LES MAN'L'SCRITS SLAVES
4 vA>r (rintrodnirc le lectour français dans un pays r\. si nouveau pour lui , nous croyons devoir lui donner qnelfjues notions préliminaires à l'aide desquelles il pourra s'y oi'ienter. Ces notions , d'ailleurs , nous mettront à jnêine d'éviter dans la suite des redites et des détails peu attrayants.
Puisque nous allons parler des manuscrits slaves, il importe, avant tout, de se faire une idée précise de la langue dans laquelle ils sont écrits. La langue slave ancienne , que nous appellerons ;;a/eos/rtL^e;, est celle dans laquelle avaient été faites les versions primitives de la Bible , des livres liturgiques et des Pères de l'Église. Répandu par ce moyen chez tous les peuples slaves, devenu la langue de l'Église et de la science, le paléoslave obtint facilement sur les autres idiomes slaves la suprématie qu'il exerça depuis le ix^ siècle jusqu'au delà du xni% imprimant aux productions de la littérature ecclésiastique, la seule qui existât dans ces tempslà, je ne sais quel cachet d'uniformité, qui ne contribua pas peu à sa diffusion parmi les membres les plus éloignés de la grande famille slave. Les traits caractéristiques de cette langue ancienne consistent, d'après un des slavistes les plus éminents, M. Yostokof ', dans l'usage normal des sons nasaux m (on) , a ou a (in) , et de leurs
> Un jeune savant, M. Pypin, a eu riicureusc idée de réunir dans un seul corps les observations et les principes épars dans les nombreux écrits du célèbre arfliéolo.u:iie, et surtout dans son ^Tand ouvrage sur les manuscrits du musée Roumiantsof. Le travail de M. Pypin a été publié dans les Mémoires savants de l'Académie de Saint-Pétersbourij, 185G, t. II, livraison 2.
DE LA BIBLIOTHÈQUE LMrÉRTALK TE PAUIS. 9
composés, dans la distinction rigoureuse des demi- voyelles {i,, h), véritables chevas slaves, soit à la fin des mots, soit pour former les dérivés , dans l'observation exacte des lois qui président à la permutation des consonnes, et en général dans un développement plus complet et plus régulier du système plionétique et des formes extérieures de la langue. Les monuments littéraires dans lesquels on retrouve ces caractères de la langue paléoslave embrassent , nous venons de le dire , une durée de plus de trois siècles.
Toutefois, ne nous faisons pas d'illusions sur celte pureté primordiale du paléoslave. On a bientôt énuméré les ouvrages où se retrouvent ces traits antiques et vénérables ; et encore ceux-là même portent déjà l'empreinte des influences locales, les traces plus ou moins visibles d'éléments eujpruntés au bulgare, au serbe, au russe, etc., de manière qu'il n'y en a pas un seul peut-être qui réunisse, en faveur de son caractère antique et pur de tout alliage , les suffrages unanimes des slavistes. C'est qu'il en est delà langue paléoslave comme de cette langue primitive dont elle tire son origine ainsi que le sanscrit et les autres membres de la famille aryenne. On la trouve partout, et elle n'est nulle part. Ainsi, dans cbacun des dialectes slaves, on remarijue des caractères de ressemblance plus ou moins frappants avec le paléoslave; on reconnaît des traits de famille; maison ne peut affirmer son identité avec aucun d'eux.
Une cbose cependant est certaine , c'est que plus les monuments sont anciens, plus aussi ils conservent la pureté de ce caractère paléoslave. Il est cui'ieux de suivre d'âge en âge l'action permanente des dialectes vivants sur la langue
^0 LES MANUSCIUTS SL.VVES
écrite, bientôt devenue une langue immobile et morte. Cette intkience, dont on compi'end l'importance pour la paléographie, s'exerçait peu à peu et ne devenait sensible qu'au bout d'un certain temps. Ainsi, dans les commencements, c'est-à-dire au ix" et au x*" siècle, le texte primitif des livres sacres restait intact chez tous les peuples slaves ; il ne se ressentait de l'influence locale que dans l'orthographe tout au plus , ce qui était à peu près inévitable. Lorsqu'un écrit franchissait les limites du pays qui l'avait vu naître et passait sur un sol étranger, son orthographe variait; à côté de l'ancienne il en apparaissait une nouvelle. Cette altération pouvait s'accomplir aussi par une voie plus indirecte. Un manuscrit bulgare, par exemple, tombait entre les mains d'un serbe, et, après avoir subi les modifications exigées par la prononciation serbe, il passait à un russe qui lui en faisait subir d'autres ; il s'enrichissait ainsi de deux éléments étrangers : rien de plus naturel. La même chose arrivait lorscju'un copiste avait sous les yeux un manuscrit (jui portait des traces de deux dialectes diiïérents de celui qui lui était familier.
On conçoit la confusion qui doit parfois en résulter. S'il n'y avait que deux éléments en présence , l'analyse en serait assez facile , et c'est ce qui a lieu dans les manuscrits antérieurs au xiv'' siècle. Mais il n'en est pas ainsi à partir de cette époque ; surtout au xv** et au wi*" siècle, les éléments hétérogènes se multiplient et se fondent davantage, soit parce qu'ils ont sul)i l'action de causes extrinsèques plus nombreuses, soit parce que, indépendamment de cette influence, le texte ancien tombait en décadciicc , perdait les formes primitives , cf avec elles son orthographe ; soit enfin
DE L.\ IJlliLIOTnÈOUE IMPÉllIALE DE TARIS. il
parce que l'ignorance et le capi'ke des copistes introduisait de nouvelles variantes. Imaginez un artiste en présence d'un chef-d'œuvre qu'il se propose de copier. Que (ait -il? il commence par étudier l'original ; il décompose les couleurs couche par couche jusqu'à la première ; il en étudie les nuances et les mélanges; et ce n'est qu'après avoir achevé cette pénible analyse qu'il saisit le pinceau et reproduit sur la toile l'œuvre du maître. Telle est , ce me semble , la situation d'un slaviste qui veut se rendre compte des manuscrits du xv'^ et du \yf siècle; lui aussi doit décomposer les modifications nombreuses dues à l'action constante des époques, des localités, de l'arbitraire et de tant d'autres causes.
Il faut conclure, de ce que nous venons de dire , que l'orthographe du manuscrit est un crilerium des plus importants pour en déterminer l'âge. Communément on classe les variations de celte oi'tliographe en quatre catégories ; ce sont comme autant de couleurs dominantes qu'on doit retrouver dans toutes les rédactions mélangées. On les appelle paléoslave, bulgare, serbe et russe. Chacune d'elles a ses traits distinctifs. Nous avons déjà parlé de la première; nous n'y reviendrons plus. Quant aux trois autres, les voici telles que les donne M. Vostokof, sous la garantie duquel nous aimons à nous placer dans une question encore controversée , et dont la solution demanderait de notre part un examen plus miîr*.
1 M. Miklosich diffère dans la manière déclasser les inaniiscrils slaves. Lui aussi, il admet quatre catégories, qu'il appelle paléoslave, russo-slave, serbeslaTc et bulgaro-slave. (Voyez Verfjleichenrle luutlehre der s!avùchcn sprnchen, p. VII. Vienne, 18j-2.) Mais son paléos'.ave nVst pas celui de M. Vostokof, d'où il arrive que les manuscrits donnés comme palooslavcs par l'un, ne le sont
i-2 LES MAM'SCRITS SLAVES
L'orthographe bulgare a cola de caractéristique qu'elle possède des signes particuliers pour rendre les voyelles nasales on, in (<ï., ^), dont l'usage s'est conservé dans le bulgare moderne ainsi que dans la langue polonaise , quoique cette dernière les rende avec les lettres latines. Les Français seront surpris peut-être de retrouver dans le slave leur système nasal, quoicpie moins développé.
L'orthographe serbe confond oi'dinaircment les voyelles e et ia, ainsi que les demi -voyelles finales (^, h), espèces de chevas, qui semblent n'être autre chose que les voyelles o, e, prononcées sourdement.
La rédaction russe, enfin, est celle qu'ont suivie les livres liturgiques imprimés : elle ne connaît ni le son nasal des bulgares, ni cette confusion des voyelles et de demi-voyelles propre aux serbes.
Je n'indique ici que les points principaux et incontestés ; j'ajouterai encore que tous les manuscrits doivent être rangés dans l'une de ces quatre catégories, et souvent dans plusieurs à la fois, comme on le verra par la suite.
