PREMIERE PÉRIODE - XP SIÈCLE
Pendant la première moitié du \i' siècle, bien que de nombreux papes aient été appelés à s'asseoir dans la chaire de saint Pierre, la papauté n'existe véritablement plus, ce n'est plus une force, ce n'est plus une puissance. Les comtes de Tusculum tiennent sous leur domination la ville de Rome et disposent à leur gré du souverain pontificat qu'ils vendent souvent au plus offrant. Le pouvoir temporel n'est plus qu'une tiction ; les biens de l'Église sont dispersés de tous côtés. D'audacieux aventuriers établis à Tabri de leurs châteaux forts exploitent les routes, et, les pèlerins ne peuvent arriver aux tombeaux des apôtres que par troupes et en tirant l'épée! Dans la ville, autre tumulte, on se tue sur les
80 LES MAlililîlERS UOMAKNS
autels pour s'approprier les présents que la piété vient y déposer.
Alors apparaît Hildebrand. Diacre, son influence se fait déjà sentir; intronisé pape sous le nom de Grégoire VII, il fait rentrer dans l'ordre cette société désorganisée, mais, c'est au prix de sa liberté et de sa vie qu'est payé cet acte d'autorité. Le siège que Rome dut subir sous son règne (1084) est resté célèbre par ses tristes résultats. Bloqué avec ses ])artisans dans les forteresses établies à l'intérieur de la ville, ne pouvant résister aux Allemands de l'empereur Henri IV, Grégoire appelle à son secours Robert Guiscard. Celuici arrive, repousse les impériaux, mais ses soldats dévastent la moitié de Rome, brûlent et saccagent les églises qu'Urbain II et Pascal II s'efforceront aux dernières années du siècle de reconstruire et de réparer.
De Grégoire VII à Innocent III, les papes engagés dans des luttes sans cesse renouvelées ne peuvent affermir leur autorité sur la ville de Rome. iVrbitres du monde entier, disposant de la chrétienté au point de l'ébranler à leur aj)pel et de la lancer sur l'islamisme débordant de toute part, les souverains pontifes ne trouvaient d'asile sûr ni au patriarcat du Latran, ni même dans la cité dont ils étaient les évéques. Les Romains se croyant toujours les maîtres du monde supportaient difficilement la présence d'un maître, s'épuisaient en combats journaliers, et, leurs querelles intestines n'avaient souvent d'autre motif qu'une com-
])éiiiioji (l'iniluencc aujH'ès de celui (jii'ils savaient tenir entre ses mains la puissance par excellence, le gouvernement des consciences.
Aussi, à chaque élection, le peuple prenait parti, approuvait par ses acclamations le choix des cardinaux ou chassait à mains armées le nouveau pape si ce choix lui paraissait contraire à ses intérêts. Et la guerre recommençait. C'est ainsi, qu'au travers des querelles, des sièges, des meurtres et des exils, s'écoula le XI' siècle tout entier.
Au milieu de cet affreux désordre, chaque quartier, chaque famille se fortifiait au détriment des monuments antiques démolis sans égard pour leur valeur artistique; c'était à qui élèverait, avec leurs débris, la tour la plus haute, la muraille la plus épaisse.
Aux premiers temps de la Paix de l'Église, les temples païens avaient été dépouillés au profit des basiliques nouvelles ; Constantin avait encouragé la destruction des idoles ; Théodose l'ordonna, et Honorius renouvelant au v' siècle cet ordre barbare fut obligé d'ajouter à son édit ces mots mémorables : « S'il en existe encore dans les temples et les lieux sacrés ». Ricimer, ce suève maire du palais de Majorien et de ses successeurs, révolté de ces déprédations, avait promulgué une ordonnance prescrivant le respect des monuments de la cité ; mais cette dévastation, un moment ralentie, reprit avec une nouvelle fureur. Malgré les décrets répétés du Sénat, les barons édifiaient leurs demeures avec des
82 LES MAHBUlEIiS HOMALNS
débris antiques, et, peu après, le peuple, suivant l'exemple des nobles et des prélats, construisait ses maisons avec des matériaux ])rovenant des démolitions'.
