inscriptions au revers des panneaux sculptés. Quelquefois, mais rarement sans doute, on écrivait sur ces libri eborei ou elephantini avec de l’encre d’or. Ces tablettes se portaient généralement à la ceinture, comme un carnet ou un agenda; on s’en servait pour la correspondance entre amis; mais quand la lettre à

écrire était importante et longue, on recourait au papyrus, en faisant un rouleau de la lettre, et cette habitude était si bien établie qu’au v® siècle encore, alors que le parchemin est depuis longtemps en usage pour les codices. saint Augustin s’excuse d’écrire à un ami sur du parchemin et lui explique qu’il manque de papyrus.

Les tablettes s’appelaient encore codiciUi^ petits codices, et pouvaient servir à recevoir les testaments; d’où l’expression codicille. Des constitutions impériales réglèrent soigneusement la forme et la disposition des cachets qui devaient sceller ces tablettes testamentaires.

Le moyen âge a conservé toutes les habitudes de l’antiquité ; il a eu des rouleaux, des tablettes de cire et des livres carrés, mais cette dernière forme tend à l’emporter dès la fin de l’Empire; elle était à la fois plus commode et moins coûteuse et aujourd’hui, habitués que nous sommes au format minuscule de nos livres, nous avons peine à nous représenter les anciens, grands liseurs pourtant, roulant et déroulant des volicmina de papyrus.

Quelques mots maintenant de l’écriture antique.* Le sujet a été traité bien souvent ; il suffira d’indiquer brièvement les différentes espèces de caractères employés. L’antiquité grecque et romaine a connu et légué au moyen âge trois écritures distinctes : capitale, onciale et cursive. On appelle capitale l’écriture dont les inscriptions latines nous offrent tant de modèles admirables; chaque lettre, bien proportionnée, est tracée séparément; elle a des formes bien arrêtées, ne laissant aucune place à la fantaisie du scribe. Cette écriture capitale, plus ou moins belle, plus ou moins régulière, se retrouve dans la plupart des manuscrits antiques dont les débris ont subsisté; elle est très difficile à dater; plus elle est large, plus elle se rapproche de l’écriture carrée, des litteræ quadratæ, plus elle est ancienne. Le Virgile du Vatican est un beau spécimen de cette écriture. Chaque lettre de ce manuscrit après d’un centimètre de hauteur. Pour les manuscrits.

cette écriture, en dépit des sigles dont l’emploi supprimait une partie des caractères à tracer, était dispendieuse et peu rapide, surtout quand il s’agissait de caractères un peu grands. Aussi, de bonne heure, à côté de l’écriture capitale se forme un autre alphabet capital, dans lequel la forme de certaines lettres est modifiée, de manière à être plus rapidement tracée; en général, dans cette écriture les angles sont remplacés par des lignes arrondies. On appelle cette écriture onciale, du mot uncia^ qui désigne la douzième partie du pied. Il n’est pas prouvé d’ailleurs qu’il y ait jamais eu une écriture dont les lettres aient eu 1 centimètre 1/2 de haut. Mais de bonne heure, dès le temps de saint Jérôme tout au moins, on appelle onciale une écriture dérivée de la capitale et n’en différant que par la forme des lettres suivantes : A, D, E, Gr, M, Q, T, V. Un savant paléographe allemand, M. Wattenhach, date du ii® siècle de notre ère la constitution de cette écriture et cite des manuscrits du iv® siècle où on la retrouve; dans le Tite-Live de Paris, du v® siècle, la plupart des lettres appartiennent à l’écriture onciale. Cette dernière ne paraît toutefois être devenue d’un usage courant qu’à l’époque barbare, et rien de plus difficile, en général, à dater que les manuscrits écrits tout entiers en lettres onciales.

L’écriture onciale, comme la capitale, était longue à tracer, aussi les Romains et les Crées ont-ils eu de bonne heure une écriture cursive, dans laquelle les lettres étant plus petites et liées, la main du scribe pouvait en tracer plusieurs d’un seul jet, sans repos. On a trouvé à Pompéi, à Rome même, sur les murs des maisons, des inscriptions en cursive, et Herculanum nous a conservé des manuscrits écrits tout entiers de cette façon ; citons encore des tablettes de cire publiées jadis par M. Mommsen. Une autre espèce de cursive, plus soignée, mais d’une lecture plus laborieuse, est ce qu’on appelle la moyenne cursive romaine, ou écriture curiale; elle a été employée

pour les diplômes impériaux du iii® siècle, diplômes dont le déchiffrement n’a été tenté que de nos jours; la Bibliothèque nationale possède plusieurs de ces précieux monuments; mais cette cursive, très curieuse à étudier au point de vue de la paléographie générale, Test moins pour les manuscrits, car jusqu’à une époque avancée du moyen âge, elle a été peu employée par les copistes pour la transcription de traités étendus, pour l’exécution de volumes de luxe.