A ce crilerhim fondamental , il faut en joindre un autre purement paléographique, et qui regarde le côté pour ainsi dire matériel du manuscrit, je veux dire l'écriture et la matière destinée à la recevoir. Je ne dirai de cette dernière
point par rautrc. Il ne nous appartient pas de dcciiler entre ces roprcsentants des deux écoles, qu'on pourrait appeler occidentale et orientale. Toutefois, et en rendant justice à la coiniaissance profonde de l'éniinent slaviste de Saint- Pétersbourf?, nous remarquerons, avec le rédacteur des Mémoires savants, que M. Vostokof n'a jamais exi)rimé d'une manière positive ce qu'il pensait des monuments |,Magoliliqnes, et de ce qui tient à la question glagolilique en général ; et cependant celle question est d'une importance souveraine, quand il s'a;.nt des origines de la langue slave. (\'oir les Mihnoires savants, publiés par la deuxième section de l'Académie de Saint-Pétersbourg, t II, l. ii, 1856, p. 19.)
DE LA WBLlOTilÈUUC DirÉRIALE DE PAULS. 13
que ce que tout le monde sait : à savoir, que les anciens manuscrits sont écrits sur vélin , et qu'au vélin a succédé le papier. Quant à l'écriture, les paléographes slaves en distinguent trois sortes : l'onciale ou oustav, c'est-à-dire écriture posée; la denii-onciale et la cursive. La première, qui est la plus ancienne, varie d'un siècle à l'autre. Cette différence se remarque principalement dans les trois consonnes suivantes : j, z , tch (jk, 3, 'i) '. On pourrait y ajouter les voyelles ,7. {on) , a ou a [in), et y, ta (y)% qu'on retrouve tracées de la sorte dans les manuscrits les plus anciens, ainsi que certains signes numériques.
L'écriture demi-onciale, qui tient le milieu entre l'onciale et la cursive, apparaît dès la lin du xiv*" siècle , et elle est très-répandue au xv* et au xvi". Enfin la cursive s'est introduite vers le milieu du xvi" siècle, et l'usage en est devenu général au xvIl^ Ce qui la distingue des deux précédentes , c'est la rondeur des lettres et l'abondance des abréviations.
CE que nous venons de dire de l'orthographe et do la forme de l'écriture ne regarde que les manuscrits cyrilliques; car pour les glagolitiques , qui forment dans la paléographie slave une branche à part, il y aurait d'autres règles à établir. Mais ces règles ne peuvent être que
* Quant la lettre tch [i], la forme angulaire, tout à fait semblable à l'y majuscule (Y), paraît être plus ancienne que la forme arrondie.
2 Ce son est propre aux langues slaves, dont quelques-unes le rendent par y. C'est pourquoi j'emploie cette lettre. C'est un i très -ouvert , à peu près comme dans le oui des Français, ou le wornen des Anglais.
I i I.KS MAiNUSClUÏS SLAVES
le friîit de l'cUiilc consciencieuse d'un nombre de manuscrits anciens plus gi'and que ce qu'on en connaît jusqu'à présent. Nous nous bornerons aujourd'bui aux données les plus élémentaires , nous rései'vant d'y revenir dans un travail plus approfondi sur la littérature glagolitiquc en irénéral.
On lésait, les peuples slaves ont deux liturgies, la grecque et la romaine. Quelques-uns ont adopté l'alphabet latin avec la liturgie latine ; d'autres emploient un alphabet particulier , quel que soit d'ailleurs le rite auquel ils appartiennent. Le rite gréco-slave est répandu en Russie, en Galicie, et dans plusieurs contrées de l'Autriche et de la Turquie européenne. Le rite latino- slave, — qui n'est autre que le rite romain, avec cette différence que la langue slave y est substituée à la langue latine , — est renfermé dans les étroites limites de la Dalmatie, jointe à une partie del'Illyrie. La langue liturgique de l'une et de l'autre Église est la même; il n'y a de différence que dans la forme des lettres. Ainsi les Églises gréco-slaves se servent de l'alphabet cyrilli(jue , tandis que les Églises latino-slaves ont à leur usage l'écriture glagolitique ou glagolitsa , connue aussi sous le nom de hiéronymieîine\
Celle-ci est de deux espèces, arrondie ou à lunettes, et carrée. On a demandé laquelle des deux est antérieure à l'autre. Jusqu'à ces derniers temps les monuments les plus anciens, tels que l'Évangile d'Assémani, au Vatican, l'abécédaire bulgare, à Paris, et le Glagolita Cloziamis, publié
1 Le nom de ?airit Jcrômc lui est resté, à caiiso de la rcsscmbl.ince qu'offrent les rédaclioiis glaf^oliliqucs de li Bible avec la Vulgatc. C'est au moins Tcxplication qu'eu donne M. Scliafarik, et qui nous paraît la plus plausible.
DE LA Dir.LIOTllÈ0UE IMPÉUIALE DE TAUIS. 15
par t'en Kopitar, offrent des caraelères arrondis. C'est pour cette raison, je le présume, que M. Schaforik a cru nécessaire de faire exécuter, sur leur modèle, de nouveaux caractères , différents de ceux de la Propagande de Rome, qui sont carrés, et avec lesquels elle a imprimé tant de livres destinés à l'usage des ïllyriens catholiques. C'est avec ces lettres rondes, admirablement exécutées, que l'éminent glagoliste a publié ses Moiiumenls de V ancienne littérature glagolitique ', précieux pendant de ses Monuments de la littérature yougoslave \ Mais une découverte récente, faite à Prague par M. Hœfler, et annoncée ici même', vint jeter une nouvelle lumière sur cette question. Après un examen approfondi des Fragments glagolitiques ^, M. Schafarik est arrivé à cette conclusion, que les deux espèces d'écriture connues jusqu'à présent, la ronde et la carrée , ne sont que deux formes différentes d'un type antérieur, dont ces Fragments viennent de nous révéler l'existence, et qu'il est permis de considérer comme primordial. Ce type, en se développant sous l'influence des modèles graphiques déjà existants, aurait pris la forme ronde ou la forme carrée , suivant qu'il subissait l'action de l'élément grec ou celle de l'élément romain.
Sans doute, être en possession de ce type primitif, c'est quelque chose ; toutefois cette nouvelle acquisition n'avance pas beaucoup la question des origines glagolitiques, si vivement débattue parmi les slavistes modernes , et dont l'importance croît de jour en jour.
1 Pamatky hlaliolskelio piscmnictvi. Prague, 1853.
2 Pamatky drcvniho piscmnictvi jihoslovanuv. Prague, 1851.
3 Études, t. l,p. 438.
4 Glagolitische Fragmente, herausgegcben von D' Hœfler iind D^ Schafarik. Prague, 1857.
16 LES MANLSGRITS SLATES
Les lettres glagolitiques sont-elles plus anciennes, ou non, que les cyrilliriiics? A cette question, si simple en apparence, il n'y a pas encore de solution certaine. Les uns répondent affirmativement ; les autres, à la suite du célèbre abbé Dobro\vsld, et entraînés parle poids de son autorité, tiennent le glayolUïque pour une invention du xm'' siècle \ Il y en a enfin qui protestent hautement contre les exagérations de ces derniers, sans se prononcer pourtant pour l'affirmative. Ce n'est pas le lieu d'entrer dans des détails qui trouveront mieux leur place dans un travail spécial que nous méditons en ce moment; il nous suiHira de dire qu'à l'heure où nous écrivons, l'écriture glagolitique est considérée pour le moins comme contemporaine de la cyrillique, sa sœur, et qu'en tout cas elle est certainement de beaucoup antérieure au xm'' siècle^ C'est un fait désormais acquis à la science, et sur lequel nous n'insisterons pas.
Ce que nous tenons à faire remarquer au lecteur, c'est que la littérature glagolitique a deux périodes , l'une ancienne et l'autre moderne; elles sont bien distinctes l'une de l'autre, non-seulemcni par la forme extérieure de l'écriture, mais encore par la structure de la phrase et par l'organisme intérieur de la langue. Les monuments liltéraires appartenant à la première période, qui embi'asse plus de trois siècles (du ix*" au xuf), sont en très-petit nombre. Il n'en est pas ainsi de la seconde. Heureusement, la bibliothèque
1 n n'est pas bien étonnant, après cela, de voir les écrivains les pins éminents de l'Occident jiartager cette opinion. Le docte et pieux auteur des Institutions liturgiques est de ce nombre, t. III, p. 12.
- « Je n'hésite pas, dit M. Scbafarik en discutant Tàge des Fragments glagolitiques, je n'hésite pas de les placer entre 8G2 et 950, c'est-à-dire dans le premier siècle qui suivit iminédialcmcnt la venue ct la prédication de saint Cyrille et saint Méthode en Moravie ( p. 61 ). »
DE LA BIBLIOTHÈQUE IMIÉIUALE DE PARIS. il
de Paris possède des ccliantillons de toutes les deux. A la première appartient le fameux Abeccdcmwn bulf/ancum , regardé, même après les découvertes de ces derniers temps, comme un des restes les plus vénérables de la paléographie slave; une espèce de vade-mecum sacerdotal, qui est du même temps que la portion glagolitique du Texte du Sacre (xiv^ siècle) , représente la seconde période.
