CHAPITRE Vin
LA RENAISSANCE
Trois grands faits dominent l’histoire des manuscrits au XV® siècle : l’éclosion définitive de la Renaissance, la réforme de l’écriture par les copistes italiens, enfin l’invention de l’imprimerie. De ces trois événements, le dernier est le plus important; au moment précis où, grâce aux progrès des arts et des lettres, les manuscrits deviennent à la fois plus luxueux et plus corrects, l’art d’imprimer tue la calligraphie et amène une profonde révolution dans le commerce des livres.
Cette expression. Renaissance, est à la fois bonne et mauvaise ; le plus souvent on appelle ainsi le mouvement, déjà sensible avant le xv® siècle, mais dès lors irrésistible, qui ramena le monde des lettrés et des artistes à l’étude de plus en plus exclusive de l’antiquité. Mais dans la vraie Renaissance, il faut distinguer deux tendances bien différentes : d’une part le retour aux modèles admirables légués par la Crèce et par Rome, de l’autre une observation plus directe de la nature. Si l’union de ces deux éléments donne des résultats admirables dans les écoles italiennes du xv® siècle, sur un point les autres pays de l’Europe avaient peut-être devancé ceux du Midi.
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Dès le xiv^ siècle, des peintres tels qu’André Beauneveu, Pol de Limbourg et bien d’autres avaient su étudier et rendre la nature, et leurs successeurs, dont les plus illustres seront Jean Foucquet et Bourdichon, produiront des œuvres ne le cédant en rien à celles de leurs rivaux. A vrai dire, il paraît difficile de préférer l’une ou l’autre des trois grandes écoles qui vont briller pendant cent ans; si l’école flamande excelle à reproduire les physionomies caractéristiques des princes et des seigneurs de la cour de Bourgogne, l’école française, non moins réaliste dans le choix des types, sait déjà leur donner dans une certaine mesure un caractère idéal et se montre particulièrement heureuse dans l’exécution des parties ornementales. Mais, d’autre part, l’école italienne est bien attrayante; elle sait mélanger heureusement l’observation de la nature et l’imitation de l’antique; rien de plus riche, de plus beau que les grandes compositions du célèbre Attavante, rien de plus gracieux que les innombrables tableaux dont les enlumineurs de Sienne et de Florence ont enrichi les grands livres de chœur commandés par des églises opulentes. On ne saurait vraiment choisir entre toutes les merveilles créées dans ce siècle, véritable âge d’or de l’art, temps béni qui n’est plus revenu.
En même temps que les arts, les lettres renaissent; longtemps les humanistes, moins originaux que les peintres et les sculpteurs, se contenteront de copier servilement l’antiquité; mais au point de vue de nos recherches, leurs travaux ont eu pour résultat de multiplier les manuscrits et de créer des ateliers de scribes à la fois habiles et soigneux. Chaque littérateur éprouve le besoin de posséder des principales œuvres de l’antiquité, des copies à la fois exactes et élégantes. Le mouvement est général et emporte le monde entier. Au xiv® siècle encore, beaucoup de princes et de grands se soucient peu des manuscrits qu’ils rassemblent par esprit d’imitation, pour obéir à
la mode; maintenant tous se piquent de littérature. Le plus petit tyran italien dispute à ses voisins les poètes, les orateurs qui doivent célébrer en prose ou en vers les mérites de leur patron; la plupart sont assez instruits pour prendre part aux discussions des savants, et s’intéressent personnellement aux travaux des artistes et des lettrés dont ils s’entourent. En France, même zèle. Si Louis XI, tout occupé du soin de reconstituer la France royale, démembrée par ses prédécesseurs, reste en somme assez étranger à ce beau mouvement, les autres princes de la famille des Valois, le poète Charles d’Orléans, Charles VIII lui-même, cet esprit borné, Jean d’Angoulême, les ducs de Bourbon, se montrent les zélés Mécènes des savants et des artistes, préparant ainsi le jour peu éloigné où François méritera le beau nom de Père des lettres.
La Renaissance accroît donc le nombre des manuscrits, et les plus grands artistes ne dédaignent pas de travailler à l’embellissement de ces précieux volumes. A l’Italie nous devons une autre réforme, celle de l’écriture. On a dit plus haut que deux grandes écoles de calligraphie se partageaient l’Europe au xiv*^ siècle : l’école française et l’école boulonnaise, toutes deux défectueuses. De plus les copistes manquaient et étaient inexpérimentés ; Pétrarque se plaint souvent de leur incurie et de leur ineptie, il les représente comme des manœuvres sans instruction et sans soin, d’autant plus négligents que, peu nombreux, ils ne craignaient point la concurrence. Le remède au mal ne pouvait venir des anciennes abbayes bénédictines, en pleine décadence, — on sait dans quel état était vers ce temps la célèbre bibliothèque du Mont-Gassini, — ni des couvents réguliers, occupés de querelles intérieures et dont les habitants n’avaient jamais montré grand goût pour les manuscrits somptueux. A leur défaut, semblet-il, les humanistes de Florence se chargèrent de multiplier les belles copies des auteurs antiques et d’en
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reviser soigneusement le texte. Veillant à la correction de leurs propres écrits, — Grarin de Vérone et Laurent Valla relisaient eux-mêmes les copies de leurs traductions du grec, — ils ne pouvaient se montrer moins scrupuleux pour les auteurs dont ils faisaient leurs délices. Mais au début du xV^ siècle, les bons copistes étaient encore rares, même à Florence; comme Pétrarque, Lionardo Bruni d’Arezzo se plaint amèrement de cette pénurie. Parmi les érudits dont les efforts modifièrent ce fâcheux état de choses, il faut citer le célèbre Niccolo de’Niccoli, sa bibliothèque est aujourd’hui à la Laurentienne, et un camaldule du couvent de Florence, Ambrogio Traversari. Ce dernier avait créé une école de jeunes écrivains, trop lents encore et trop peu soigneux au gré de leur fougueux maître. Tous ces travaux donnèrent leurs fruits, et bientôt la moindre école de grammaire, les études de notaires les plus infimes fournissent les lettres renaissantes de copies élégantes et en général fidèles des principales productions de l’antiquité classique, texte original des œuvres latines et traductions un peu hâtives des œuvres grecques.