Dès le milieu du xi' siècle et au commencement du xn% au dire des pèlerins, une foret de tours jetait son ombre menaçante sur la malheureuse Rome, et les ruines qui jonchaient le sol étaient tellement inextricables qu'elles arrêtaient les processions pontificales. Chaque famille possédait sa forteresse, et ce lamentable état de choses se poursuivit pendant toute la durée du moyen âge. Les Pierleoni campaient au théâtre de Marcellus et dans l'île du Tibre ; Urbain II dont ils furent les banquiers leur confia en outre la garde du château Saint-Ange. Les Framjipani s'établirent sur le Cœlius et le Palatin ; le Cotisée devint un de leurs châteaux forts, et, ces deux familles rivales tinrent entre leurs mains jusqu'à la lin du xn' siècle les destinées du souverain pontificat. Aussi, cette période d'extrême agitation politique comprenant le xf siècle presque tout entier n'a-t-elle rien produit en fait d'art ; il ne nous est resté aucun monument attestant chez les
1. U ii'exisle aucun texte pouvant donner une idée bien exacte de la disposition des quartiers de Rome à cette époque et de Fétat de ses monuments. On est forcé à cet égard de consulter les guides dont se servaient les pèlerins, guides connus sous le nom de MirabUia urhis Romœ. On lira avec intérêt sur ce sujet rHistoîre Monumentale de Borne, par ^I. A. Geffroy, ancien directeur de l'École française (FArchéologie à Rome. Devue des Deux Mondes, 1" sept, et 15 sept. 1879.
Romains d'alors la volonté de concevoir, la facnlié d'exécuter une œuvre quelconque.
On pouvait se faire une idée, il y a peu d'années encore, de ce qu'était, à cette époque, l'art de bâtir appliqué à une construction civile. Il existait, sur la rive gauche du ïihre, tout près de l'ancien Ponte-Rotto et du petit temple qui a pris le nom de Sainte-Marie-P Égyptienne, une ancienne maison solidement construite en briques avec de gros pilastres soutenant une corniche où se confondaient des morceaux de bas-reliefs assemblés au hasard ; on la nommait la maison de Pilate. Elle avait été la demeure d'un riche citoyen appelé Nicolas Crécentius qui avait fait graver sur la muraille l'inscription suivante : « Nicolas maître de cette demeure n ignore pas que la gloire du monde est sans valeur... mais s il Va construite ce n'est pas tant une vaine gloire qui Va poussé que le désir de renouveler Vantique beauté de Rome... » Des murailles faites de simple maçonnerie, et, pour ornements, des débris pillés dans les temples, tel était donc alors le summum de l'art architectural' .
Tandis que l'Italie, dès le milieu du \f siècle, se couvre de tous côté de superbes monuments chrétiens, que les Normands et les puissantes républiques maritimes font appel aux artistes byzantins, que les cités du nord mettent à l'œuvre les architectes et les compagnons comasques légués par les Lombards, tandis que
1. Celte maison vient de disparaître par suite de la construction des nouveaux quais du Tibre.
84 LI^:S MAliBKIi:i{S UOiVIAINS
cetle brillante iloraisoii s'épanouit, (|ue l'Eglise chrétienne répand autour d'elle un souffle de vie tellement puissant qu'il fait sortir de terre de vastes monastères et de superbes temples, Rome présente ce phénomène très particulier, que, centre du mouvement religieux, elle ne peut parvenir à construire une église. Les papes entreprennent bien quelques travaux de consolidations afin d'éviter des ruines complètes, mais, au siège même de leur puissance, il leur est impossible de donner aux nations chrétiennes un témoignage important de leur zèle et de leur munificence.