En nommant V Abécédaire bulgare, nous avons évoqué une question sans la({uolle il manquerait, ce semble, quelque chose à cet aperçu général. Nous voulons parler de l'origine de l'alphabet glagolitique. On a souvent demandé pourquoi cet abécédaire porte le nom de bulgare; c'est demander quel est le berceau de la glagolitsa. A cette question on a fait plus d'une réponse. La plus plausible de toutes est celle qui, sur les traces indiquées par la dénomination elle-même, le place en Bulgarie. Au mérite de la simplicité, elle unit celui d'être d'accord avec les découvertes modernes; et tout fait croire qu'elle deviendra tôt ou tard une vérité incontestable.
L'opinion de ceux qui croient retrouver sous cette dénomination l'œuvre des sectaires nommés Bulgares ou Bogomiles et Patarins, ne diffère pas essentiellement de la précédente. Le bogomilisme, en effet, est une plante vénéneuse éclose au x^ siècle sur le sol bulgare, et qui s'est reproduite plus tard dans la Bosnie, la Serbie et enfin dans le midi de la France , oii ses adeptes ont pris le nom d'Albigeois. Les Bogomiles auraient donc adopté, pour leur propre usage, les caractères hiéronymiens , comme moins accessibles au vulgaire, grâce à leur aspect tant soit peu hiéroglyphique. On le voit, la question n'est pas résolue, et on se m. 2
^8 LES MAJN'USCRITS SLAVES
demande toujours quel est l'inventeur de l'alphabet cjlagolitique.
Quelques savants désignent saint Clément, évoque de Yélitsa^ et Bulgare d'origine; d'autres prétendent que cette invention doit être attribuée à saint Cyrille lui-même, dont saint Clément était le disciple. Si imporlante que soit cette question, nous ne pouvons que l'indiquer aujourd'hui, de crainte de dépasser les bornes assignées à ce travail ; mais nous nous proposons bien d'y revenir un jour.
Il m'est difficile de contenir ici l'expression d'un sentiment pénible. Le manuscrit latin (fonds latin, n" 2540) qui renfermait VAbecedarium est depuis plusieurs années au nombre des exemplaires égarés ! Voilà du moins ce que m'ont assuré Messieurs les conservateurs, dont l'aimable empressement à satisfaire aux demandes que je leur ai faites m'impose le devoir de la reconnaissance. Espérons que le manuscrit en question n'est qu égaré , et qu'à l'exemple de y Èvangéliaire de Reims, si heureusement retrouvé, il reparaîtra un jour à la grande satisfaction de tous ceux qui s'y intéressent. Par bonheur , nous en avons des calques qui ne laissent rien à désirer. Tel est celui que M. Silvestre a inséré dans son édition splendide dudil Evangéliaire ; Kopitar en avait déjà donné un dans son CUigoIila Clozianus ( publié en 1856); et bien avant lui un auteur russe, Vénélin, dans son ouvrage intitulé : Les Bulgares anciens et modernes, considérés dans leurs rapports avec les Russes (Moscou, 1829). On en trouvera aussi un à la fin de ce travail .
Quelques mots seulement sur l'ordre que nous avons suivi
1 Au nord du mont Atlios et de Thcssaloaique.
DE LA BIBLIOTHÈQUE IMPÉfllALE DE PARIS. 19
dans cette description des manuscrits. H n'est autre que celui du catalogue. On aurait pu, sans doute , en adopter un plus rationnel, Tordre chronologique, par exemple, ou celui des matières. Nous n'avons cependant pas cru devoir le faire, et en voici la raison. D'abord , la plus grande partie des manuscrits, c'est-à-dire tout ce qui forme le fonds slave, est déjà catalogué, et partant peut être considéré comme inamovible, tandis que le reste est peu de chose et ne forme qu'un accessoire. Donner la préférence à l'ordre déjà établi, c'est faciliter les recherches, ce qui est bien quelque chose. L'ordre chronologique offrait un grave inconvénient : la date de certains manuscrits étant incertaine , on était exposé à prendre, pour base de sa classification, des conjectures. On trouvera d'ailleurs un aperçu chronologique à la lin de ce travail. Quant à l'ordre des matières, les manuscrits étant peu nombreux, chacun pourra y suppléer par lui-même.
Jetons d'abord un coup d'œil sur l'ensemble de notre modeste collection. Les manuscrits du fonds slave sont catalogués d'après les dialectes^, et sont au nombre de vingtsept. Les sept premiers appartiennent à la rédaction russe ; les trois suivants sont de la famille serbe ; le onzième est écrit avec des caractères glagolitiques ; le reste est en paléoslave. Le fonds grec possède un fragment bulgare caché dans un manuscrit de Platon (xui° siècle). Le fonds latin contient une grammaire slave et Y Abécédaire bulgare , dont nous venons de parler. Enfin c'est dans le fonds français que se trouvent un manuscrit tchèque très -important et une
1 Ce catalogue a été dressé par M. Ristisch, de Belgrade. Voir le Cabinet historique, p. 81, avril 1857.
20 LES MANL'SCUITS SLAVES
petite collection d'ouvrages nasses, dont (juclqnes-uns sont de nature à intéresser vivement les lecteurs français.
N" 1. {Ane. îi° -IG.) Vol. ia-40 de 253 feuillets, xyiii" siècle.
Histoire des Scythes, c'est-à-dire des royaumes tartares de Kazan , d'Astracan , de Crimée , et de leur conquête par les Russes. « Ce manuscrit, lit -on sur la garde, a été copié do dessus un original fort ancien. » Il est certain néanmoins que cette histoire a été rédigée en 1692, par A-ndré Lyzlof. L'auteur dit dans un endroit que s'il a entrepris « d'écrire sur la Tartarie, sur ses habitants , ses rois , sa position géographique, sa population, c'est afin que les très- illustres souverains et tsars delà Moscovie orthodoxe, suivant Texemple de leurs prédécesseurs, puissent plus facilement vaincre et même détruire entièrement non -seulement les Khans tartares, mais encore les Turcs maudits, le sultan y compris, leur ruine devant arriver de nos jours, d'après les Ecritures saintes , et venir du peuple slavorusse. Fiat, pat! » (Part. IIl, ch. vi, p. 194.)
Le manuscrit est assez bien écrit, mais incomplet : sur cinq livres, il n'y a que les trois premiers et le commencement du quatrième. Il a été imprimé d'abord en 1776, à Saint-Pétersbourg, puis en 1787, à Moscou.
Le chapitre où il est question de la religion , et des mœurs des Tartares , en temps de guerre aussi bien que dans la paix, contient des détails fort intéressants.
N° 2. [Ane. n" G.) VoL in-fol. de 509 feuillets, denù-oticiale , sur papier, du xvi« siècle.
Chronique russe commençant à l'année 1555, règne de Jean ÏI , et finissant à l'année 1541 , règne de Jean IV, surnommé le Terrible. — Ce n'est qu'une partie de la chronique dite de Voskrésensk, du nom du couvent auquel elle appartenait, quoique rédigée à Novgorod. On le sait, Nestor, le père de l'histoire russe (xf siècle), est l'auteur de la première chronique russe. 11 a eu beaucoup de copistes , de continuateurs , d'imitateurs ; on en compte près de mille, sans les abréviateurs^ Chaque ville un peu importante eut son annaliste; Novgorod la Grande en eut plusieurs, et ils figurent parmi les plus estimés.
Le manuscrit dont il s'agit est une très -belle copie faite sur une de ces chroniques novgorodiennes , savoir , celle qui avait été donnée en 1658 par le patriarche Nicon au couvent de la Résurrection ou de Voskrésensk, dont le nom lui est resté. L'Académie de Saint-Pétersbourg a publié, en 1795 et en 1794, la première partie de cette chronique d'après un exemplaire qui lui appartenait. Cette édition contient 51 chapitres et finit à l'année 1547 , par le récit de la prétendue croisade de Magnus , roi de Suède , contre l'Église orthodoxe de Novgorod. Or, le manuscrit de Paris est la continuation du fragment publié : il commence à l'endroit même où s'arrête l'édition de l'Académie, et il va jusqu'au lxx" chapitre, c'est-à-dire jusqu'à l'an 1541.
» Kararazin, Hist, de la Russie, 1. 1, p. xxxii. Saiut-Pclersbourç, 1818,
22 LES ilANUSCftITS SLAVES
I^os dix premioi's feuillets sont remplis par une table des matières très-détaillée, et (jue Stroïef a reproduite en entier, parce qu'elle manque dans l'exemplaire dit synodal\ Le chapitre xxxviii'' contient, entre autres, le récit du concile de Florence. Rien de plus curieux que la manière dont ce grand fait est présenté par le chroniqueur orthodoxe; et ce qu'il \ a de plus affligeant, c'est qu'elle est devenue comme traditionnelle parmi les écrivains russes qui traitent ce sujet. En voici un échantillon. L'auteur anonyme adresse des reproches à l'empereur Jean Paléologue, qui se montra, comme on sait, très-zélé pour la réunion des Églises.