C’est, semble-t-il, dans ces écoles de copistes que naquit la nouvelle écriture qui, sous le nom d’écriture ronde ou de lettre italienne, devait s’imposer à la majeure partie de l’Europe. Mais, à vrai dire, cette écriture n’était point nouvelle ; instinctivement pour ainsi dire et par réaction contre les caractères confus et compliqués du xiv® siècle, les scribes du xv® revenaient aux bons modèles d’autrefois, à la vieille minuscule Caroline, à la capitale antique. Certaines pages en capitales des volumes écrits pour les Visconti ou pour les rois aragonais de Naples, valent les plus beaux manuscrits du v® ou du vi® siècle, et depuis le x® siècle, on n’avait pas connu de minuscule plus élégante que celle des copistes de Niccolo, de Traversari et de leurs émules. L’imprimerie pouvait naître, elle allait trouver tout constitués les deux alphabets
qu’utiliseront les plus grands imprimeurs du siècle ; l’écriture ronde et l’écriture gothique; un siècle encore, et la gothique aura perdu tous ses anciens domaines, moins l’Allemagne et l’Angleterre.
Vers le temps, en effet, où les copistes italiens s’évertuent à multiplier les exemplaires des œuvres littéraires, anciennes et nouvelles, l’imprimerie naît, qui va rendre tout leur travail inutile. Sans doute, de longues années s’écouleront encore avant que le nouvel art soit apprécié à sa valeur. A l’origine, on l’a remarqué plus d’une fois, il se présente comme une simple contrefaçon de l’art d’écrire, et les premiers imprimeurs font passer leurs produits pour des copies manuscrites. Mais bientôt la concurrence les oblige à baisser leurs prix, et l’industrie du livre se transforme. Toutefois cette transformation n’est pas aussi rapide qu’on eût pu croire. Le livre imprimé, qui nous paraît à tous égards si commode et que l’on savait déjà faire si élégant, semblait sans doute une chose bien terne et bien fade à côté des beaux manuscrits enluminés en usage depuis tant de siècles. A dater de la découverte de l’imprimerie, si l’on cesse de transcrire des ouvrages étendus, et par suite coûteux. Bible, Décret, Digeste, les amateurs continuent à demander aux écrivains en renom des copies de traités historiques et littéraires de moindre longueur, et les grandes bibliothèques restent longtemps fermées aux produits de la nouvelle industrie. Les libraires cherchent au surplus à ménager les goûts du public; aux livres imprimés ils joignent bientôt la gravure sur bois, et emploient tous les moyens possibles pour les faire ressemblants aux livres manuscrits. Les enlumineurs y peignent les lettres initiales laissées en blanc par la presse, et ajoutent de place en place de petits ornements de couleur marquant le commencement de chaque paragraphe. Aux ouvrages de luxe, tirés sur beau vélin, on joint des peintures à la main, semblables à celles des manuscrits et dont beaucoup sont
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Fœuvre d’artistes habiles. L’acheteur de chaque exemplaire peut donc le faire illustrer à sa fantaisie; on a ainsi des grandes impressions d’Antoine Yérard, pour ne citer que lui, des exemplaires offerts à Charles VIII et à la reine Anne de Bretagne, qui valent des manuscrits luxueux, et les rois aragonais de Naples ont fait peindre leurs armes et d’élégants frontispices sur beaucoup de volumes imprimés de leur bibliothèque.
Au surplus, la découverte de l’imprimerie ne fera pas de longtemps disparaître les manuscrits de luxe. Les riches amateurs garderont le goût des beaux missels, des heures, richement enluminés; les églises, comme par le passé, auront recours aux meilleurs artistes pour illustrer leurs livres de chœur que ne peuvent imprimer les premières presses. Longtemps tout auteur, désirant offrir son ouvrage à un protecteur puissant, préférera à un imprimé froid et banal une belle copie bien écrite et enluminée avec soin. A cet égard, on peut le dire, le triomphe de l’imprimerie ne sera définitif qu’au xviii*" siècle.
En même temps que les amateurs font exécuter à grands frais de somptueux volumes, le goût des anciens manuscrits se développe. Instinctivement, pour ainsi dire, les princes et les prélats recueillent ces précieux monuments. Au milieu du xv^ siècle, les souverains pontifes fondent la Bibliothèque Vaticane; vers le même temps, se constituent la Laurentienne, les librairies de Naples et
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I (NClPlff / FELICITeîA)
Souscription d’un miniaturiste italien. (Année 1459; Bibliothèque Sainte-Geneviève.)
de Pavie ; en France citons seulement les collections des ducs de Bourgogne et de Nemours, des princes de la maison do Bourbon, enfin celle d’Orléans ou librairie de Blois, premier noyau de notre Bibliothèque nationale. Ges bibliothèques, comme celles du haut moyen âge, sont dans une certaine mesure ouvertes au public; savants, juristes, simples lettrés, peuvent y emprunter des manuscrits. La règle semble dès le début bien établie ; le prêt fonctionne régulièrement à la Yaticane, sous l’administration du célèbre Platina, et dès la fin du siècle, les manuscrits légués à la république de Venise par le célèbre Bessarion sont prêtés sur simple autorisation du riformator del studio.
Ges manuscrits donnés par Bessarion étaient presque tous en langue grecque; l’étude de cet idiome, en effet, renaît au xv® siècle, et déjà le temps est loin où le grand Pétrarque ne pouvait lire Homère dans le texte original. On a commencé par traduire en latin quelques-unes des belles œuvres de la littérature hellénique; les savants italiens s’y emploient activement durant cent ans. Mais les traductions ne suffisent bientôt plus; les princes italiens, les villes se disputent les lettrés grecs, chassés de leur patrie par l’invasion ottomane. Beaucoup de ces lettrés ne sont que de misérables aventuriers, incapables d’enseigner; on ne les en écoute pas avec moins de ferveur, et quelques-uns obtiennent un crédit bien supérieur à leur mérite. Pour vivre, ils multiplient les copies des livres grecs, ils trafiquent des quelques manuscrits qu’ils ont pu emporter avec eux. Encore cinquante ans d’efforts, et la connaissance du grec sera devenue indispensable à tout homme se piquant de littérature.