Plusieurs causes ont produit un résultat aussi extraordinaire. Tout d'abord, la fragilité du pouvoir temporel, toujours discuté et remis en question; les nombreuses vacances du Saint-Siège; les antipapes, les compétitions, les fréquentes absences volontaires ou forcées du ])ontife et de son entourage. A ces premiers motifs d'impuissance il faut ajouter l'orgueil du Sénat (pii, même après la donation de Pépin et de Gharlemagne, se refusant à humilier le Capitole devant le Latran, ne pouvait admettre qu'un simple évêque eût usurpé sa place et annulé sa puissance. Enfin, les princes, investis de l'empire d'Occident, voulaient régner sur son ancienne capitale, sans qu'un autre pouvoir pût leur porter ombrage. La papauté, l'empire, la féodalité et le peuple se disputaient la suprématie sur cette malheureuse Rome.
Tout contribuait donc à éloigner d'une ville, où ils
ËPOQUE i\r:0-IU)MAL\K (XP Sir.CLK) 85
trouvaient si peu de sécurité, les [)acifi([ues artisans et les artistes étrangers ([ui auraient pu rembellir, laissant aux Romains, si quehpie besoin se faisait sentir, la faculté de puiser à ])leines mains dans les monuments antiques, où ils étaient sûrs de trouver, encore à cette époque, non seulement des matériaux d'une valeur inestimable, mais des objets mobiliers pouvant être appropriés aux usages du culte chrétien.
11 faut arriver aux dernières années du xi' siècle pour découvrir à Rome un travail artistique d'une réelle importance, fait, semble-t-il du moins, par des artisans romains.
Sous le pontificat d'Otton, évèque d'Ostie, second successeur de Grégoire Vil, intronisé sous le nom d'Urbain II, Anastase, cardinal du titre du Saint-Clément, reconstruisit entièrement la basilique incendiée et saccagée par les Normands. Les grands travaux devaient être fort avancés, sinon terminés, à la mort du pontife, le 29 juillet 1099, puisque les cardinaux, les évtques, le clergé et les principaux citoyens de la ville s'assemblèrent dans cette église pour choisir son successeur. La décoration intérieure et la réfection du mobilier durèrent encore quehpies années ; le cardinal Anastase vécut sous les règnes troublés de Pascal II, Gélase II, Calliste II et mourut sous Honorius en 1130.
Aucune église, en Italie, n'a conservé avec autant d'exactitude les dispositions adoptées par les canons
8G LES MARBRIEI{S ROMAINS
primitifs et un mobilier aussi conforme à leurs prescriptions. Ce qu'il en reste aujourd'hui peut être considéré comme représentant les ouvrages les plus parfaits des marbriers de cette époque. Au fond de l'abside, s'élève la chaire épiscopale, la cathedra de marbre, siège de forme anti(pie dont les accoudoirs sont soutenus par des pilastres droits et dont le dossier vertical est terminé par une partie arrondie en cercle autour de laquelle se trouve gravée la vérital)le signature de l'œuvre entière:
ANASTASIVS. PRESBYTER. CARDINALIS . H VI VS . TITULI . HOC.OPVS. CEPIT . PERFECIT.
Au reste, cette chaire a été faite évidemment avec des fragments antiques, car le dossier porte encore, à sa partie postérieure, quelques lettres d'une inscription romaine qu'on a négligé d'effacer. Suivant les dispositions anciennes, un banc circulaire en marbre contourne le fond de l'abside ; le siège de l'évéque élevé de quehjues marches en occupe le milieu et se trouve situé dans l'axe de la nef principale. Le maître autel, placé en avant de l'abside, directement au-dessus de la confession renfermant les reliques de saint Clément et de saint Ignace, évéque d'Antioche, est protégé par un grand ciborium formé de quatre colonnes de marbre antique avec chapiteaux à volutes ioniques sur corbeilles de feuillage, supportant une architrave au-dessus de laquelle s'élève un étage de colonnettes formant atti-
ËPOQUK NKO-liOMAlNE (XI- SIÈCLE) 87
(lue. Une corniche supérieure soutient la toiture à deux pentes, terminée sur chaque face i)ar un fronton, telle qu'on les construisait aux preniiers siècles de l'ère chrétienne. Des tringles de fer, fixées sui' les colonnes, soutenaient les draperies qui voilaient l'autel au moment de la consécration.