Les manuscrits antiques étaient d’ordinaire écrits en lettres capitales ou onciales; on en a encore aujourd’hui un certain nombre de spécimens. Citons seulement les deux Virgile du Vatican, le Prudence et le Tite-Live de notre Bibliothèque nationale ; ces deux derniers sont du v® siècle, l’âge des deux autres est indécis; toutefois en général un manuscrit en capitales est toujours d’une haute antiquité. Tous ces volumes sur parchemin, comme les manuscrits sur papyrus de Leyde, de Paris, de Milan et de G-enève, sont des codices quadrati. Les textes de Pompéi et d’Herculanum, au contraire, comme ceux qui viennent d’Égypte, affectent la forme de rouleaux.

Quelques mots maintenant de l’ornementation des manuscrits antiques. Les rouleaux et les codices sur papyrus ne comportaient guère, à cause de la fragilité de la matière, que quelques peintures légèrement tracées au pinceau; on en a plusieurs exemples venant d’Égypte. On cite également des rouleaux de portraits avec légendes; l’une de ces iconographies était l’œuvre de Cornélius Népos; de même le célèbre Varron avait pu orner ses Hebdomades de portraits dus à une artiste grecque, Lala de Cyzique; Pline cite encore un traité des simples, dédié à Néron, avec figures représentant les plantes décrites. Mais cette ornementation a été toujours assez sobre : pour le papyrus on se contentait d’une écriture régulière et soignée, et pour éloigner les insectes, on enduisait les rouleaux d’huile de cèdre; on prenait la

même précaution pour les codices sur parchemin. El cedro digna locutus^ dit un poète latin d’un auteur estimé.

Au contraire, les codices sur parchemin étaient plus faciles à orner, à parer, et les librarii de Rome paraissent avoir connu à peu près tous les raffinements pratiqués par les peintres du moyen âge. Nous allons étudier successivement les éléments constitutifs de cette ornementation : matière subjective, encre employée, illustration.

Le premier parchemin obtenu était de teinte jaune, rugueux et inégal ; ces défauts contribuèrent sans doute à en restreindre longtemps l’usage. C’est à Rome même, au rapport d’Isidore de Séville, qu’on trouva l’art de le blanchir; mais cette teinte trop éclatante fatiguant la vue des lecteurs, on prit le parti de passer au jaune safran l’un des côtés de chaque feuille, recto ou verso ; un vers célèbre de Juvénal semble même prouver qu’on finit par faire subir le même traitement aux deux côtés.

Mais le raffinement ne s’arrêta pas là; à la couleur Safranée on finit par substituer, pour les manuscrits de grand luxe, la pourpre, réputée la plus belle des couleurs dans l’antiquité, peut-être parce qu’elle était la plus coûteuse. Cette teinture était, on le sait, empruntée à un coquillage de la Méditerranée orientale, et était également employée pour la laine et pour la soie. On la réserva pour les codices^ le parchemin pouvant seul supporter cette opération, et la mode s’en conservera longtemps en Orient et en Occident; la plupart des beaux manuscrits carolingiens sont écrits, au moins en partie, sur vélin pourpré. L’effet devait être assez riche à l’origine; mais aujourd’hui le pourpre est tourné au violpt foncé, et cette dernière teinte est d’autant plus accusée qu’on s’avance davantage dans le moyen âge.

Sur le vélin pourpré, l’encre noire aurait été peu distincte; on employait parfois le cinabre, mais plus souvent l’or et l’argent. L’écriture en or paraît avoir été

connue des Grecs. La Yll® Olympique de Pindare, en lettres d’or, était consacrée dans le temple d’Athéné à Lindos. Néron voulut que les vers qu’il avait composés fussent écrits de la même manière et dédiés à Jupiter Capitolin. C’était là un luxe vraiment impérial, que tout le monde ne pouvait se permettre. On cite un Homère ainsi exécuté et offert à l’empereur Maximin le Jeune; certains auteurs, en dédiant leurs œuvres au souverain, en faisaient transcrire un exemplaire en lettres d’or; tel Optatianus, poète du temps de^Constantin.

Un peu plus tard, ce luxe est réservé aux livres liturgiques; les Pères de l’Église s’élèvent en vain contre ces dépenses exagérées, l’habitude ne disparaît jamais complètement. Pour le recueil des Évangiles et des épîtres de l’année principalement, les scribes de tous les temps ont mis à contribution toutes les ressources de leur art. En fait de manuscrits anciens ainsi ornés, on peut citer l’évangéliaire de Rossano, les fragments de la Genèse conservés à Vienne, le Codex argenteus d’Ulphilas, aujourd’hui à Upsal, etc.