Au milieu du xv® siècle, deux grandes écoles calligrafiques se partagent donc l’Europe : la vieille école gothique, qui règne en France, en Allemagne, en Flandre et en Angleterre, et l’école italienne, qui, sortant de son pays d’origine, commence déjà à se répandre au delà des
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monts. L’une et l’autre produisent de vrais chefs-d’œuvre. En France et en Flandre surtout, la gothique garde toujours dans les manuscrits de luxe une élégance parfaite; rien de plus gracieux que l’alphabet employé par David Aubert et les autres copistes des ducs de Bourgogne, ou par les scribes auxquels on doit les manuscrits de Jean Foucquet et ceux de la reine Anne. Les formes, il est vrai, en sont un peu aiguës, mais le caractère est régulier et net. Toutefois, à notre avis, bien supérieure à la gothique est l’écriture italienne ronde, telle qu’elle apparaît dans les premières impressions de Rome et de Venise. On aurait peine à trouver caractères plus beaux que ceux des manuscrits illustrés par Attavante ou exécutés pour les Sforza et les Médicis. Lignes harmonieuses et savamment arrondies, proportions exactes entre les différentes parties des lettres, tout se réunit pour charmer et retenir l’œil. Ajoutons que la matière première employée parles copistes italiens est généralement d’excellente qualité; depuis le xiiF siècle, on n’avait pas vu parchemin aussi blanc, aussi égal, aussi bien poli.
L’ornementation des manuscrits, les peintures proprement dites mises à part, diffère également du tout au tout au XV® siècle, quand on passe d’Italie en France. Dans ce dernier pays et dans les régions voisines, on est resté fidèle aux vieilles traditions naturalistes, et dans les vignettes marginales, les artistes entassent des fleurs et des plantes, copiées sur la nature, ou du moins directement inspirées d’elle. Toutefois l’ancien rinceau de vigne azuré et doré a cédé la place à des ornements plus compliqués et plus riches; ce sont des cadres régulièrement tracés, généralement à fonds d’or mat, délicatement posés au pinceau. Sur ces fonds, l’artiste a peint des fruits, des insectes, des feuilles de couleur vive. Tantôt ces ornements se détachent sur le fond même; tantôt le cadre a été découpé en triangles réguliers, alternativement or, bleus ou rouges, la teinte des fleurs et des fruits changeant égale-
ment de triangle à triangle. Le premier des deux systèmes est certainement le plus parfait; c’est tout au moins celui dont nous pouvons citer les meilleurs spécimens. En premier lieu, un beau livre d’heures de la bibliothèque de l’Arsenal. Le fond est d’or, et sur ce fond l’artiste a peint avec leurs teintes réelles une foule d’animaux et de plantes, fidèlement copiés ; la planche ci-dessous peut en donner une idée, mais il faut voir l’original pour apprécier l’éclat incomparable de ces ornements délicats. A la même bibliothèque, on montre encore un autre manuscrit célèbre, dit du Maître des fleurs, et dont les marges renferment par milliers de gracieux dessins. Enfin la perle du genre est le célèbre livre d’Heures d’Anne de Bretagne, à la Bibliothèque nationale; l’artiste inconnu, auteur de cette merveille, peut-être Jean Bourdichon, a peint sur les marges les fruits, les fleurs et les plantes des jardins et des champs de la France ; c’est un véritable herbier exécuté par un artiste de grand talent. Redouté lui-même n’a rien fait de plus délicat, de plus vivant. Sous chaque plante, on trouve le nom en français ou en latin; l’idée est originale, et les gouaches du peintre inconnu sont justement célèbres.
D’autres manuscrits des écoles du Nord, ceux de la bibliothèque de Bruxelles, par exemple, d’Antoine, bâtard de Bourgogne, ou du sire de la Druthuyse, nous ofirent souvent des cadres d’ornements plus simples, mais encore fort riches ; ce sont alors de légers rinceaux courant sur le fond de vélin ; dans ces rinceaux l’artiste a agréablement disposé les emblèmes, la devise et les armoiries de son noble client; ce sont des paons et autres animaux symboliques, une sorte de machine infernale, entourée de flammes, des troncs épineux ceints de la cordelière de saint François. Parfois encore, dans le Bréviaire G-rimani par exemple, le cadre se compose de motifs d’architecture; sous des arceaux gothiques sont peintês de petites scènes délicatement traitées, des statues de
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saints, le tout souvent en camaïeu d’or. L’efi’et est riche et gracieux, un peu sombre parfois, malgré la tonalité éclatante de l’or.
Même variété pour les lettres initiales; l’ancienne lettre torneure, à dessins de plume de deux couleurs, devient de plus en plus rare; on la retrouve encore en Allemagne, mais en France, dans les manuscrits riches, elle est remplacée soit par la lettre à rinceaux du début du siècle, soit par une initiale assez simple, où la lettre, plus ou moins régulièrement tracée, se relève sur un fond monochrome, dans un cadre généralement assez simple. A ces ornements ajoutons dans les livres d’heures des filets de couleur remplissant les parties de ligne laissées en blanc; enfin la plupart des volumes luxueux sont réglés en couleur.
En Italie, l’ornementation des marges est beaucoup plus riche et directement inspirée de l’anti- ^ . .
TT 1,1 11 Ornement du livre d Heures de la
que. Un mot d abord des reine Anne.
petites initiales; le type le
plus fréquent est le suivant : un cadre blanc et or dans le-
ou
quel la lettre se relève en couleur claire, bleu rouge, vert or, sur un lacis de bandelettes de teintes variées. Parfois encore le fond tout entier est d’or et la lettre se détache en blanc. Ailleurs, pour les initiales affectant la forme ovale, P, O, c, etc., l’artiste a rempli les vides en y dessinant soit un buste à l’antique, soit une tête copiée sur une monnaie grecque ou romaine, soit encore un portrait réel ou imaginaire. L’usage est ancien et paraît dès le XIII® siècle, mais aux bustes grotesques d’autrefois, les artistes substituent aujourd’hui d’admirables figures, savamment dessinées et exécutées soit en ton brique sur fond de couleur claire, soit en camaïeu d’or. Certaines de ces figures sont des merveilles de dessin.
Les encadrements ne sont pas moins variés et moins riches. Tantôt sur le P arche-
Iniliale italienne (xv siècle).