Trois marches descendent de l'autel vers la clôture du sanctuaire, parapet de marbre, s'étendant dans toute la largeur de l'église, mais ouvert en son milieu, pour permettre le passage. Ce chancel est formé de pilastres à rainures dans lesquels sont emboîtées des tables de marbre décorées de baguettes entrelacées formant encadrement et de couronnes nouées par des bandelettes dans lesquelles sont comprises des croix et le monogramme du pape Jean II. Ainsi se trouve confirmée d'une façon certaine l'opinion émise précédemment que le cardinal Anastase n'a fait que reconstituer dans la basilique supérieure le chancel de la basili([ue inférieure, en complétant peut-être ce qui pouvait alors lui manquer. Des tiges de fer ou de bronze fixées sur les pilastres servaient à supporter les draperies destinées à masquer à certains moments, aux regards des fidèles, les cérémonies qui s'accompHssaient dans le sanctuaire.
Le chœur occupe le milieu de la nef principale ; élevé d'une marche au-dessus du pavé de l'église, il est entouré, sur les ([uatre faces, d'une clôture formée de tables de marbre et de pilastres semblables à ceux
88 LES MAHHUlIiRS ROMAINS
du chancel. A l'intérieur, sur un riche dallaoje de marbre, mosaïque aux chaudes couleurs dessinant de larges entrelacs, s'élèvent deux ambons. Un double escaher donne accès à celui de gauche, destiné à la lecture des évangiles et par cela même accompagné du candélabre pascal, belle colonne torse de marbre décorée de filets de mosaïque. Un seul escalier latéral monte à celui de droite où se voit un pupitre de marbre servant à i)lacer les épîtres et les livres sacrés. La clôture du chœur, comme le chancel, ])rovient de la basili(jue primitive; leurs décorations sont identiques, les profils des moulures sont les mêmes, et le monogramme de Jean II se trouve également répété sur les faces extérieures des tables.
Les ambons, au contraire, datent de l'époque d'Anastase; on ne trouve plus ici les anciens marbres blancs mis en œuvre dans le mobilier primitif, on s'est servi de panneaux de brèche, de plus, le profil des moulures est différent, ce n'est plus la finesse et la légèreté d'autrefois, on y sent la lourdeur et l'inhabileté. Néanmoins, ces deux ambons doivent être la reproduction de ceux qui existaient antérieurement, car leur forme générale rappelle dans toute sa simplicité les prescriptions de l'ancien rituel' .
Le cardinal Gaetani, neveu de Boniface VIII, fit, à la
1. Les dessins relatifs au mobilier presbytéral de Sainl-Clément ont été donnés avec le plus grand soin dans le grand ouvrage de Letarouilly sur les « Edifices de Rome ». — Gailhabaud en a reproduit une partie dans ses
ËPOQUK NÉ()-K()MAI.\K (\P SIl^CLH) 89
lin (lu \\n siècle, reparer la l)asili(iue de Sainl-Cléineiit dont il était titulaire ; et remplaça sur les tables de marbre ainsi (jue dans le cliamp des pilastres, les rinceaux, les nattes de joncs et les monogrammes par des mosaïques à fond d'or et des disques de por])liyre.
Pascal II, le dernier pape ayant régné au xi'' siècle, poursuivit les travaux entrepris par son prédécesseur. On lui attribue la reconstruction de l'église des Quatre- Saints, également détruite par les Normands, et, dans le voisinage, l'édification d'un palais où il installa sa demeure en attendant que le patriarcat du Latran fut réparé. La plus célèbre des fondations pieuses de ce pontife fut celle de l'église de Sainte-Marie-du-Peuple, près de la porte Flamminienne, sur rem})lacement présumé du tombeau de Néron. Cette église, complètement reconstruite par Sixte IV, n'a plus rien aujourd'hui (jui puisse rappeler son origine.