Ces lettres d’or ou d’argent paraissent avoir été tracées à la plume; on se servait en somme d’encre métallique mais on n’a pas la recette exacte de la préparation de; cette encre. L’écriture d’argent et d’or devait à l’origine faire très bel effet sur le vélin pourpré, mais l’argent a fini par passer au noir, et l’or lui-même s’est terni et a pris une teinte rougeâtre.

Les anciens ne réservaient pas l’écriture d’or pour le vélin pourpré; ils l’appliquaient souvent, et le moyen âge conserva cet usage, sur du parchemin blanc; Josèphe parle d’une copie de la traduction grecque de l’Ancien Testament offerte au roi Ptolémée par le grand prêtre Éléazar; elle formait un rouleau de peau fine, écrit en lettres d’or. On cite encore un exemplaire des poèmeS' d’Homère en lettres d’or sur intestin de dragon {sic); il aurait péri dans un incendie à Constantinople, au v® siècle.

Les anciens employaient encore Tencre de cinabre, et s’en servaient pour les titres des ouvrages et des chapitres, et parfois pour les premières lignes de chaque traité. Quelques-uns des manuscrits les plus anciens, les Tite-Live de Vienne et de Paris, le Virgile de Florence, sont ainsi disposés, et de là les mots rubrica^ rubricare^ouY désigner les titres d’un ouvrage et l’action de tracer, de disposer ces mêmes titres. L’encre rouge, composée cette fois non plus de cinabre, mais de pourpre, fut réservée à Constantinople pour la signature des empereurs, qui écrivaient aussi ou faisaient écrire le mot legimus au bas des actes à leur nom. Cette formule se lit notamment au bas de la lettre d’un empereur byzantin à Pépin le Bref ; on la retrouve encore sur un diplôme de Charles le Chauve de l’an 846. Cette encre sacrée, sacrum incaustum^ était confiée à la garde d’un officier spécial; plus tard on l’appela cinnabaris^ le cinabre ayant remplacé l’encre de pourpre devenue rare. -Un usage analogue voulait qu’à Byzance le tuteur de l’empereur signât en encre verte, batracfieion chroma. Au moyen âge les encres verte, rouge, bleue ont joué un grand rôle dans l’ornementation des manuscrits, surtout pour les lettres initiales.

A ces embellissements coûteux, ajoutons la calligraphie; non seulement les riches amateurs tenaient à employer des écrivains experts, mais ceux-ci exécutaient parfois de véritables tours de force; citons seulement une copie de Y Iliade sur papyrus, écrite en caractères tellement microscopiques que tout le volume pouvait tenir en une coquille de noix. La rareté des abréviations dans l’écriture capitale antique rend le fait assez surprenant; nous le rapportons sans le garantir.

A cette coloration du parchemin en pourpre, à la chrysographie, aux lettres de couleur, les anciens joignaient, comme les artistes du moyen âge, des peintures. Le fait est certain, mais nous avons conservé fort peu

de ces manuscrits illustrés. Les plus célèbres sont la G-enèse grecque de Vienne, le Virgile du Vatican, le Dioscoride de Vienne, VUiade de l’Ambrosienne. Les peintures de la plupart de ces volumes ont été reproduites plus ou moins exactement, celles de la Genèse par Lambecius, celles de V Iliade par Maï ; ce dernier a également donné une partie des peintures du Virgile de Rome, qui depuis ont été étudiées à nouveau par M. de Nolhac. Le’ travail de ce dernier érudit va nous fournir quelques indications utiles. N’oublions pas, au surplus, que certaines peintures antiques ont été reproduites avec des altérations par des copistes plus récents; par exemple, celles des anciens exemplaires de Térence qui dérivent d’exemplaires antiques, celles de la Psychomachia de Prudence et du Dioscoride; l’habitude est constante au moyen âge.