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min même, sans cadre arrêté, l’artiste a dessiné des candélabres et des bandelettes à l’antique, dans lesquelles s’étagent des génies nus, des sirènes, des camées, des fermaux ornés de perles et de rubis, des médaillons renfermant des portraits de personnages réels ou imaginaires; tout cela de couleurs riches, de teintes claires, perdu dans un fouillis harmonieux de brindilles et de fleurs délicates. Ailleurs, au contraire, le cadre sera exactement tracé; ce seront alors des compartiments à fonds noirs avec points d’or mat, chargés de fleurs et de feuilles largement dessinées, rouges, vertes ou bleues. Sur ce fond, aussi brillant qu’un émail peint, se détachent des camées, des bustes traités en or, des bijoux de tonalité éclatante. Souvent enfin l’encadrement sera tout entier en or de deux teintes, et re- Initiale italienne (xv« siècle),
présentera des
scènes complètes, traitées avec une science consommée.
Rien de plus beau à cet égard que les grandes pages ornées du livre d’heures de Ferdinand roi de Naples, dont nous donnons ici un spécimen. Le milieu est tantôt rouge, tantôt vert, tantôt bleu, et les titres en capitales d’or. La capitale sert encore pour les titres de départ, pour les lettres initiales, et pour tracer ces titres, l’artiste fait alterner l’or et le bleu.
Vers la fin du siècle, l’art italien fera au style français une rude concurrence; importé en France, il s’implan-
tera dans ce pays et fera disparaître l’ancienne école nationale, révolution à tout prendre regrettable; les artistes français apprendront à l’école de leurs rivaux à dessiner plus correctement, mais ils perdront en partie leur grâce et leur originalité.
Le nombre des manuscrits à peintures datant du XV® siècle est considérable, et ces monuments sont encore aujourd’hui extrêmement recherchés des amateurs. Mais ils sont loin de présenter tous la même valeur au point de vue artistique. Quand on parle de manuscrits illustrés, il faut toujours avoir présente à l’esprit une remarque fort juste du comte de Laborde ; voici les termes mêmes de cet écrivain, fin connaisseur non moins qu’excellent érudit : « Il y eut au XV® siècle de grands peintres qui faisaient per exception de petites et admirables miniatures; il y eut en même temps d’adroits praticiens qui exécutèrent, comme en fabrique, l’enluminure d’innombrables manuscrits. Entre ces productions, également brillantes de couleur, également rehaussées d’or, la différence est grande; les unes, piquantes d’originalité, inspirées par le talent, sont des jalons dans l’histoire de la peinture; les autres, monotones et insipides, étaient et sont restées un grand luxe, voilà tout. Les amateurs, qui achètent au poids de l’or les manuscrits historiés du xv® siècle, trouveront le comte de Laborde bien sévère ; à notre sens, il n’est que juste. Aussi, sans nous attarder longuement à l’examen de ces innombrables livres liturgiques, fabriqués par centaines pour les prélats, les seigneurs et les riches bourgeois du temps, allons-nous passer brièvevement en revue quelques-uns des plus beaux manuscrits du XV® siècle. Nous commencerons par les œuvres du plus grand des miniaturistes de l’école Irançaise, Jean Foucquet.
On connaît mal la vie de ce grand artiste; on sait seulement que né en Touraine, il mourut à Tours même vers l’an 1480. On sait aussi qu’il avait fait un voyage en
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Page ornée des Heures de Ferdinand de Naples
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Italie sous le pontificat d’Eugène IV (1431-1447) et qu’il avait peint le portrait de ce pape. Le nombre de ses œuvres authentiques est assez faible ; ce sont, sans compter quelques panneaux (portrait de Charles VU au Louvre, fragments d’un diptyque à Francfort, Vierge d’Anvers), les Heures d’Étienne Chevalier, un manuscrit de Boccace, aujourd’hui à Munich, une partie des peintures d’un Josèphe, possédé jadis par le duc de Nemours, et peut-être le frontispice d’une copie des Statuts de l’ordrede Saint-Michel. Nous laissons de côté quelques autres peintures attribuées sans beaucoup de preuves à l’artiste tourangeau, dont un exemplaire des Grandes chroniques de France et une partie d’une grande Bible moralisée, tous deux à la Bibliothèque nationale.
On a fait de Jean Foucquet le chef de l’école française au XV® siècle ; il en fut certainement le meilleur représentant, mais on oublie trop qu’il avait lui-même subi l’influence à la fois de l’école flamande et de l’école italienne. A la première il se rattache par le naturalisme absolu qui domine toute son œuvre ; à l’autre il semble avoir pris quelques procédés, l’usage exagéré de l’or bruni par exemple, et sa science du dessin. Ce qui fait au fond l’originalité de Foucquet, c’est son talent incontestable. Comme les Flamands, il copie scrupuleusement la nature, et donne aux personnages de l’antiquité, aux saints et aux saintes, le costume, la physionomie des gens au milieu desquels il vit, mais il est plus habile que la plupart des maîtres des Flandres; ses personnages paraissent parfois un peu trapus, un peu lourds, mais ils sont bien plus vivants, bien plus réels que les maigres seigneurs peints par les artistes de l’école de Bourgogne.
Ajoutons qu’il excelle à grouper ses personnages, à donner aux plus exigus comme aux plus grands une physionomie caractéristique. Nous n’en voulons pour preuve que le célèbre tableau du manuscrit de Munich représentant le lit de justice où fut condamné le duc
d’Alençon. Dans un cadre assez exigu, Foucquet a su faire tenir trois cents personnages. Y avait-il beaucoup de peintres au xv® siècle capables d’un pareil tour de force? D’autre part, son coloris est excellent, brillant et pourtant harmonieux, et les paysages, les intérieurs, qu’il adonnés pour cadre à ses compositions, sont lumineux et, pour le temps, admirablement dessinés. Les meilleures œuvres de Foucquet sont en somme les fameuses miniatures du livre d’Heures d’Étienne Chevalier, trésorier de France sous Charles VII; ce magnifique volume, jadis complet, paraît avoir été cruellement dépecé dès le xviii® siècle ; quarante des peintures qui l’illustraient, appartenant à M. Brentano, de Francfort, viennent d’être acquises par M. le duc d’Aumale, deux autres sont conservées au Louvre et à la Bibliothèque nationale. On trouvera ci-contre la reproduction de celle du Louvre, mais ce dessin, exact d’ailleurs, ne rend qu’assez imparfaitement celte œuvre remarquable; il y manque l’air, la lumière, la couleur. Il y a loin de ces peintures exquises à la plupart des œuvres tant vantées des peintres de la cour de Bourgogne. Curmer a reproduit jadis en couleur les peintures de Francfort; cette reproduction, qui est loin d’être parfaite, donne pourtant une idée des originaux. Parmi ces planches, il faut noter celle qui représente Étienne Chevalier et son patron le premier martyr; seuls au xv® siècle, des peintres tels que Van Eyck en Flandre ou Mantegna en Italie, ont su modeler une figure avec cette force. Citons encore la Vierge et l’enfant Jésus, au milieu d’un chœur d’anges, la Naissance de saint Jean-Baptiste, ravissant tableau d’intérieur, enfin l’Adoration des mages; l’artiste a donné au roi, à genoux devant Jésus, les traits et le costume de Charles VII ; sous les pieds du prince sont posés un tapis et un coussin fleurdelisés.