A travers toutes les vicissitudes dont souffrit Rome et son territoire pendant le xi" siècle, on peut difficilement discerner les éléments propres à former une école. Il est cependant possible de découvrir, dès cette époque, les traces d'un art véritablement romain. Art bien pauvre, il est vrai, comparé au degré de perfection
« Monuments anciens et modernes » ; on en trouvera également d'intéressantes reproductions dans « La Messe » de ^F. Rohaut de Fleury. Nous nous soinuies cru dispensés d(î les reproduire à uotre lour et nous renvoyons nos lecteurs à ces ouvrages bien connus.
90 Lb:S MARBUIEUS ROMAINS
qu'avaient atteint l'architecture et la scul|)ture en France et dans les pays allemands ; en Terre-Sainte, où les croisades avaient fait pénétrer l'énergie d'expansion des idées occidentales ; en Sicile et dans les provinces méridionales de l'Italie, où cette même force était venue se greffer sur les restes encore admirables du génie grec et sarrazin ; dans les provinces de l'Italie septentrionale enlin, où, sous l'impulsion des libertés communales, les nouvelles républiques faisaient construire des basiliques et des palais. Partout, à la fin du xi' siècle, s'élèvent de superbes monuments ornés avec un luxe de décoration vraiment merveilleux, le domaine des papes semble seul exclu du vigoureux élan qui produit presque partout des chefs-d'œuvre.
Ce siècle avait été cependant un siècle de prospérité financière pour l'Italie entière. Les croisades amenèrent ce résultat que le monopole du maniement de l'argent passa sur son territoire; Venise, Gènes, Pise, Amalfi s'enrichissaient des dépenses faites par les croisés, et Rome profita dans une certaine mesure de cet état général, car la cité sainte était visitée à l'aller ou au retour par nombre de pèlerins qui api)ortaient leurs offrandes sur l'autel de Saint-Pierre.
Malgré ses misères, Rome n'était pas alors complètement dépourvue d'artistes, titre trop prétentieux en regard des productions grossières sorties des mains de ses architectes, de ses maçons, de ses sculpteurs ; en
ËPOQiiK nF:o-romaim^: (xi- sikcu:) oi
tous cas, Rome n'avait jaiiiais absolument manqué d'artisans. Les corporations anciennes subsistaient encore pour la plupart, et, si les liens qui unissaient leurs membres avaient été fortement relâchés, ceux ([iii exerçaient la même profession se l'angeaient toujours sous la même bannière et invo({uaient le même patron ' .
A partir de la fin du xr' siècle, on peut donc constater dans le domaine de l'Église un certain mouvement artistique. Guidés par les anciennes traditions et par les modèles qu'il ont sous les yeux, moines ou laï({ues, entrent dans une voie nouvelle. Encouragés par le pouvoir pontifical qui, pour affermir son autorité, em-
1. Les corporations romaines correspondaient à Vllelairia des grecs, le véritable compagnonnage; plusieurs personnes réunies dans un môme but, pour exploiter une même fonction ou exercer un même art, formaient un collégium (du vei'be, colligere, réunir); on trouvait les collèges des marchands, des serruriers, des fondeurs, etc Ces corporations, tellement
puissantes que les pouvoirs publics s'étiiient trouvés dans l'obligation de compter quelquefois avec elles, avaient vu leur nombre considérablement réduit par un édit de Septime Sévère.
Constantin dut même autoriser celles qui avaient survécu à fusionner entre elles; les maçons, les fabricants d'escaliers, les bûcherons, s'unirent en un seul groupe; ce mouvement de concentration s'accentua, et il arriva un moment où toutes les corporations ouvrières de Rome ne formèrent plus qu'une seule association. Pendant cinq siècles, l'instinct corporatif, bien qu'affaibli, survécut à Rome, car, au viii« siècle, on peut constater que toute industrie locale n'était pas morte et que les ferrons, les chaudronniers, les tailleurs de pierre et les orfèvres prenaient part aux cérémonies officielles. Au xf siècle, les corporations existaient certainement, comme autrefois, à l'état d'association; on possède les statuts de celle des agriculteurs, sorte de pacte conclu entre les associés et leur prieur ou syndic. Ces statuts ressemblent étonnamment à ceux des antiques corporations; l'influence traditionnelle était donc encore grande et se faisait sentir dans chaque art.