« Qu'avez -vous, dit- il, trouvé de bon chez les Latins? Est-ce le respect dû aux Églises qui vous attire à eux? Mais élever la voix à la manière des insensés, mais introduire dans le chant des enlacements artificiels de voix, ce n'est pas respecter la maison de Dieu. Jouer de l'orgue, sonner de la trompette, danser avec les mains, frapper avec les pieds , y mêler d'autres jeux de ce genre, qui réjouissent certainement les démons, voilà en quoi ils font consister la beauté de leur culte. Et l'humilité et la discipline ecclésiastique , où sont-elles? N'y voit-on pas le pape lui-même faire les adorations en fléchissant un seul genou , célébrer la messe avec du pain azyme, sans ôter ses gants, et porter des bagues? Leurs docteurs se coupent la barbe et les moustaches, comme s'ils voulaient plaire davantage aux personnes du sexe , et les fidèles vont à la sainte table accompagnés de leurs chiens. »
Ce passage fait un singulier contraste avec la lettre d'Isidore , métropolitain de Kicf, un des héros du concile. Elle
> Cet exemplaire appartient à la bibliothèque du synode de Moscou ( n» 1 U ).
DE LA niBLlOTriÈQUE IMPÉRIALE TE PARIS. 23
est datée de la ville d'Olen et eonçue dans les termes suivants :
« Moi, Isidore, par la grâce de Dieu, archevêque deKiefet de toute la Russie, légat a latere du siège apostolique, à tous les tidèles de la Russie , de la Pologne , de la Lithuanie et de l'Allemagne, salut. Réjouissez-vous et tressaillez d'allégresse; car l'Église d'Orient et l'Église d'Occident , séparées depuis de si longues années, viennent de retournera l'unité primitive et de rétablir la paix et la concorde. Que tous les chrétiens , Latins et Grecs , Russes, Serbes et Yalaques , et tous ceux qui sont sous l'obédience du patriarche de Constantinople, embrassent cette sainte union avec vénération ; au nom de Jésus-Christ, qui a usé de sa miséricorde également envers tous , qu'il n'y ait désormais aucune scission avec les Latins. Que ceux-ci, de leur côté, n'hésitent point à en agir de même à l'égard des Grecs , puisque l'Église romaine reconnaît le baptême grec pour saint, véritable et en tx>ut égal à celui des Latins. Qu'il n'y ait donc plus à cet égard aucune défiance, aucun doute, et que les uns et les autres se considèrent comme possédant en commun les mêmes choses. Ainsi, un Grec se trouve-t-il dans un pays latin, ou bien là où il n'y a que des églises latines , qu'il y entende la sainte messe , qu'il y adore Notre-Seigneur, comme il ferait dans sa propre église, qu'il se confesse au prêtre latin et reçoive de sa main le corps de Jésus-Christ. Les Latins doivent faire la même chose vis-à-vis des Grecs, puisque les prêtres grecs consacrent avec du pain fermenté aussi bien que les prêtres latins avec du pain azyme , et que les uns et les autres ne font qu'un. Ainsi a statué, le (> juin 1439, le concile œcuménique de Florence. »
îVous recommandons cet écrit d'Isidore à l'attention des catholiques qui auraient quelque doute sur la validité du saint sacrifice chez les Russes ou chez les Grecs non-miis, et partant sur celle de leur sacerdoce.
C'est, de toute la seconde partie de la chronique , le seul morceau, que je sache, qui ait été publié', sans doute à cause de l'importance du sujet. Le reste est encore inédit. Disons cependant que nous sommes à la veille de posséder une édition critique de toute la chronique de Voskrésensk. Elle doit remplir le septième volume du Recueil complet des Annales russes, véritable monument élevé par la Commission archéographique , et dont les six premiers volumes sont déjà sortis des presses de l'Académie. Le texte de la chronique de Voskrésensk sera collationné avec trois manuscrits dont l'un, avons-nous dit, appartient à la bibliothèque du synode de Moscou ; l'autre, celui des archives de Moscou, est plus connu sous le nom de la Chronique de Rostof, et le troisième, qui porte le nom de l'illustre historiographe russe, a été mis à la disposition de la Commission par M""' Karamzin, sa veuve.
Malheureusement la mort a ravi à la science le rédacteur en chef de la Commission, Bérednikof, qui préparait cette édition , et nous ne savons si , à l'heure qu'il est, le volume est livré au public. Ce qui est certain, c'est que Bérednikof n'ignorait point l'existence du manuscrit de Paris '. Il est donc permis de présumer qu'il en aura tiré parti pour son édition, que nous regrettons de ne pas avoir
* Voyez VAnciennc bibliothèque de Novikof, 1788, t. Vf, p. 48-70. - Il avait rendu compte de l'ouvrage de Stroïcf dans le Journal du ministère de Cinstruclion ijubliqw, mai 18 i4.
entre les mains. Nous y aurions appris la valeur relative de l'exemplaire parisien, qui se recommande par la beauté et la correction de son écriture*, par des variantes assez importantes, enfin par les circonstances qui l'ont amené dans la capitale de la France. Après avoir été la propriété du prince George Fédorovitcli Stcherbatof, homonyme de l'historien, il a été donné au baron de Sparvenfeld ; c'est ce que nous apprend une note écrite de la main du prince au bas des premières pages.
Sparvenfeld était à la fois bibliophile et ami des lettres. 11 possédait plusieurs langues, entre autres le russe , qu'il savait comme un homme du pays et qu'il cultivait particulièrement ^ ; plus d'un des manuscrits de Paris a fait autrefois partie de sa collection , comme on le verra par la suite.
A partir du feuillet 500 jusqu'au 309" , on lit au bas des pages ces mots, écrits en cursive du xvif siècle : Livre dit Annaliste de Novgorod y de Pierre Trou.... Le reste manque.
1 II ne lui manque, pour être complet, qu'une partie du dernier chapitre, qui s'arrête à ces mots : en même temps vinrent les enfants des voiéiodes...
3 « Juvenis prœclarissimus, et suae gentis spes maxima, pluriinarum linjnarum peritissimus, qui eo ipso tempore agebat Mosquac, eamquc linguam didicit Rutheno pariter, etc. » (Voyez Dobrowski, Inst. ling. slav., \\. lx. ) — Leibnitz s'exprimait ainsi sur son compte : « Nec prœtermittcndus est D. de Sparvenfeld, insigne Sueci<£ ornamentum, qui magnis in septentrionem et meridiem ilineribus, regiopartim jussu susceptis, opima doctrinae spolia, partim ex Russia Africaque retulit, et dum veteris Gothorum gloriai monumenta vesligat , niulta alla in publicum profutura collegit, et nonnulla etiam in praesentis instituti usum ad me misit, plura quoque tum de suo , tum de aliène daturus, etc. [Epist., t. III, p. 173, éd. Lipsiffi, 1738.)
26 t^t:s jrANUscRiTs slaves
Vol. in-fol. de 355 feuillets, sur papier, du xviie siècle.
Ce volume contient deux ouvrages qui n'ont de commun entre eux que la reliure.
Le premier est un récit des événements militaires qui eurent lieu de 7051 à 7087 (c'est-à-dire de 1545 à 1579) , sous le règne de Jean IV , le Terrible , et où sont enregistrés les noms et les rangs respectifs des chefs des régiments. C'est pour cela que les livres de cette espèce s'appellent « Livres (les rangs » (razriadnaia kniga). Celui qui nous occupe commence ainsi : Ivan Vasiliéviteh, grandduc de toute la Russie , fît bâtir en face de la frontière allemande Rougodiv , une ville qu'il appela de son 7iom, Ivan- gorod (ville de Jean). La même année (1545) les Tartares firent irruption dans VUkraine; mais avec l'aide de Dieu ils en furent chassés , et poursuivis par Koltovski, Sidorof, etc. L'écriture de cette première partie est soutenue, nette, soignée, mais le travail est resté inachevé: témoin les places vides destinées aux lettres capitales que le copiste se proposait de tracer après avoir écrit le texte. La fin manque. Le docte propriétaire du manuscrit, le baron de Sparvenfeld , a eu soin d'en avertir dans une note placée an bas de la dernière page.