Ce sont là des œuvres excellentes. On a encore attribué à Foucquet une foule de peintures plus ou moins dans sa manière, mais, à vrai dire, en pareille matière on doit
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se montrer prudent. Voici pourtant une remarquable
Saint Martin partageant son manteau, peinture de Jean Foucquet. (Musée du Louvre.)
peinture empruntée à un livre d’Heures de la Bibliothèque Mazarine, et qui nous paraît être sinon du grand
peintre même, du moins de Tun de ses élèves et d’un élève habile. Le livre, resté inachevé, avait été commandé par Charles de Guyenne, frère de Louis XL Dans le faire de cette peinture, on reconnaît certains des procédés chers à Foucquet, par exemple l’ahus des glacis d’or, mais on y retrouve aussi son habileté à grouper les personnages, et à rendre les physionomies. Enfin notons, ce que n’a pu marquer le dessinateur, un effet de nuit assez bien rendu ; la scène tout entière est éclairée par le reflet des torches que portent les soldats romains.
Foucquet reste fort au-dessus de tous ses contemporains de l’école française. Toutefois on pourrait citer bon nombre de beaux manuscrits du môme temps ayant une réelle valeur. En voici quelques-uns pris au hasard. Un des plus fins bibliophiles de l’époque fut le trop célèbre duc de Nemours, Jacques d’Armagnac, décapité en 1477; il avait réuni à Garlat et dans plusieurs autres châteaux de somptueuses librairies, qui furent dispersées après sa mort. C’est lui qui avait chargé Jean Foucquet de compléter l’illustration du Josèphe de la Bibliothèque nationale, jadis commencée par les peintres du duc de Berry. Parmi les manuscrits de ce prince, on peut citer un bel exemplaire du Traité de la chasse de Gaston Phébus, aujourd’hui à la Bibliothèque Mazarine ; en tôte, on trouve une peinture très solide et très ferme représentant un veneur offrant ce livre au prince, et le volume fourmille de jolies figures : animaux sauvages, chiens, scènes de chasse. On peut encore citer les fameuses Heures de Louis de Laval, mort en 1489; les nombreuses peintures qui ornent ce volume n’ont pas toutes la même valeur, beaucoup sont lourdes et sans grâce, mais quelques-unes, surtout les grandes figures, sont bien meilleures. Tel est le portrait du sire de Laval, modelé avec précision et force, et quelques peintures représentant les Sibylles. Les Heures du duc Pierre II de Bretagne (f 1457) sont moins bonnes; les encadrements.
Le baiser de Judas. (École de Foucquet; Bibliothèque Mazarine.)
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très jolis, valent mieux que les figures, qui sont lourdement exécutées et de dessin défectueux; à noter toutefois certains paysages intéressants représentant des vues de Bretagne. Un épistolaire exécuté pour une famille bourgeoise d’Amiens, les Glabault, aujourd’hui à l’Arsenal, est encore un bon spécimen de la peinture française à la fin du XVI® siècle; on a attribué les peintures de ce volume à Memling ; l’attribution est insoutenable : toutefois on ne saurait nier que l’artiste inconnu avait dans une certaine mesure subi l’influence flamande.
On a encore quelques manuscrits exécutés pour des princes de la maison d’Anjou : tel est le célèbre livre d’Heures de la Bibliothèque nationale, qui passe pour avoir appartenu au roi B.ené d’Anjou. Ce volume ne mérite peut-être pas sa célébrité, l’ornementation en est lourde et grossière, mais il renferme deux curieux portraits des rois Louis II et René; le faire de ces deux peintures est assez dur, mais non sans vigueur, et c’est un bon exemple de ce que savaient faire les artistes français avant Jean Foucquet. Ce volume, en effet, doit dater d’environ 1435. On a encore plusieurs autres manuscrits ayant appartenu au célèbre roi-poète, mais on nous dispensera d’insister à leur sujet; c’est sans preuve certaine qu’on a attribué au prince lui-même les peintures qui les ornent. Citons seulement le Bréviaire de René II, duc de Lorraine, neveu du bon roi René, qui a souvent été donné à ce dernier; il est aujourd’hui à l’Arsenal. C’est un fort beau volume, richement illustré et datant de la fin du XV® siècle; les peintures, de style français, sont généralement excellentes et ont grand air; on en peut juger par celle que nous reproduisons et qui représente un concert. A remarquer dans ce beau manuscrit des cadres d’ornements à l’antique; l’influence italienne est déjà sensible.
Mais plus remarquable que tous ces beaux volumes est le célèbre manuscrit dit des Heures d’Anne de Bretagne.
lÆS MANUSCRITS.
La reproduction en couleur, jadis publiée par Gurmer, a valu à cet admirable volume un renom qu’il mérite de tout point. On a beaucoup discuté pour savoir à qui il ’ fallait en attribuer les peintures. Autrefois on parlait de Jean Poyet, enlumineur et historiem% nommé dans des comptes de l’année 1497; aujourd’hui on s’accorde pour faire honneur de ce chef-d’œuvre à Jean Bourdichon, peintre du roi, qui toucha en 1507 une somme de 600 écus d’or pour prix de grandes heures commandées par la reine. Le volume renferme cinquante et une grandes peintures du meilleur style, mais dont le faire assez inégal trahit l’œuvre de plusieurs mains. Jj’une des plus belles est la peinture de tête représentant la reine à genoux, avec trois saintes, Anne, Ursule et Hélène. Citons encore Job sur son fumier, saint Nicolas et les trois enfants, la Madeleine, etc. Chaque tableau, de grande dimension, est entouré d’un large filet d’or sans aucun ornement et formant cadre. Enfin les marges du volume, nous le notons plus haut, sont chargées de peintures non moins parfaites, représentant des fleurs, des plantes et des fruits avec leurs noms latins et français; nous donnons un de ces encadrements, mais le dessin, très e'xact d’ailleurs, ne rend que bien imparfaitement le caractère exquis de ces peintures adorables. Au moment où l’art français allait céder la place à l’art d’Italie, les peintres de notre pays semblent avoir voulu donner une dernière preuve de leur habileté et de leur goût.