Rodocanachi : Les Corporations ouvrières à Rome.
])loie tous les moyens, ils construisent quelques rares églises, mais, plus souvent, consolident et restaurent les anciennes, les ornent de nouvelles façades, de portiques, de portes, de fenêtres, de motifs de toutes sortes, conçus dans des formes rajeunies. A l'intérieur, le mobilier est réparé, renouvelé, les autels s'enrichissent, s'entourent d'une certaine magnificence. Alors, le progrès des arts se manifeste de jour en jour plus vivement, et les architectes, prenant toujours pour point de départ de leurs études l'art antique romain, interprètent, il est vrai, ses lois d'après les besoins d'alors ou suivant leur pro])re fantaisie, mais finissent néanmoins par créer un style à ])art, dérivé de l'antique, bien que s'en éloignant par toutes sortes de déformations, de petitesse et de mesquine délicatesse.
Si le temps et les révolutions ont fait disparaître une grande partie de ces œuvres intéressantes, il nous en reste encore quelques-unes ; et les noms de leurs auteurs sont même en partie parvenus jusqu'à nous. Rome est pauvre en ce genre de reliques ; les recherches y demeurent à peu près sans résultat, les églises romaines ayant été trop souvent et trop complètement bouleversées; mais les petites villes du domaine de Saint-Pierre nous offrent à cet égard de plus abondants renseignements.
Généralement, les architectes du moyen âge, chargés d'un travail de restauration, avaient soin d'incruster
^J'OQUK NÉ()-I{OMAIiNK (XI'" SlF.CLK) 93
(laiis les nouvelles maçonneries les Cragnienls anciens qui leur paraissaient présenter quelque intérêt, soit par leur mérite artistique, soit en raison des inscriptions dont ils étaient revêtus. Au milieu de ces débris : ligures, chaj)iteaux, inscriptions, panneaux sculptés, nous découvrirons quelquefois un nom et nous le saluerons comme un glorieux trophée : signature probante, document précieux pour reconstituer l'histoire artistique de ces époques obscures. C'est ainsi que sur la façade de l'église Saint-Dominique, à Narni, église qui date du ix' siècle, on voit une pierre portant, gravés, les mots:
MAGISTER ONESTVS ARTIFEX.
Quel a été cet Onestus? je l'ignore. Qu'a-t-il fait encore? je ne peux plus le savoir; mais je m'incline devant son souvenir, puisque ses contemporains lui avaient donné le nom d'artiste et le titre de Maître.
Du reste graver le nom d'un artiste sur le monument qu'il avait élevé était une coutume bien ancienne, les grecs de l'antiquité la mirent souvent en pratique en y ajoutant quekjuefois le nom de sa ville natale, de son pays d'origine et la date de l'exécution du travail. Bien des noms oubliés par les historiens nous sont ainsi parvenus, et, grâce à ces inscriptions, il a été possible d'établir une classification artistique des différentes écoles. Cet usage était moins général chez les Romains ; leurs abondantes inscriptions mettent toujours en évi-
94 l.b:S MAUHlilKUS ROMAINS
dence le nom de l'empereur ou celui du consul, souvent celui du donateur, mais bien rarement celui de l'artiste. On peut cependant lire, gravée sur la scène (lu théâtre d'Herculanum :
P. NVMIDVS ARCHITECTVS;
mais il nous serait impossible de citer un autre exemple.