La deuxième partie du volume , forte de 95 feuillets , contient le récit fabuleux des gestes d'Alexandre le Grand, ou , comme porte l'original , a la narration de la naissance, des voyages et de la grande gloire du grand et gloi'icux et très -renommé et très- vaillant tsar de Macédoine, Alexandre le Grand; de sa bravoure, de ses marches de
l'Orient à l'Occident , etc.. Que celui qui le désire, l'écoute avec délices. » Cette légende est fort répandue parmi les peuples slaves. Et comment en serait -il autrement? Philippe, ce monarque de granl signorie , suivant l'expression des romanciers normands, ne tenait-il pas en baillie le pays des Esclavons ou des Illyriens, pour ne rien dire de la Grèce et de la Macédoine? Et son tils, devenu s/re de V univers, comme l'appelle avec raison la même tradilion romane, pouvait-il rester inconnu à une race qui regarde la Macédoine comme le berceau de la langue ancienne, et qui, dans ses chants populaires, donne à ses propres rois le titre de Macédonien*, surtout quand on pense que le goût du merveilleux a été de tout temps un trait caractéristique de l'esprit slave? Aussi le héros macédonien occupe-t-il une place distinguée parmi les types de la force créés par l'imagination slave. Sa légende se retrouve chez tous les peuples de cette race. Joseph Dobrowski parle d'une rédaction bohème. (Histoire de langue bohème, p. 167, 2'' éd., 1818.) La Pologne , la Serbie ont les leurs ; les Russes en possèdent plus d'une ^ Ces rédactions , tout en découlant d'une source commune, offrent des variantes assez considérables, et elles portent un cachet spécial qui donne aux personnages une physionomie qu'on pourrait appeller gréco-slave. Nous n'en
1 Ainsi, dans un chant serbe où il y est question du kral Touratch Sméclérévatch, nous lisons les passages suivants : Et le seigneur kral quitta la belle Macédoine, le lieu célèbre de Smédéréro, où. est son éclatant palais. — (Smédérévo est notre Semendria.) — Et ailleurs: Salut , ô kral de la Macédoine, couronne d'or de la terre, étoile brillante de la Macédoine! (Voyez Exemples de la langue serbo-slave , publiés par Vouk Karailjitch, p. 6. Vienae, 1836.) Le célèbre auteur remarque qu'on comprenait sous ce nom tous les pays de la domination serbe.
2 Le musée Roumiantsof, par exemple, en a trois que M. Vostokof analyse dans sa Description [ï\°^ 175, 431 et A3U). Slroiel' en comiite autant dans le musée du Comte Tolstoï (n°» 34, 110 et 104).
voulons pour preuve que le manuscrit qui nous occupe en ce moment.
Dès le début, on voit l'influence byzantine. La naissance d'Alexandre est racontée de la même manière que chez le Pseudo-Callisthène ou son traducteur latin. Je me garderai bien de répéter ici certains détails, et je ne dirai que ce qu'il faut pour donner une idée de la manière dont le narrateur slave a présenté les faits. Chez lui aussi, Nectanébo exerce la magie , source de sa puissance, ce qui ne le dispense pas de fuir devant les rois ligués contre lui. Le voilà donc qui quitte l'Egypte en disant pour adieu ces paroles prophétiques: « Je pars vieillard, je reviendrai jeune homme. > Il est en Macédoine ; le bruit de sa science parvient à l'oreille de la reine, désolée de sa stérilité, et plus encore de la menace d'être répudiée par Philippe. Le roi magicien abuse de la simplicité de la trop crédule Olympias ; il lui fait accroire qu'elle va mettre au monde un Dieu , et il devient père du futur monar(jue de l'univers. Ce fut l'an de la création 5155, de l'ère chrétienne 56:2, le 1*2 mars à 9 heures ^
Nous avons vu la prophétie , en voici l'accomplissement. Nectanébo est mort depuis longtemps, précipité du haut d'une montagne par Alexandre lui-même. Celui-ci arrive en Egypte; une ville se trouve sur son passage, il l'assiège. La chaleur était excessive , Alexandre se baigne dans un grand lac; il tombe malade. A cette nouvelle, les assiégés écrivent à son médecin, et l'engagent à mettre fm aux jours
1 Le manuscrit du musée Roumiantsof (no 456), cité par M. Vostokof, donne une date difTérenlc de relle-ci, mais non moins précise. Alexandre y naît au mois de janvier avec la nouvelle lune, à l'heure du lever du soleil. Au reste, l'ère adoptée par notre manuscrit n'est point celle que suivent généralement les auteurs russes ou çrecs,
DE LA niBLIOTIlÈQL'E I.Ml'ÉRI.VLE HE PARIS. 29
(lu malade par le poison. Philippe ne se laisse pas corrompre. Une seconde lettre est adressée au roi lui-même, et Philippe y est accusé de vouloir attenter à la vie de son maître. Elle est lue devant le conseil réuni et en présence de l'accusé , qui est là une coupe à la main. Philippe montre au roi la lettre qu'il a reçue, et à l'instant tous les soupçons sont dissipés. Alexandre vide la coupe et recouvre la santé. Le siège recommence. Alors une députation arrive auprès du conquérant : il est prié de ne pas comhattre ses propres sujets prêts à se soumettre à leur souverain légitime, au fils de Nectanébo, au descendant de Sésostris. « Les oracles ont déclaré, lui dit -on, que celui sur la tête de qui tombera la couronne de la main de Nectanébo, celui-là est son successeur légitime et son fils. » En effet, lorsque Alexandre vint au centre de la ville et s'approcha de la statue de Nectanébo, la couronne placée dans la main de celuici s'en détacha et tomba sur sa tête. « C'est ainsi que Nectanébo, parti vieillard, revint jeune homme. »
On le voit , c'est une traduction bien libre de l'histoire. Il n'y a que les copistes slaves qui aient pu , par exemple, transformer le fleuve Cyclnus en un lac, et le transporter en Egypte.
Le voyage d'Alexandre à Rome , digne pendant de celui de Charlemagne à Jérusalem , porte un cachet tout particulier. Cet épisode, à peine effleuré par les légendes occidentales, prend sous la plume slave des proportions épiques. C'est tout un récit, mais un récit dans le genre de ces fantastiques contes orientaux dont les traditions slaves sont pleines. Je demande la permission de le reproduire in extenso.
a D'Athènes, Alexandre voulut aller à Rome. A cette nouvelle, les Romains alarmés sont saisis d'une grande douleur. Vite ils réunissent un conseil pour délibérer sur ce qu'ils ont à Aiire : s'ils doivent recevoir Alexandre avec honneur et lui offrir des présents , ou l)iGn s'il faut s'opposer à lui par la force. Dans cette incertitude, se souvenant des pieux usages de leurs ancêtres , ils s'adressent à leur dieu Apollon , et ils le supplient de les éclairer. Le dieu leur apparaît en songe, et leur dit : « Hommes de la grande Rome, ne craignez point < Alexandre; car c'est mon propre fds, que j'ai eu d'Olym- « pias, grâce à l'intervention de Nectanébo, roi d'Egypte. « Ainsi recevez-le avec les honneurs dus à un seigneur et « à un souverain, et rendez -lui la gloire qu'il mérite. » Les Romains obéirent à la voix de l'oracle, et ce fut une chose merveilleuse à voir et inouïe que la réception qu'ils firent à Alexandre.
€ Ainsi, on envoya à sa rencontre d'abord quatre mille guerriers , portant des couronnes ornées d'or et de diamants ; ensuite cent mille hommes, en habits rouges brodés d'or ; puis quarante mille autres, ayant tous des branches de laurier à la main ; enfin des grands pontifes de Rome , au nombre de deux mille, portant de grands cierges.
« Lorsque Alexandre n'était plus éloigné que d'un stade ( nonpiirae ), on lui remit les habits du grand roi hébreu Salonion , déposés à Jérusalem par Nabuchodonosor, lors de la prise de cette ville ; en outre, douze cents plaques d'or ornées de pierres précieuses, dont Salomon avait enrichi le saint des saints, ainsi que deux couronnes , l'une venant de ce même roi, avec douze pierres précieuses correspondant aux douze tribus d'Isrn.ël, et dont chacune avait une vertu particulière ;
DE LA niBLIOTUÈQUE LATTÉRIALE DE PARIS. 31
Taiitre, de la reine Sibylle, aussi avec des pierres précieuses douées de vertus magiques. On lui amena des coursiers couverts de peaux de crocodiles , aux harnais étincelants de diamants et d'émeraudcs. On lui offrit aussi les armes du roi Âgaméouscli(Agamemnon), vainqueur de Troie, et celles du roi Alexandre Paris, fils de Priam ; la lance du roi Pandion , et celle du prince Achatamonik (?) , toutes deux ornées de diamants, et dix autres; de plus, le bouclier du roi de Kheimar (?), couvert de peau d'aspic.
« Une réception pareille réjouit grandement le cœur d'Alexandre. Aussi il ordonna à ses troupes de revêtir leurs plus beaux habits ; il fit venir ses meilleurs chevaux, richement harnachés et conduits à la main ; il monta son merveilleux coursier, Bucéphale ; il mit sur sa tête la couronne de Cléopàtre, reine d'Egypte, ornée de douze pierres précieuses, et c'est ainsi qu'au son des trompettes et des instruments, il se mit en marche vers la grande et fameuse ville de Rome.