Non moins florissante durant cette période fut l’école flamande. Elle a produit un grand nombre de manuscrits fort brillants, mais de valeur très inégale. Les princes de la maison de Bourgogne, Philippe le Bon et Charles le Téméraire, Antoine, grand bâtard de Bourgogne, son fils Philippe, aimaient les grands volumes richement ornés; leurs familiers, les sires de Groy, Louis de Bruges, seigneur de la Gruthuyse, partageaient ces goûts délicats. Philippe le Bon surtout semble avoir voulu se composer
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une bibliothèque renfermant les œuvres les plus goûtées à son époque, romans de chevalerie et d’aventures, œuvres de piété, chroniques, etc. La plupart des manuscrits copiés pour lui par un scribe des plus experts, David Aubert, sont richement enluminés, mais, à vrai dire, beaucoup de ces peintures sont plus brillantes que bonnes. On a souvent voulu les attribuer à des peintres
Concert. Miniature du Bréviaire de René, duc de Lorraine.
connus, et le célèbre historien allemand Waagen a cru reconnaître dans telle miniature la main de Rogier Van der Weyden, dans telle autre celle de Memling. Ce sont là, à vrai dire, de pures hypothèses; au surplus, Ruelens l’a fait remarquer avec raison, l’organisation des corporations d’arts et métiers, très minutieusement réglée en Flandre, ne permet pas d’admettre qu’un artiste peignant
sur bois ait pu se charger de travaux de miniatures, réservés exclusivement à la corporation des enlumineurs sur parchemin. Sous cette réserve, on doit reconnaître , que certaines miniatures de l’école de Bourgogne rappellent la manière de tel ou tel peintre connu; de même en Italie, les œuvres d’Attavante éveillent le souvenir des tableaux de Mantegna, et celles de Glovio appartiennent à l’école romaine.
On a dit plus haut que la plupart des miniatures des artistes employés par Philippe le Bon sont loin d’être bonnes; ce sont des œuvres d’école, sans beaucoup d’originalité, brillantes de couleur, mais défectueuses de dessin, et sans contredit fort inférieures à celles de Jean Foucquet ou de l’école italienne. Les proportions des personnages sont singulières, le haut du corps très fort, le bas maigre et allongé ; les extrémités inférieures surtout sont déplorables, et le modelé extrêmement faible. Toutefois un petit nombre de manuscrits échappent à cette banalité, banalité telle, que la même miniature a été répétée plusieurs fois en tête de volumes différents. Citons en premier lieu plusieurs exemplaires des Miracles de la Vierge, compilés par Jean Miélot, secrétaire de Philippe le Bon, exécutés en 1456 et conservés aujourd’hui à Paris et à Oxford. Ces manuscrits, surtout le fr. 9 199 de la Bibliothèque nationale, renferment de remarquables grisailles, illustrant le texte des miracles. Toutes ces peintures ne sont pas également bonnes, mais beaucoup semblent devoir être attribuées aux meilleurs artistes du duc de Bourgogne; citons notamment, dans le manuscrit 9 198, la première figure représentant Philippe le Bon présenté à la Vierge par les patrons de la maison ducale, saint Philippe et saint André. D’autres peintures, qui offrent les défauts plus haut signalés, les rachètent en partie par d’autres qualités. Dans celle que nous reproduisons ci-contre, empruntée à une œuvre célèbre de Jean Wauquelin, les
Présentation d’un livre à Philippe le Pon.
Peinture du Boèce du sire de la Gruthuyse.
LA RENAISSANCE
Chroniques de Hainaut^ traduites de Jean de Guise, on remarquera l’excellente facture des têtes; les figures du duc, de son fils le jeune Charles, de Wauquelin, de tous les assistants enfin sont pleines de vie; elles ne sont pas belles, mais il faut accuser de ce défaut les modèles et non le peintre. On pourrait encore citer bon nombre de peintures excellentes de l’école de Bourgogne. Nous en donnons une autre tirée d’un manuscrit célèbre enluminé pour le seigneur de la Grutbuyse par Alexandre Bening. Ce peintre paraît avoir travaillé successivement à Gand et à Bruges, et on suit ses traces jusque vers 1518 et 1519. Des recherches récentes, dues à M. Paul Durrieu, tendent à faire de cet artiste, jusqu’ici mal connu, le chef d’une école nouvelle, dont l’influence se reconnaîtrait dans plusieurs manuscrits; le plus célèbre serait le Bréviaire Grimani. Cette école, bien supérieure à celle qui l’avait précédée, aurait fleuri en Flandre, à dater de 1475. Le Boèce du sire de la Grutbuyse, dont nous donnons une peinture, est l’un des meilleurs travaux d’Alexandre, qui n’a pu résister au désir d’en signer une miniature. Le volume porte la date de 1492. Il est par suite postérieur au Bréviaire Grimani.
Ce dernier volume, donné à la république de Venise par le cardinal Grimani, paraît avoir été acquis par celui-ci du célèbre Antonello de Messine (| vers 1496); d’après quelques passages du texte, il fut exécuté sous le pontificat de Sixte IV (1471-1484) et après 1477. Une notice ancienne, due à un certain Marcantonio Micbiel, en attribue les peintures à trois peintres flamands, Jean Memling, Gérard de Gand et Liévin; le premier nom doit être certainement écarté, et M. Durrieu propose de remplacer Memling par Bening; Gérard de Gand paraît être le célèbre Gérard Horebout, et Liévin, Liévin Van Laethem, d’Anvers. L’œuvre est d’ailleurs absolument flamande, mais les auteurs inconnus paraissent avoir connu des œuvres plus anciennes, les grandes
Heures de Chantilly notamment. Toutes les peintures ne sont pas d’égale valeur; quelques-unes toutefois, celles du calendrier, par exemple, et la Madeleine, valent les meilleures œuvres de Jean Foucquet. Le dessin est correct, les figures un peu lourdes et courtes, mais pleines d’expression; c’est en un mot un manuscrit digne d’un prince, et qui dut être commandé par un des plus grands personnages de Flandre.