L'Italie du moyen âge, telle qu'elle s'est constituée dans les dernières années du xi' siècle et la première moitié du xn' présente, avec la Grèce anticjue, une frappante analogie: même division du territoire, mêmes limites étroites de la patrie, réduite souvent aux murailles d'une ville, même ardeur à en soutenir la gloire. Aussi n'est-il pas surprenant de trouver, dans ces petits centres d'action, des artistes désireux de se faire connaître, en transmettant à la postérité leur nom gravé sur la pierre ou le marbre. Il est néanmoins fort difficile de découvrir dans les États de l'Église, avant les premières années du xn' siècle, une œuvre d'art indiquant, avec quelque certitude, la date de son origine et le nom de son auteur.
La reprise au travail, la poussée artistique que Ton constate alors dans les provinces romaines, venait-elle de la simple tradition remise en honneur, ou bien, s'était-il élevé quelque part une école ayant pu former des artistes et des praticiens?
Certains auteurs ont attribué aux maîtres grecs du Mont-Cassin et à leurs élèves, une grande part dans les
ËPOQIIK NËO-UOMAIM: (\1' SIÈCLK) 95
travaux ô 'art de toute espèce, exécutés dans ces contrées . Nous ne partaj>eons pas cette opinion. L'école du Mont- Cassin, absolument byzantine, avait bien créé des mosaïstes, des fondeurs, des enlumineurs, des peintres, dont l'influence artistique a ])u se faire sentir au loin, mais il n'en est sorti aucun architecte ayant exercé son art en dehors d'un voisinage immédiat, du moins, nous ne voyons s'élever nulle part, dans les provinces du domaine des papes à cette époque, un monument présentant les caractères de l'architecture byzantine. Quant aux sculpteurs, l'atelier monacal leur avait peut-être appris à manier le ciseau, mais ils s'étaient sans doute empressés d'oublier ses modèles en pénétrant sur les terres de l'Eglise romaine, car, contrairement à ce que nous avons constaté pour les mosaïques, aucun monument ou fragment de sculpture ne présente les traces du style byzantin.
Les maîtres lombards, répandus dans les cités italiennes et venus à Rome, ont donc seuls fait éclore le germe artistique qui s'y trouvait à l'état latent ; germe développé par la suite, à l'abri d'un état politique devenu plus stable et plus prospère. Les architectes, les sculpteurs et les marbriers, ne tardèrent pas à se prêter un mutuel concours, et dans l'exécution d'un ouvrage important, la direction en était dévolue au plus habile. Il se créa ainsi des ateliers dont les membres étaient désignés sous le nom (Vaffidati, compagnons, affiliés. Arrivé à un certain degré de talent et de renom-
% lh:s marbriers romains
niée, le coii]i)agnoii devenait maître et ponvait alors signer: Magister Marmorarius ; titre très envié dont il avait droit d'être fier.
En raison de son origine classique, le style ainsi créé avait reçu le nom (VOpus Romamun ; la chronique de Subiaco, en parlant de travaux exécutés ])endant le gouvernement de l'abbé Jean, vers 10G5, dit: Feeit ante portam monasterle arcum Romano opère'.
11 ne faudrait pas cependant se montrer trop ingrat envers les maîtres du Mont-Cassin; le mobilier presbytéral leur doit sa plus brillante décoration. On y pratiquait en effet deux genres de mosaïques désignées sous le nom général de Opus ex aureo vitris, ou de Vitreis lapidis: la mosaïque artistique, s'appliquant à couvrir de grandes surfaces, à reproduire des personnages et des tableaux d'ensemble, et la mosaïque d'incrustation, destinée à enrichir les meubles des églises, à orner et à rehausser de son éclat les surfaces de marbre ou de pierre, par la juxtaposition, suivant des formes géométriques extrêmement variées, de petits cubes d'émaux et de verre doré. Ce genre de travail, Lavori da searpeilo (travaux de petit ciseau), était peut-être regardé comme inférieur par les grands mosaïstes et les peintres, mais, en dehors des quelques laïques qui s'y adonnaient, ces œuvres de patience convenaient parfaitement aux longues heures du cloître. Aussi, les