< Lorsqu'il en approchait déjà , des guerriers, des princes et des rois romains vinrent le saluer , sans descendre de leurs chevaux, en criant : Vive le grand roi Alexandre, fils de Philippe, seigiieur de l'univers entier! et cela dit, ils s'éloignèrent. Ceux qui vinrent apiès descendirent de leurs chevaux et rendirent gloire au grand conquérant.
a Les prêtres romains se présentèrent à leur tour; ils avaient des cierges et des encensoirs, et après avoir encensé Alexandre, ils lui rendirent aussi gloire. Quand il entra en ville, ils le conduisirent au temple du dieu Apollon, pour faire les adorations accoutumées; et, les adorations faites, ils lui offrirent les présents qui conviennent aux rois , à savoir de
l'or, d{! l'encens et de la myrrhe. Ensuite ils lui remirent un écrit dans lequel on lisait ce qui suit :
« L'an cinq mille il paraîtra un bélier à une corne, qui « brisera le royaume du léopard , et qui, après avoir déposé « tous les rois orgueilleux de l'Occident , s'en retournera en « Orient, là où est le grand bélier à deux cornes, auquel il en « brisera une, et qu'il frappera au cœur de cette même corne, « et il fera trembler tous les grands rois de l'Orient et tous les « peuples médiques (Mc^nenucTie), et il émoussera le tran- « chant des Perses. Et quand il viendra à Rome, et y recevra « la gloire, alors son temps sera venu; or, ce temps est déjà « venu; car il est à Rome, et il l'a prise sans coup férir. »
< En entendant cette prédiction, Alexandre versa des larmes de joie, ainsi que les personnes de sa suite, et il désira en connaître l'interprétation. Alors un philosophe romain lui dit ces paroles : « 0 grand roi , Alexandre , écoutez « l'interprétation que je vais en donner, et que j'ai recueillie « delà bouche d'un prophète hébreu nommé Daniel. La voici : « le léopard, c'est l'Occident; le bélier à deux cornes, c'est le «royaume de Perse; les peuples médiques, ce sont les c Orientaux; le bélier à mie corne, entin, c'est le royaume « macédonien, dont tu es le souverain : car tu es vaillant « et invincible , comme ton entrée à Rome le rend ma- « nifeste.
« Que la volonté de Dieu se fasse, répondit Alexandre, « pénétré de joie : l'homme ne peut rien par lui-même, et « tout dépend de la Providence ; c'est elle qui renverse les « puissants ; c'est elle encore qui donne la force aux faibles. » Et les Romains et les Macédoniens se livrèrent ensemble à la joie pendant longtemps.
« Les réjouissances duraient encore , lorsque les pays de l'Occident vinrent offrir à Alexandre leurs hommages el leur soumission. Alexandre les agréa, et il leur ordonna de lui envoyei' des troupes et des tributs , deux fois l'an ; et après avoir laissé à Rome son bien-aimé Laméouch gouverner en son nom l'Occident tout entier , et reçu quantité d'or pour lui-même et pour ses troupes , il continua sa marche victorieuse jusqu'aux extrémités de l'Occident, jusqu'aux bords du grand Océan, dont personne ne saurait raconter toutes les merveilles, et de là, à travers les régions inconnues du Septentrion, il revint en Orient. »
Ce morceau n'a pas besoin de commentaire : il nous donne une idée de l'intérêt qu'il y aurait à établir une comparaison entre les légendes occidentales et les légendes slaves. Pour cela, il faudrait commencer par réunir en un seul faisceau ces dernières , éparses sur le vaste terrain qu'occupe la race slave. Quant à la France, cette tâche est accomplie il y a longtemps; les travaux de MM. Michelant et Talbot en sont la preuve. Espérons qu'un travail analogue pour les Slaves ne se fera pas attendre. Déjà nous pouvons saluer d'heureux commencements. Un jeune slaviste vient de donner un aperçu de toutes les légendes sur Alexandre, dans un important travail qui sera bien accueilli des archéologues. Nous voulons parler de VEsquisse historique et littéraire des anciens récits et contes russes, dont l'auteur, M. Pypin, est déjà connu de nos lecteurs'.
Nous ne pensons pas que le manuscrit qui nous occupe
1 Voyez les Bulletins de la deuxième section de rAcadémic de Saint-Pétersbourg, 1856, t. III, p. 177. A l'heure où nous écrivons, Touvrage est probahlcraent imprimé.
ni. 3
34 LES MAiNUdClUTS tSLAVES
en ce moment puisse rien ajouter à ce que possèdent les collections russes , plus nombreuses et plus riches que toutes les autres. Ce n'est qu'une copie assez récente, faite à la hâte avec peu de soin et par plusieurs mains moins élégantes les unes que les autres. De plus, elle est incomplète; car le récit ne va que jusqu'à la guerre contre le roi Porus, et se termine par les mots suivants qui se rapportent à ce prince : et il adora Philon.
Ce manuscrit avait été d'abord la propriété d'un nommé Euthyme Timoféef Meissner , puis il passa dans les mains du baron de Sparvenfeld. C'est le docte bibliophile luimême qui nous apprend ces détails.
No^ [Anc.n°iA.) (xvii* - xviii» siècle.)
Vies et actes poliliques des grands-ducs de Russie; — compilation faite d'après le Chroniqueur russe. Le récit commence à Rurik, et finit à la prise de Polotsk, en lo65, sous Jean IV, le Terrible.
N° o. {Ane. n° 462.)
Grammaire et méthode russe et française, par Jean Sohier, interprète en langue esclavonne , russe et polonaise dans la bibliothèque du roi , 1724. Tel est le titre de ce manuscrit;, écrit moitié en français, moitié en russe. L'abbé Dobrowski pensait que c'était une grammaire slave , et que les savants auteurs du Nouveau traité de diplomatique avaient ru toi't de la qualifier de russe '. L'erreur du patriarche de
» liane un russicam dixere, al slaionkam esse non dubito. (lasUt. ling. slav., p. Lxii.)
la philologie slave ne peut venir que de ce qu'il n'a pas eu l'occasion d'examiner par lui-même le manuscrit en question. Il aurait vu que Sohier avait intitulé son ouvrage : Grammaire russc^ et que les Pères bénétliclins avaient eu parfaitement raison de la donner pour telle.
Il sulïirait pour s'en convaincre de parcourir la préface de l'auteur, écrite en russe et en français, et adressée à Bignon (Jean -Paul), alors président de l'Académie. Sohier y distingue de la manière la plus formelle ces trois choses : la langue écrite, la langue des chancelleries, qu'il appelle russe ou russienne , la langue parlée ou la dialecte , et Vesclavon.
« C'est donc , dit-il, du style de chancellerie que j'ai entendu traiter ici, et donner des règles dans une grammaire et dans une méthode, comme étant le seul, le plus utile et le plus nécessaire à savoir pour l'écriture, la correspondance et l'intelligence des livres. Ce style de chancellerie, continue-t-il, est un style élégant et énergique qui ne tire rien de sa force de la dialecte (parlée), mais qui emprunte toute sa beauté et son énergie de la langue esclavonne ; en sorte (ju'on ne peut rien écrire en russien sans le secours de la langue esclavonne. j>
C'est pour cela que Sohier a donné, comme il le dit luimême au commencement de sa grammaire, une teinture de la grammaire esclavonne, teinture bien légère, il est vrai , mais suffisante pour faire connaître, suivant son expression, les rapports et les différences qui existent entre la dialecte et la langue mère, « dans la permutation de quelques consonnes ou voyelles et des terminaisons. A l'égard du génie et des tours de cette lawjue iiûre dont on doit se servir à
propos dans la langue russe , c'est ce qu'on apprendra dans la deuxième partie de ce livre. j>
Ainsi, à part une table des abréviations usitées dans les livres ecclésiastiques de Russie et quelques exemples , tout le contenu du volume se rapporte à la langue russe. On voit que l'ouvrage a été fait par un étranger. Des inexactitudes nombreuses et un système de déclinaisons très-compliqué (il y en a vingt) le prouvent assez.
L'auteur a eu la patience de donner en regard une traduction latine de tous les textes russes qu'il cite^, en y ajoutant la prononciation figurée en français.
Avant de passer outre, disons quelques mots d'un manuscrit appartenant au fonds latin [rf 5876), et qui trouve ici sa véritable place. C'est un cahier de soixante -douze feuillets in-4", en slave et en latin, et ayant pour titre : Gramniatica sclavonica scripla per Joannem Usevicium ^ sclavonum, celeberrimœ academiœ Parisiensis studiosum theologum. Parisiis, anno a Nativitate Filii Dei 1645.
Dobrowski le mentionne dans ses Institutions (p. LXii), et il prétend que c'est à ce manuscrit que Banduri aurait emprunté la table rédigée par Oujévilsch , qui se trouve dans le commentaire que ce savant a publié sur Constantin Porphyrogénète. [De Adminislratione hnperii, t. II.)
On se tromperait fort si l'on prenait la grammaire d'Oujévitsch pour slavonne. Kopitar et après lui Dobrowski (Institut, lxh) ont déjà remarqué qu'ii y a là un mélange de slavon et de polonais. Les exemples cités par l'auteur en
' A la fin du volume, Tauteur se nomme Ugévicius, ce qui est plus correct.
sont la preuve; et le titre nièine de l'ouvi'age n'est pas exempt de polonisme'.
