CHAPITRE II
ÉPOQUE INÉO-ROMAINE
SECONDE PÉRIODE XIl'' SIECLE
A la grande querelle des Investitures occupant encore une partie du xii'' siècle, succéda la lutte entre les Guelfes et les Gibelins, lutte soutenue au nom de la liberté sous la haute direction des papes. Dans cette phase nouvelle de la rivalité des deux pouvoirs supérieurs, l'autorité des pontifes est souvent mise en échec à Rome par la turbulence du peuple et par la toute-puissance que se sont arrogé quelques puissantes familles ; les théâtres, les thermes, les tombeaux antiques, tous les monuments pouvant offrir une retraite, sont transformés en forteresses, et, du haut de leurs murailles, les barons bravent la papauté. Les Savelli s'établissent sur l'Aventin ; les Conti érigent au forum de Nerva la célèbre tour qui fera encore l'admiration de Pétrarque ; au forum de Trajan se dresse la tour des Milices; les Colonna s'emparent du mausolée d'Auguste et finissent par posséder dans Rome un vaste esj)ace hérissé de défenses et de palissades; le tombeau de Cœcilia Metella
sur la voie Ap])ia, crénelé comme celui de la famille Plautia près de Tibur, sert de forteresse aux Caëtani. Un moment apaisés sous la sévère administration de Callixte II, les troubles reparaissent à sa mort, et Rome redevient la proie des discordes civiles. Le règne d'Innocent II marque bien encore un temps de repos et de régénération, mais à la voix d'Arnaud de Brescia, la sédition éclate de nouveau, etlexii" siècle se termine à Rome, comme il avait commencé, dans l'agitation et l'impuissance.
Jean de Gaëte, cardinal-diacre du titre de Sainte- Marie in Cosmedin fut, sous le nom de Gélase II, un des premiers papes du xif siècle. Élu après la mort de Pascal II en 1118, son règne d'une année fut troublé par des scènes de violence inouïe auxquelles il ne put survivre ; Callixte II lui succéda. Néanmoins, pendant le court séjour qu'il fit à Rome, Gélase s'était souvenu que régiise de Sainte-Marie in Cosmedin lui avait appartenu; il en ordonna la restauration, et Callixte hérita du soin de veiller à l'exécution de cette pensée.
Bien que le pape Callixte II, d'origine française, n'ait fait que de courts séjours en Italie, sa présence à Rome fut marquée par des événements considérables. Son entrée dans la ville, le 3 juin 1120, fut une marche triomphale : tiare en tète, monté sur un jialefroi blanc, précédé d'une procession d'enfants qui portaient des palmes et des fleurs, il traversa pour se rendre au La-
traii des rues pavoisées de feuillages et de tentures. A peine arrivé, il ordonne la création d'un oratoire dédié à saint Nicolas de Bari, fait relever le maître autel de Saint-Pierre, et l'entoure d'un nouveau pavement de marbres de couleur, répare les aqueducs, et consacre par une dédicace solennelle l'église nouvellement restaurée de Sainte-Marie in Gosmedin, un des sanctuaires les plus vénérés des Romains.
Cette église, reconstruite une première fois, comme nous l'avons vu, par le pape Adrien F", de nouveau abandonnée pendant les x' et \f sièles, était arrivée au commencement du xif à un lamentable état de délabrement, lorsque Gélase II conçut la pensée de la rétablir dans son ancienne splendeur. Appelé à diriger les destinées de l'Église, Gélase confia le soin d'exécuter les travaux à un prêtre nommé Alfanus qui lui avait succédé comme titulaire de Sainte-Marie in Gosmedin.
Alfanus, devenu camérier de Gallixte II, recueillit de larges offrandes et put, quelques années après, faire graver sur le listel de la table du maître autel, en mémoire de la consécration pontificale, l'inscription suivante encore lisible aujourd'hui :
DEDICATVS . E . HOC ALTARE . P . MAN VS . DOM . CALLIXTI.PP.il SVl PONTIFICATVS ANNO IV MENSE MAIO.DIE. VI ALFANO CAMERARIO EIVS DONA PLVRIMA LARGIENTE . AN . M . CXXIII .
NDC.I
116 LES MAIUîHIERS liOMAINS
Les travaux n'étaient pas achevés à cette épo([ue et se prolongèrent jusqu'après la mort d'Honorius II, successeur de Gallixte. Mais la date de l'inscription (1123) fixe une époque à laquelle ils peuvent être généralement rapportés.
L'ancien chœur installé par Adrien I" devait, pour se rapporter aux usages et aux prescriptions des canons, comprendre des balustrades ou parapets, un pulpitum servant à la lecture des évangiles et un ambon lui faisant face; de plus, un chancel devait séparer le chœur du sanctuaire. Alfanus s'attacha autant que possible à reconstituer les anciennes dispositions. Mais ayant trouvé la balustrade du chœur et le chance! en trop mauvais état pour être remis en place, il les fit supprimer et se servit des panneaux de marbre qui en provenaient pour en faire des dalles de pavage.
Il nous a été possible de reconnaître, pendant que s'exécutait récemment dans l'église un travail de restauration assez important, (jue beaucoup de ces dalles de pavage, encore couvertes de mosaïcpies et d'incrustations de marbre sur leur surface extérieure, étaient ornées de sculptures sur la face appliquée contre terre. Ces décorations, composées de triples baguettes de jonc entrelacées suivant des combinaisons régulières formant des losanges et des cercles contenant des fleurons ou des rosaces, ressemblent beaucoup aux ])anneaux du ix' siècle quel'on voit exposés sous le portique de Sainte-Marie au Transtévère. C'est la même facture et
ÉPOQUE NÉO-ROMAINE (Xll'' SIÈCLE)
le même style, la jneme ordonnance; aussi, loiii [)Oi'ic à croire que les dalles de Sainte-Marie in Cosmedin doivent provenir de la restauration entreprise au temps du pape Adrien ï\ La mine jusqu'alors inépuisable des marbres de Tancienne Rome commençait-elle à s'ai)pauvrir? Les constructions nouvelles et les misérables fours à chaux qui ont tant dévoré de chefs-d'œuvres à Rome en avaientils tari la source? 11 faudrait l'admettre puis([ue nous constatons ici, comme uous le ferons encore autre part,
Inscription sur le pavement de marbre de l'église de Sainte-Marie in Cosmedin.
Rome. — xii^ siècle.
que certains matériaux déjà mis en œuvre, déjà décorés d'un travail artistique intéressant, ont été employés à une autre destination leur faisant perdre ce premier caractère d'œuvre d'art, et cela, sans autre motif apparent que d'éviter l'acquisition de matériaux nouveaux. Le dallage, ainsi obtenu, forme un chœur surélevé d'une marche au-dessus du pavage général de l'église. Alfanus le fit décorer d'une grande mosaïque de marbre et de por])hyre formant de larges enroulements
dans la partie centrale avec, aux angles, quatre panneaux représentant des dessins de damier encadrés de bandes de marbre blanc. Nous connaissons ce genre de travail; rien ne différencie celui-ci, ni dans l'agencement des éléments, ni dans la composition, ni dans l'exécution d'avec les beaux pavements en Opus Tessellatum dont Rome fournit tant d'exemples; ce sont toujours les mêmes disques enlacés de bandes de mosaïques à trois ou quatre couleurs, faites de marbre blanc et noir, de porphyre et de serpentine. Alfanus a cependant tenu à revendiquer pour lui seul l'honneur auquel l'auteur du pavement de Sainte-Marie in Cosmedin aurait pu prétendre: sur la bande d'encadrement des panneaux d'angle, on lit gravé d'un coté :