De l’école flamande on doit encore citer trois manuscrits célèbres, dont deux sont déjà mentionnés plus haut, les Heures dites du Maître des fleurs, un autre livre d’Heures de l’Arsenal, fait pour une dame de la maison de Lalaing, enfin le Bréviaire du pape Alexandre YI. Le premier de ces trois volumes, exécuté vers la fin du XV® siècle,- est remarquable, moins par les peintures qui l’ornent que par les délicieux encadrements des marges. Le plus souvent ces encadrements consistent en bandes de couleurs assez foncées sur lesquelles se détachent des fleurs admirablement exécutées; nous citerons entre autres une bande brunâtre avec pointillé d’or, sur laquelle l’artiste a peint avec un soin méticuleux des violettes épanouies, avec mouches, papillons et autres insectes. En général, les plantes sont reproduites avec leurs couleurs naturelles; parfois aussi l’artiste, tout en copiant exactement les formes des végétaux, leur a donné des teintes de fantaisie. L’ensemble est charmant, mais, malgré la juste célébrité de ce manuscrit, nous lui préférons les encadrements des Heures d’Anne de Bretagne et ceux du livre d’Heures de la dame de Lalaing. Ce dernier renferme des peintures qui ne sont point sans mérite, témoin le saint Matthieu dont on trouvera plus loin une image fidèle; mais, plus que ces peintures, nous estimons les encadrements. Sur le fond d’or brillant, l’artiste a disposé des plantes, des animaux domestiques et sauvages, en conservant à chaque objet, plantes et oiseaux, sa couleur naturelle; on ne s’attendrait pas à trouver vers l’an
La Madeleine, peinture du Bréviaire Griinani.
LA RENAISSANCE
1500 une copie aussi parfaite de la nature. On retrouve les mêmes encadrements dans un beau livre d’Heures offert à Alexandre VI et décrit tout récemment dans la Gazette des Beaux-Arts. L’auteur de l’article, M. Pawlowski, croit même pouvoir donner les principales peintures de ce beau volume à Gérard, l’un des auteurs du Bréviaire Grimani. L’attribution pourra paraître hasardée; quoi qu’il en soit, les Heures d’Alexandre VI sont un excellent spécimen de l’art flamand du xv® siècle arrivé à son plus grand développement.
Les tendances naturalistes, chères à l’école flamande, se remarquent également dans les œuvres des miniaturistes italiens, mais ici elles sont heureusement corrigées par le goût de l’antique. Peignent-ils un portrait, les artistes ferrarais ou florentins donnent impitoyablement à leur œuvre les traits de l’original, mais quand il s’agit de choisir un type de convention, instinctivement ils le prennent agréable. Il est de mode aujourd’hui dans un certain monde de leur préférer les maîtres du Nord ; cet engouement paraît bien factice ; les enlumineurs italiens du XV® siècle ne sont pas plus conventionnels que ceux de Flandre, et ils ont sur leurs rivaux une supériorité technique incontestable. Ce ne sont plus en effet de simples praticiens, exécutant ou faisant exécuter sous leur direction des quantités de manuscrits; ce sont des artistes, assez indépendants, assez estimés pour signer leurs œuvres, et un peintre de la valeur de Sandro Botticelli ne juge pas indigne de son talent l’illustration d’une copie de Dante. Innombrables sont les miniaturistes de cette époque dont les textes et les manuscrits nous ont transmis les noms; chaque prince de la péninsule pensionne et retient à sa cour les meilleurs artistes et leur commande des travaux importants. On a ainsi des œuvres remarquables exécutées pour les Sforza, les rois aragonais ^ de Naples, les marquis de Ferrare et de Mantoue, ainsi que pour les différents papes, etc. Enfin l’art italien jouit déjà
d’un tel renom que l’un des plus fins bibliophiles du temps, Mathias Gorvin, roi de Hongrie, commande à Attavante plusieurs beaux volumes, et le même peintre est employé par quelques prélats d’outre-monts.
Au XV® siècle, les églises italiennes étaient fort riches; non contentes de commander des œuvres de bronze, des tabernacles, des statues aux plus grands sculpteurs de l’époque, de couvrir les murs de fresques signées de noms célèbres, elles firent refaire et illustrer par les meilleurs peintres du temps leurs grands livres de chœur. Beaucoup ont péri, lacérés et usés; beaucoup aussi ont subsisté. Ceux de Sienne, exécutés sous l’inspiration du fameux Énéas Sylvius, ceux de Florence, comptent au nombre des plus beaux monuments du xv® siècle. Au couvent des Gamaldules de Florence, nous trouvons le miniaturiste Fra Lorenzo, à San-Marco le célèbre Beato Angelico et son frère Benedetto. Angelico a pour élève Zanobi Strozzi, qui illustre deux antiphonaires de Santa-Maria del Fiore. A Sienne, on cite Girolamo de Crémone, Liberale de Vérone, et Francesco Roselli. On connaît aussi les noms de divers artistes ferrarais et vénitiens : Taddcode Grivelli, Franche da Russi, de Mantoue, Guglielmo de Magni et Guglielmo Ziraldi, qui travaillent pour les ducs de Ferrare, Borso et Hercule I®L A Pérouse, notons Giacomo Gorporali; citons encore Monte, fils de Giovanni di Miniato, qui travailla pour le dôme de Florence et pour Mathias Gorvin, enfin Attavante, dont le nom est plus connu que ceux des artistes nommés plus haut, mais dont le talent n’est pas sensiblement supérieur au leur.
Attavante dei Attavanti était de Florence; il naquit en 1452. On ne sait rien de son enfance, et on ignore le nom de ses maîtres; il semble pourtant se rattacher à l’école de Mantegna. On ignore s’il peignit autre chose que des miniatures, mais de bonne heure il est célèbre. Dès 1483, il est chargé de travaux importants par Mathias Gorvin. En 1503, il est délégué avec plusieurs autres
LA RENAISSANCE
artistes pour désigner remplacement du David de Michel- Ange. En 1483 et 1484, dans deux lettres publiées par
^rrr-
Encadrement du livre d’Heures de la dame de Lalaing.