La conclusion de la syntaxe est conçue ainsi : Et hœc dicta de synlaxi sufficient, idque ad majorem Dei gloriam et B. V. ]\lariœ , nec non sanctorum omnium lionorem. Amen. — Le volume est couronné par l'épigramme suivante :
EPIGRAMMA AD LIBRUM
Qui nunquara patriis tali conspectus in oris
Ordine clausisti sclavica verba liber, Lutetiae prodis calamo cum partus in auras,
Patroniqiie sinum gralificantis adis, Ubere quem Pallas sacro lactavit abunde,
Pieridumque chori censuil esse decus, Non auctore magis, quam tu leetare patrono ;
Fautor erat : speres hune fore praesidium.
JoANNEs Ugevicius, Sclavonus ,
Sacrœ theolog. studiosus.
Quel est ce nourrisson de Pallas , cet ornement des Piérides, ce Mécène qui recevait l'hommage d'un russe, étudiant la théologie à Paris? Nous ne saurions le dire ; ce que nous savons, c'est qu'à cette époque-là bien des Russes du midi, surtout de Kief, venaient faire leurs études à la Sorbonne, aussi bien qu'à Rome.
Sur le dernier feuillet (47P) on lit deux hymnes prises dans l'ordinaire de la messe. La première se chante au moment du grand Introït ; la seconde est en l'honneur de la Vierge immaculée , — titre que la Sorbonne soutenait avec
1 Grammatica scripta per Joannem est un polonisme, qui est bien plus sensible encore dans le titre slave que voici : rpaMaiwKa c.ioBCiicuaH , iianncana npe;hT) loannaynieBina, c.iOBHHnua, c.iaBiioi'i aKa,iCMiii IlapiiiKCKoii Bi Teo.loriH.CTi-- 4enTa, bx napua;y, poKV ort napojKeiua Cuiia Do;i;oro ic i3.
38 LES MANTSCRfTS SLAVES
le zèle que tout le monde connaît, et que l'Église grecque proclame dans ses livres liturgiques, sans s'en douter peut-être*. Les voici telles que les donne le manuscrit :
Videmus lucem sinceram, cl suscepimus Spiriium Smictum ; invenimus hicem sinceram, individuœ sanctœ Tnnitati capita fîeclimus : hœc enim nos salvabil.
b'ujmun est, quomam (sic) rêvera ' laudare te, Deipara, semper beatam et immaculatam et matrem Dei nostri, honorabiliorem Cherubim et gloriosiorem rêvera Seraphim , sine corruptione Beum Verhum parienlem(i. e. quœ peperit), EXiSTENTEM (sic) Deipavaiu te laudamus^.
rs° 6. [Ane. n° 2290.) Vol. in-40 de 302 feuillets à deux colonnes, cursive du xvne siècle.
Dictionarinm latino slavicum operi Calepini servata verboriim intégra série conformatum , studio atque opéra Reverendorum in Christo patrum Epiphanii Sîavicîuckii et Arsenii Koreckii Satanoviensis, ordinis S. Basilii. Moscho- \\x, anno reparatœ salutis 16... La date n'est pas achevée, ce doit être I60O. (Voyez Mém, savants, t. III, p. 235.) — Le manuscrit est partagé en deux ; la première moitié , dont on vient de lire le titre, contient le vocabulaire latinslave; la deuxième, le slave-latin *.
1 Voyez à ce sujet les intéressantes Lettres à une dame russe sur le dogme de l'immaculée Conception, par le PjSagarin, de la compagnie de Jésus. Paris et Tournai, 1857.
2 L'original porte : wç (xXyjOcoç fflKO BO ncrnflny). Cette manière de traduire donne une idée de la servilité avec laquelle les textes grecs ont été rendus en slave. Souvent on ne comprend la traduction qu'après avoir eu recours à l'original.
* Tr|V ovTwç ÔcOTo'xov (7£ [jLîYaAuvouEv f cnnvTO Boropojnqy Tfl Be.TH'jaeMi \ * Elle porte le titre suivant : .Iokciikoiii C.ioBeiio-.laTiincKlii, Tpv.io.iiorilpvii uno-
Kom. ApccHia n Euu*ania, Bi DorocnacaejioMT. rpaAt MocuBt cocTaB.ienuLiii (de cent
quarante-cinq pages).
DE LA TJIIîLTOTnKQUK IMPÉRIALE DE l'ARÏS. 3\)
Le nom d'Kpiplianc Slavc'niçki est un des plus connus dans les annales de la littérature russe. Il le doit au grand nombre d'ouvrages dont il est l'auteur. Au dire de ses contemporains, ce fut un philosophe et un tJiéoîogien distingué, sans égal dans la connaissance du grec et du slavon , un homme enfin rempli de sagesse et de science. Chargé avec Arsène Satanovski, par le patriarche Nicon, de réviser les livres liturgiques , et surtout la Bible slave , il entreprit de refaire, d'après les Septante, la traduction alors en usage ^
On a de lui, en manuscrit, un Dictionnaire philologique ^ à l'instar du Thésaurus Ecclesiasticus de Suicer; de plus, un lexique gréco-latino-slave, le seul qui eût cours en Russie avant la publication du dictionnaire trilingue de Policarpof, imprimé en 1704, à Moscou.
Le manuscrit de Paris n'a pas la partie grecque. — On distingue sur la couverture en cuir, déjà bien usée, les images des apôtres saint Pierre et saint Paul , et des textes évangéliques répétés plus d'une fois et disposés autour du crucifix : « Tu es Petrus et super... » — « Data est mihi omnis. » — « Ecce agnus Dei qui,,. » — « Apparuit benignitas... »
N" 7. {Ane. n» 2290.)
En lisant la préface de ce manuscrit et la table des matières placée au quatrième feuillet, on s'attend à voir des dialogues écrits dans les huit langues énumérées par l'auteur ; savoir : le flamand , le français, l'allemand, l'anglais,
1 Voyez le Dictionnaire des écrivains ecclésiastiques, 1. 1, p. 175. Saint-Pétershourg, 18-27 ; et les Mém. savants, à l'endroil cité.
le latin, l'espagnol, le portugais, et le velche (ou italien). Il n'en est cependant rien; car, au lieu de ces langues, le lecteur ne trouve que le russe et le petit-russien mis en regard. Le manuscrit n'est donc qu'un fragment incomplet d'un ouvrage plus considérable. Il est d'une date assez récente et de peu de valeur.
Vol. in-S" de 226 feuillets, sur papier, du xvi» siècle.
Ce numéro ouvre la série des manuscrits de la rédaction serbe. C'est un recueil de divers opuscules ascétiques déjà connus par le grand ouvrage intitulé Dobrotohibié, et publié en slave pour la première fois en 1795, à Moscou. On y a joint des extraits des saints Pères. Les recueils manuscrits de ce genre ne sont pas rares. — Parmi les différents opuscules que contient celui-ci , je ne citerai que les plus considérables. Le premier, quant à l'ordre et à l'importance , est l'entretien de Y humble moine Pierre Damascene avec son âme (p. l,lol ).
Pierre, surnommé Damascene, du nom de la ville dont il était évêque, gouverna l'église de Damas sous Constantin Copronyme (au vui'' siècle). Sa vie, partagée entre la prière et l'étude, a été couronnée par une sorte de martyre. Il eut la langue coupée pour avoir combattu la secte de Mahomet, et il fut exilé en Arabie, où il termina ses jours '. Notre manuscrit présente des divergences assez nombreuses avec la Vulgate.
1 Voilà ce que dit de lui TÉglise russe ; je tiens h en prendre acte, sans entrer dans la question de ridonlitc de ce saint avec Pierre Capitolicn, question d'ailleurs discutée dans les Acta sanctorum des PP. BoUandistes. (Octobre, t. II, p. 494 et suiv.)
DE LA BIBLIOTHÈQUE IMPÉRIALE PE TARIS. Ai
Le feuillet volant, marqué soixante-dix-bcpl, ne fait point partie du manuscrit. 11 contient la fin d'un chapitre qui doit être le 5*2° , puis les deux cliapitres suivanls , dont le premier traite de l'aumône, l'autre de la véritable amitié ; et le commencement du trente-cinquième, sur les conversations et le silence.
Au feuillet cent trente-sept , nous lisons le trait suivant : « L'higoumène Martin, après avoir conféré la tonsure à Jean Climaque, alors âgé seulement de vingt ans, le présenta à Jean le Sabaïte. Ce vieillard lava les pieds du nouveau disciple et lui baisa la main. Un des témoins, nommé Etienne, s'en étant scandalisé, Jean le Sabaïte lui dit : C'est à un higoumene du Sinaï que je viens de laver les pieds. Quelques années après , Jean Climaque devint bigoumène du Sinaï...» Ce trait prophétique précède immédiatement l'opuscule d'Hésychius intitulé : Entretien salutaire du prêtre Hésychius avec Théodule, sur la continence et les vertus. Hésychius vivait, comme on sait, du temps de Théodose le Jeune , et mourut vers l'an 435. Photius parle de son ouvrage avec éloge. Mais qu'est-ce que Théodule? Est-ce un personnage réel ou simplement, suivant l'étymologie de ce nom , ({uelque serviteur de Dieu ?
