‹ Les Marbres du Calcaire Carbonifère en Bas-BoulonnaisChapitre 14 sur 211 · IT. — CONCLUSIONS · texte numérisé non relu

IT. — CONCLUSIONS

Des documents historiques et de l’analyse des ouvrages qui viennent d’être passés en revue ne semble guère se dégager cette idée que l'exploitation des marbres du Boulonnais remonte à une haute antiquité. L'exploitation marbrière y est restée longtemps dans le marasme et la stagnation.

Après avoir essayé de préciser de mon mieux la date initiale d’exploitation des marbres qui font l’objet de mon étude, je chercherai, en terminant, les causes de cette stagnation et je tâcherai d’esquisser les phases par lesquelles est passée cette branche de l’industrie extractive pour aboutir au plein développement où nous la voyons aujourd’hui.

A. — Les Marbres du Boulonnais — Date initiale de leur exploitation.

1. — Les marbres qui intéressent plus directement ce travail et dont les plus anciennement exploités me paraissent être les marbres Henriette et Caroline sont d’exploitation relativement récente. Je me suis laissé dire qu’ils étaient très anciens et que des maisons de Boulogne-sur-Mer construites au XVI: siècle avaient des cheminées en marbre Henriette. Personnellement, je ne le crois pas ; tout au plus, selon moi, ce marbre serait-il de la seconde moitié du XVIIE siècle ##bis,

BERTRAND #, pour la première fois, le cite en 1829. Cet argument serait faible s’il était seul, car rien ne prouve que le marbre n'ait été baptisé longtemps après sa découverte. Maïs il est renforcé, me semblet-il, par des insinuations de GARNIER (1823) et de ROZET (1828).

Le premier #6, après une description des calcaires du Haut-Banc, signale ce fait que le propriétaire d’une des carrières du Haut-Banc a « découvert, il y a peu de temps, une couche de calcaire qui présente quelques nuances variées » et il renvoie à quelques échantillons numérotés 50, 51, 52 et 52 bis dont il donne une description sommaire. De ces descriptions, la plus caractéristique définit un calcaire gris cendré foncé avec dessins rubanés et ondulés plus clairs qui me fait penser à un des nombreux rubanés dont Caroline est le type. S'agit-il des rubanés superposés à Henriette ou de ceux qui lui sont subordonnés? la question est insoluble, et la précision sans grand intérêt.

44bis. Pour le marbre Henriette, voir le début du chapitre III (p. 40). 45. BERTRAND. — Précis de l’hist. de Boul.-sur-mer... — vol. II, p. 445. 46. GARNIER F. — Mém. géol. sur les Terr, du Bas-Boul. — p. 24.

LPS RATES

ROZET #, à son tour, décrit les carrières du Haut-Banc et la succession qu’on y observe de bancs minces en plaquettes et de bancs plus épais ; puis il ajoute : « À la partie inférieure du Haut-Banc #, sont des lits susceptibles de prendre un beau poli et auxquels on donne le nom de marbre. Ces lits sont des variétés de la roche ; quelquefois la même strate est moitié marbre et moitié calcaire ordinaire ».

La description sommaire qu’en donne ROZET me ramène aux bancs rubanés et en particulier au marbre Caroline ou au banc qui lui est immédiatement subordonné, tous deux étant mi-partie de calcaire grenu (« calcaire ordinaire »), mi-partie de calcaire rubané (« moitié marbre » de ROZET).

Le fait signalé par GARNIER offre un grand intérêt, car il le présente comme un fait nouveau et sa description, comme celle de ROZET, répond bien au marbre Caroline. Or, je ne sache pas qu’on ait exploité au Haut-Banc, sous le même nom, un autré rubané que celui connu sous le nom de Caroline et qui est situé trois bancs au-dessous d’Henriette.

Quant aux noms de « Caroline » et « Henriette > donnés à ces deux marbres, les avis sur ce point sont partagés. Les uns disent que ces deux bancs exploités comme marbres reçurent chacun le nom d’une des filles d’un M. Battel — pour les autres, ces noms seraient ceux des filles de M. Létendard. Cet éclaircissement pourra paraître de pure fantaisie ; il n’en est rien. Préciser ce détail amèneraïit à préciser la carrière qui fut le berceau des deux marbres en question et pourrait, par voie de déduction, nous révéler la date du début de leur exploitation.

2. — Les autres marbres sont approximativement de la même époque. L’un d’eux se rattache à une de nos gloires militaires, à la solennité de la première distribution des décorations de la Légion d'Honneur (16 août 1809) et au souvenir de la Grande Armée campée cette année-là sur les côtes du Pas-de-Calais à deux kilomètres au nord de Boulognesur-Mer. Je veux parler du « marbre de la Colonne » (nom qui lui fut donné sous la Restauration), aujourd’hui appelé de son vrai nom < marbre Napoléon ». Sous ce terme générique sont comprises des formations bréchiques et organiques dont la série complète n’est connue que depuis 1897 ; elle fut découverte à l’occasion d’un sondage effectué par les frères Lambert. C’est à la formation bréchique « Napoléon Grand Mélange >» que furent empruntés les matériaux qui servirent à édifier la Colonne de la Grande Armée.