Bottari et adressées à Taddeo Gaddi, il s’intitule minialoredel vescouo de Dol; cet évêque était Thomas James,
LES MANÜSGRITS.
connu par ses goûts artistiques. A cette date il achevait Tenluminure d’un beau missel, destiné à ce prélat et aujourd’hui conservé dans le trésor de la cathédrale de Lyon,
« missel qu’il signa et data de Florence. On possède encore bon nombre de remarquables œuvres de ce grand artiste : en premier lieu le célèbre Marcianus Gapella de Venise,
Sailli Augustin. Lettre ornée italienne de l’an 1459. (Bibliothèque Sainte-Geneviève.)
commandé probablement par Laurent de Médicis; le missel de Mathias Gorvin à Bruxelles, exécuté de 1485 à 1487 ; plusieurs miniatures éparses dans divers antipbonaires et graduels de Florence; une partie de la grande Bible, commandée par le duc d’Urbin, Frédéric, au célèbre libraire florentin Vespasiano da Bisticci, et exécutée de 1476 à 1488; beaucoup de manuscrits commandés par
LA RENAISSANCE
Mathias Gorvin, rendus tout récemment à la Hongrie par
Miniature exécutée par Attavante pour le roi Mathias Corvin. (Bibliothèque royale de Bruxelles.)
Abdul-Hamid et conservés aujourd’hui au Musée national de Pestli ; enfin, une copie en sept volumes des Gommen-
LES MANQSGRITS.
taires de Nicolas de Lyre, offerte par Jules II au roi de
Portugal, Emmanuel, et déposée au monastère de Belem.
La miniature du Missel de Mathias Gorvin, dont nous joignons ici la reproduction, peut donner au lecteur une idée du faire d’Attavante. Ce grand artiste fut certainement Tun des meilleurs miniaturistes de son temps; grâce à lui, Part d’enluminer les manuscrits fut à la hauteur de la peinture sur hois.
Le nombre des manuscrits italiens historiés est immense.
Voici quelques indications sommaires. Citons en premier lieu un admirable exemplaire de Pétrarque, écrit en 1476 pour Laurent de V édicis par le célèbre Sinibaldi de Florence ; les peintures qu’il renferme représentent les triomphes de l’Amour, de la Mort, etc., et la première est justement célèbre.
Dessin exquis, coloris excellent, bonne composition, tout se réunit pour faire de ces petits tableaux de vrais chefsd’œuvre. Un ouvrage sur l’his- Itande d’ornement par toire romaine, conservé à l’Ar- Aiiavanic. senal, se recommande par
d’autres qualités ; ici les figures ne sont plus simplement dessinées avec rehauts de couleur, elles sont peintes à la gouache ; on y remarque
Saint Jérôme. École italienne, fin du xv® siècle,
LA RENAISSANCE
des bustes à Fan tique admirablement figurés, de jolis paysages dans le goût du Pérugin, en un mot, un excellent mélange de réalisme et d’imitation de l’antiquité. D’autres volumes, exécutés pour les Sforza, tant à la Bibliothèque nationale qu’à celle de l’Arsenal, renferment des encadrements, des frontispices vraiment admirables, statues équestres, portraits en buste, aussi fermes et aussi francs d’aspect que les belles médailles de Vittore Pisano, initiales dorées avec fonds de paysages et figures de haut style. Les auteurs de ces chefs-d’œuvre sont les dignes émules des grands peintres des écoles florentine, milanaise et ferraraise.
En un mot, de cet exposé que l’on trouvera sans doute bien sec, il résulte qu’au moment même où le livre imprimé va remplacer définitivement le manuscrit, l’art de la miniature jette son plus vif éclat; le xvi® siècle créera encore en ce genre des merveilles, mais les écoles de miniaturistes n’en sont pas moins dès lors atteintes mortellement ; il est vrai que la décadence sera longue à venir, et les premiers frappés seront les praticiens sans talent réel, dont les œuvres banales font la joie et l’orgueil de tant d’amateurs peu clairvoyants.
Un mot, pour terminer, des reliures au xv^ siècle. Ici les goûts luxueux des bibliophiles ne manquent pas de se montrer. On possède des couvertures de livres de cette époque en cuir, en étoffe et en métal. Le cuir est généralement gaufré et couvert de dessins obtenus par estampage; ces dessins, dont beaucoup paraissent appartenir à l’école allemande, figurent des saints, des chevaliers (les neuf preux par exemple), des emblèmes. Telle reliure, exécutée dans le Hainaut, représentera Charlemagne en costume d’empereur avec l’auréole de saint; ailleurs ce seront les écussons et les emblèmes du premier possesseur; ainsi les hermines, les lis et le hérisson sur les reliures exécutées pour Louis XII et Anne de Bretagne. Souvent encore ces cuirs estampés
sont chargés de légendes pieuses disposées autour du sujet central. On trouve également des reliures plus simples en cuir fauve uni, avec plaques et coins de cuivre; le titre, placé sur Tun des plats, est écrit sur une bande de parchemin, celle-ci protégée par une plaque de corne. Les reliures en étoffes sont également assez communes; c’est alors du velours rouge, vert ou noir, du satin cramoisi, uni ou à ramages, une tapisserie de soie représentant des fleurs ou un sujet de piété. Parfois, à ces reliures en étoffe on ajoute des plaques d’émail serties d’or ou d’argent doré, des fermoirs ciselés ou émaillés, portant les armes ou les initiales du premier possesseur. Quelques volumes luxueux sont couverts d’une plaque d’argent niellée ; telle était la première destination d’un merveilleux nielle appartenant aujourd’hui au baron Nathaniel de Rothschild; c’est un excellent travail de l’école florentine, exécuté primitivement pour le cardinal Balue, grand amateur de beaux livres. Citons enfin une reliure à secret, jadis décrite par Yallet de Viri ville et conservée à la Bibliothèque nationale ; les ais de bois, couverts d’une grossière broderie au petit point, ont été entaillés et renferment sous une plaque à coulisses deux portraits peints, l’un d’homme, l’autre de femme. Vallet de Viriville n’avait pas reconnu les personnages représentés; un examen plus attentif a permis à M. Bouchot d’affirmer qu’on avait là des portraits authentiques et probablement fort ressemblants du roi Charles VIII et de sa femme, Anne de Bretagne.