Le Virgile du Vatican, celui que l’on appelle Vaticanus pour le distinguer d’un autre exemplaire du même dépôt qu’on appelle Romanus^ renferme cinquante peintures. Le manuscrit complet devait en contenir au moins deux cent cinquante; c’était, on le voit, un volume de grand luxe. Ges peintures sont de dimensions variables, les unes occupent la page entière, les autres sont intercalées dans le texte, au haut, au bas ou au milieu de la page. Elles sont encadrées de deux filets, l’un noir, l’autre rouge, avec fleurons blancs aux coins; sur le filet rouge on a disposé des plaques d’or en forme de losange. Les peintures sont de trois artistes différents : un excellent, un médiocre, un peu soigneux; on avait donc fait pour ce manuscrit comme pour les livres à images de nos jours, que plusieurs graveurs concourent à illustrer. Ges trois artistes étaient d’ailleurs contemporains, l’écriture capitale paraissant être de la même main d’un bout à l’autre. Le procédé est partout le même ; les artistes ont peint à la gouache par couches successives; la première forme le fond : terrain, monuments, eau, ciel; une seconde couche

donne les personnages; enfin, quand il y a lieu de varier la couleur, une troisième couche a achevé la peinture. Le procédé, on le voit, était assez rudimentaire, et c’est à ce défaut de soin qu’il faut attribuer le mauvais état actuel des peintures; seule, la couche inférieure subsiste à peu près partout, les personnages et les objets figurés au premier plan présentent des trous nombreux, la peinture s’étant écaillée. La perspective aérienne est défectueuse, le modelé des figures est marqué par des applications de blanc, le clair-obscur n’existe pas; enfin, l’ombre est simplement indiquée par un trait plus fort. De légers traits d’or servent à accentuer les parties fortement éclairées : plis des vêtements, lumières dans les arbres, arêtes des armes, etc. A vrai dire, ce manuscrit que l’on croit du iv® siècle (quelques-uns ont dit du ii®) n’est pas fait pour nous donner une idée très avantageuse des manuscrits illustrés de l’époque romaine. Sans doute, le dessin dans les volumes plus anciens devait avoir plus de correction, la peinture pouvait présenter plus de délicatesse, mais il y a loin de ce livre lourdement illustré aux merveilles que devait créer le moyen âge. La décoration des beaux manuscrits de l’époque capétienne est autrement riche et variée, et cette variété est le résultat de l’alliance intime qui s’est faite entre le goût antique et l’art ornemental des peuples barbares. Toutefois il serait injuste de juger l’art du livre dans l’antiquité sur ce seul et à peu près unique spécimen.

On rapporte le Virgile du Vatican au iv® siècle; il serait à peu près contemporain du célèbre calendrier romain, conservé à Vienne et décrit jadis par Lambecius. Ce calendrier, offert à un certam Valentinus qui aurait vécu vers 360, est l’œuvre de Furius Dionysius Filocalus. A chaque mois On trouve des peintures représentant sous une forme allégorique les occupations de ce mois. Ce sont de vraies peintures antiques, mais on y sent déjà la décadence.

Les habitudes suivies par les libraires romains pour l’illustration des livres ne se perdirent jamais complètement; on les retrouve à l’époque barbare en Occident, dans certains manuscrits célèbres, tel le Pentateuque de Tours, dont il sera question plus loin. Mais c’est surtout

Peinture du Virgile de la Bibliothèque Yaticane.

Byzance qui les conserve le plus exactement; les copistes grecs du Bas-Empire paraissent s’y être pendant longtemps exactement conformés.

Un mot de la disposition des bibliothèques des anciens. La forme même de rouleaux, si longtemps universellement en usage, avait obligé les architectes à certains arrangements intérieurs tout différents de ceux

que les modernes ont adoptés. Les armoires étaient divisées en casiers, comme ceux des marchands de nos jours; on les appelait nidi^ capsæ^ loculi^ et les volumina y étaient rangés de manière à présenter aux yeux V index ^

portant le nom de l’auteur, le titre de l’ouvrage et le numéro du livre. Les rouleaux contenant les différentes parties d’un même ouvrage étaient attachés ensemble, seul moyen d’éviter le désordre. Quand l’usage des codices devint universel, aux casiers on substitua des

rayons à rebord sur lesquels les livres étaient poses et présentaient aux yeux le plat antérieur. Get usage, conservé au moyen âge, explique pourquoi beaucoup de manuscrits anciens portent le titre écrit sur le plat antérieur, pourquoi aussi, dans les reliures luxueuses, on s’est souvent contenté d’orner ce même plat, l’autre devant rester caché. Les Romains n’épargnaient d’ailleurs aucune dépense pour l’ornement de leurs bibliothèques : pavés en mosaïque, armoires de bois prér cieux garnies d’incrustations d’ivoire, plafonds dorés et à caissons, etc., peintures, statues, etc. En un mot, on y retrouvait ce luxe artistique que la nécessité de créer des salles de lecture spacieuses, ouvertes à tous, a interdit à peu près entièrement aux modernes, mais dont quelques anciennes bibliothèques publiques ou privées fournissent encore aujourd’hui de beaux exemples.

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