L'opuscule d'Hésychius contient, en deux cent trois paragraphes, des sentences pleines d'images et d'un sens profond. On nous permettra d'en citer quelques-unes, prises au hasard :
« Comme la mer Rouge ne peut être transportée au firmament, ni les habitants de la terre se passer d'air, de même il est impossible de retrancher les convoitises du cdMir humain, et d'en chasser les ennemis invisibles, sans l'invocation fréquente de Jésus-Christ (n° 25). »
i5 LES MANI'SCUIT!^ SLAVES
Et ailleurs : « Qui ne sait pas concentrer la vertu en Jésus, foyer de toute lumière, etc., celui-là marche dans les ténèbres.
« Flatter la chair, c'est nourrir dans son sein un serpent (n^Sô).
« La pluie, en arrosant la terre, l'amollit ; ainsi le nom de Jésus, invoqué souvent, amollit le cœur du pécheur (n° 57).
ce Quiconque regarde le soleil , en recevra des flots de lumière; et quiconque regarde le ciel de son cœur, sera aussi illuminé.
« Vouloir repousser les suggestions de l'esprit tentateur sans le secours de Jésus-Christ, c'est vouloir traverser les mers sans vaisseau (n° 426).
<r Un vaisseau pourrait -il marcher sans eau? Un esprit peut- il veiller longtemps sur lui-même sans exercer la mortification et sans recourir continuellement à Jésus-Christ (n" 152)? »
On le voit, c'est à Notrc-Seigneur, l'auteur et le consommateur de notre sanctification, que revient sans cesse le pieux prêtre de Jérusalem, et c'est dans des ouvrages de ce genre, d'un extérieur peu élégant, il est vrai, et difficiles à manier, que les âmes pieuses, en Russie, vont chercher leur nourriture spirituelle.
Le reste est composé de courtes homélies des saints Pères, et le volume se termine par un fragment de Grégoire le Sinaïte. Remarquons -y entre autres : La vie de saint Onuphrius, anachorète, et de quelques autres Pores, transcrite par Paphmice, moine et ermite (f. 194-209). Une homélie de saint Athanase : Mes bien- aimés, travaillons au salut de nos âmes, car le temps est court, etc..
DE LA BIlîLTOTHÈQUE i:\IPERTALE DE PARIS. /j-G
(f. 219-124). Fragment d'une liomélie de saint Jean Chrysostome commençant ainsi : La crainte de Dieu chasse la malice. Au milieu du feuillet 226^ on lit ce qui suit : Denis , pécheur, a écrit au Kakiplats sous le mont Athos, oïl je demeurais avec mon père Kyr Théoctisle et mes frères Simon et Thomas, par' ordre de notre père et seigneur Kyr Romil , ancien *. L'écrivain serait donc un moine nommé Denis , vivant avec trois autres dans un ermitage au pied du mont Athos, et ayant pour higoumène un nommé Romil. Cependant il n'est pas possible que le livre ait été écrit par ce Denis ; son écriture est trop différente de celle du manuscrit.
A partir de la page cent cinquante-cinq, l'écriture change, surtout dans la manière d'écrire la lettre a, dont le second trait dépasse des deux côtés la ligne
No 9. (Ane. n" 25S. ) Vol. in-8o de 400 feuillets, sur papier, du xvi<= siècle, demi-onciale.
Échelle de saint Jean Climaque, suivie de quelques traités ascétiques de la rédaction yougo -slave, comme l'indique l'usage des voyelles redoublées , et de la lettre a avec un point au milieu. — Les copies de cet ouvrage renommé sont très-répandues ; il y en a même d'un âge assez respectable. Ainsi le musée de Roiimiantsof, par exemple, en possède six dont une remonte au xii' siècle. Le volume commence par une lettre de Jean, higoumène de Raïtha, à Jean,
1 4nwHncie rpÈuinn nnca na Kai;nn.iaii-ï; no.i AeojnoM. Tyine npeôuBaxi ci. coTqeiiL MOHMi i;yp OeojKTiiCTcoMb n cb OpaiiaMii moiimh ClMouoMb ii cb OoMOMb, iio noB6.itniio toTi^a n rocnoAiina iiauiero uvp PoMiua cxapua.
Ai LES MANUSCRITS SLAVES
higoumèncdu mont Siiiaï, suivie de la réponse de ce dernier. — Â la suite vient une préface et un abrégé de la vie de JeanClimaque, surnommé le Scholastique, écrite par Daniel, moine de Raitlia. A la première feuille est une table des matières, ayant la forme d'une échelle de trente degrés, et portant en abrégé les titres d'autant de chapitres. Parfois, remarquons-le en passant, ces titres diffèrent de ceux du texte, singularité assez rare dans les copies slaves '. — Le manuscrit ne porte pas de date précise ; l'interprète Doubrowski, dont nous avons parlé plus haut, en avait bien indiqué une dans une note écrite au verso du feuillet 200 ; malheureusement elle est effacée. En revanche , une autre note ajoutée au bas de la même page nous apprend que cette Échelle a été achevée par Joannicius (lanyki), moine do Xénophe, un vendredi de la semaine de Pâques. On sait qu'il y a au mont Âthos une Laure serbe dite de Xénophon; on connaît aussi un recueil des homélies de saint Jean Chrysostome appelé Margarita, dont certains exemplaires ont été copiés par un nommé lanisko (Joannicius) qui vivait au xvi'' siècle ; peut-être est-ce le même individu, et alors on aurait une donnée de plus sur l'époque du manuscrit.
A partir du feuillet 241", le volume contient une espèce de Palericon , c'est- à-dire de petits traités ascétiques des Pères du désert, dont voici les principaux : Vie du B. Marc, anachorète (f. 280).
Sur le salut, par Pierre Damascène (f. 283).
> En parlant d'un manuscrit semblable du xii^ sicrlc (n" cxcVni),M. Vostoknf dit qu'il n'eu a point trouvé de pareils, ni dans l'ori!,nnaI f^iec publié pour la première fois cm 1633 par le P, Raderus, S. J., ni dans aucun nuire manuscrit slave.
DE LA BIBLIÛTHÈOCJE IMPÉRIALE UE l'AUlS. 45
[]i\ fragment de Grégoire le Sinaïle (f. 290).
Un autre fragment sans nom d'auteur (f. oOO).
Une exhortation adressée aux religieux par saint Basile (f. 304).
Une autre par Siniéon le iNouveau Théologien. Entretiens spirituels de saint Macaire l'Égyptien ( f . 319), d'Antoine le Grand (f. 35^2), de saint Arsène le Grand ( f. 338). Extraits des deux homélies de saint Grégoire de Nazianze pour le jour de Pâques (f. 342). C'est la quarantième et la quarante et unième de l'édition faite à Paris en 1630.
Une homélie de saint Jean Chrysostome sur ces paroles de l'Evangile : Quand vous prierez, ne faites pas comme les hypocrites... (Ibid.)
Enfin une instruction sur l'avancement spirituel (f. 363), et une instruction aux religieux , par Isaac le Syi'ien , anachorète, autrefois évêque de Ninive. Plusieurs de ces traités se retrouvent dans le manuscrit que nous allons examiner.
N» 10. {Ane. n° 3o37.) In-80 de 247 feuillets, vélin, initiales, xiii"= siècle.
Autre recueil ascétique , mais plus précieux que le précédent , tant par son ancienneté que par l'importance des matières qu'il contient, et qui manquent aux meilleures collections de manuscrits slaves connues en Russie ^ Disons tout de suite que c'est à tort qu'on a mis sur le dos du volume nouvellement relié le titre suivant en lettres d'or : La Vie de saint Siméon. Cette vie ne commence qu'à I^
* C'est la remarque de Slroïef.
leuille 201% et n'occupe que quarante -trois feuillets '. Une note ajoutée au feuillet soixante-sixième , nous apprend que ce manuscrit a été acheté par ïhéophane du mont Atlios, dans la Laurc serbe de Khilandari. L'orthographe offre des particularités propres à la langue serbe la plus ancienne. Tel est le redoublement des demi-voyelles finales (i., h) et l'emploi continuel de l'une à la place de l'autre. Les majuscules sont presque partout en rouge. Voici le contenu de ce précieux manuscrit, dont M. Silvestre a donné, dans la Paléographie universelle, un excellent fac-similé.
1 . Récits des Pères sur la manière de garder le recueillement avec le plus grand soin.
Au verso du feuillet vingt et un, laissé en blanc à cause de sa trop grande ténuité, une main plus moderne a mis deux hymnes en l'honneur du prophète Élie ^
2. Différentes instructions sur la force à déployer dans les tentations de la chair (f. 59).