47. ROZET. — Description géognostique.. — 1828, pp. 93 et 94.

48. Il s’agit ici de la carrière (aujourd’hui abandonnée) située près du passage à niveau du Haut-Banc à droite de la route qui mène de la halte du Haut-Banc à la gare de Rinxent.

AE y AIRE

3. — C’est encore au souvenir de Napoléon Premier que nous ramène, bien qu’indirectement, le marbre Joinville. Il fut en effet baptisé du nom du prince-amiral, qui, en l’année 1840, ramena de Sainte-Hélène en France les cendres du grand guerrier.

Voilà d’une certaine manière précisés et datés la plupart des marbres du Boulonnais qui font l’objet de ce travail. Je ferai remarquer néanmoins que ces précisions sont approximatives et n’ont rien d’absolu ; les marbres d’un même niveau pouvant varier beaucoup de teinte et, de ce chef, avoir reçu des noms différents, les mêmes marbres ayant pu par ailleurs être extraits de carrières différentes sous des noms différents, noms de propriétaires par exemple, bien avant que le marbre n’eût recu le nom qu’il porte aujourd’hui. C’est probablement ce qui est arrivé pour le marbre de Caux par rapport à certaine variété dle Napoléon ; il en est de même du marbre Duhamel, originaire de Brecquenecque, comparé au marbre de la Colonne et qui, au dire de BER- TRAND “, s’en rapproche ainsi que d’une variété de marbre Lunel.

B. — Longue stagnation de l’industrie marbrière ; ses causes.

Bref, les marbres du Boulonnais sont exploités dès la fin du dixhuitième siècle (1780) ; quarante ans plus tard, GARNIER (1823) déplore l’inaction désespérante de cette exploitation.

Les causes de cette stagnation sont faciles à deviner ; elles sont nombreuses. Je citerai entre autres la multiplicité même des petits exploitants et leurs efforts rendus inefficaces par l'isolement. (voir plus haut p. 17 ce que j’ai dit des Carriérettes) 5, —— Ie coût de ces exploitations, l’immobilisation des capitaux, la durée de la manutention et la mauvaise qualité des « têtes de couches », qui plus d’une fois découragea les efforts 51 — la faiblesse des moyens d’extraction et de travail — enfin l’insuffisance des moyens de communication et les frais de transport. Il est fait mention de ce dernier point à plusieurs reprises, notamment dans les considérants qui justifièrent, dans le troisième tiers du dix-huitième siècle, la constitution d’un corps d'administration pour le Comté et Gouvernement du Boulonnais (Administration Provinciale

49. BERTRAND. —— Précis de l’hist. de Boul.-sur-mer. — 1829, vol. II, p. 445.

50. Un vestige de ces petites exploitations subsiste encore aujourd’hui à la carrière des Ramonettes (N° 1) où le propriétaire actuel M. Fasquel Sambon Jos. exploite son petit trou avec l’aide de deux tailleurs. Les bancs sont dépecés à laide de coins de fer. On utilise l’inclinaison des strates sur la surface desquelles, à l’aide de rouleaux, on fait glisser les blocs jusqu’au fond de la carrière. La pierre, taillée sur place, est remontée sur wagonnet plat actionné par un treuil à main.

51. GARNIER F. — Mém. géol. sur les terrains du Bas-Boul. — 1823, p. 14.

AS VBA

autorisée par lettres patentes du Roi Louis XV le 6 mai 1766 5? — dans le projet d’un canal à créer entre Marquise et Ambleteuse 5? en vue de favoriser l’exploitation des carrières de marbre, projet qui n’eut d’ailleurs pas de suite.

Quant aux moyens d'extraction et aux instruments de polissage, ils furent longtemps précaires. On exploitait par gradins, aux coins de fer et au pic surtout 54 ; deux hommes armés d’une longue scie détachaient péniblement une à une les tranches de marbre que l’on polissait ensuite par frottement.

C’est au génie inventif de Frédéric Sauvage qu’on doit dès 1821 la «scie à lames multiples avec laquelle un seul homme pouvait enlever plusieurs tranches de marbres » 5 et le moulin horizontal 55.

La technique, aujourd’hui, est encore la même ; elle n’est que plus perfectionnée : la main-d'œuvre est le plus possible remplacée par la machine, et le vent, puissance précieuse mais par trop inconstante, a fait place à la vapeur et à l’électricité.

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