Voir Basiliques et Mosaïques, t, II, p. i74-i
ËPOQUE ROMAINE (X lll*^ SIÈCLE) 247
très élevée, est incrustée (riin succession de tables de porphyre et de disques de serpentine entrelacés par des bandes de mosaïque à fond d'or. Une toiture élevée, lourde et disgracieuse vient malheureusement gâter l'élégance de la colonnade en retombant directement sur l'entablement. Les murs intérieurs sont encore couverts de peintures exécutées peu de temps après la mort d'Honorius.
Ce portique, très pittorescpie d'aspect, très intéressant à étudier dans ses détails, donne une idée bien exacte du degré d'assimilation auquel les architectes romains du moyen âge avaient pu atteindre en prenant pour modèles les restes de l'antiquité, mais il fait sentir en môme temps l'immense distance qui séparait encore leurs travaux les plus soignés d'avec les monuments qu'ils voulaient imiter'.
Avant de pénétrer dans l'intérieur de la basihque et de nous étendre sur la beauté de son luxueux mobilier, nous devons signaler, en passant, deux ouvrages exécutés à la même époque que le portique extérieur de Saint-Laurent.
Le narthex de l'église de Saint-Georges au Vélabre, bien qu'édifié pour la première fois par le pape Zaccharie en 745, bien que refait une seconde fois au ix' siècle, par Grégoire IV, et orné de peintures à cette époque, a été entièrement reconstruit au xni' siècle par les soins et par les libéralités d'un prieur de l'église.
1. Voir pour les détails de ce portique : Edifices de Rome, Leiarouilly, vol. ill, pi. 268 ; et pour la vue d'ensemble : Basiliques cl Mosaïques, vol. 11, p. ii8.
Quatre colonnes surmontées de chapiteaux ioniques assez correctement exécutés, et deux forts piliers d'angle couronnés de moulures et de fragments de sculpture datant du viii' siècle, posent sur un soubassement ouvert vis-à-vis de la porte de l'église et supprimé sur les côtés afin de permettre le libre accès aux voitures. Ces points d'appui supportent directement un entablement de proportions assez anormales, composé d'une architrave sur laquelle est gravée une longue inscription, d'une haute frise et d'une corniche où la brique, les modillons de marbre et les morceaux de terre cuite se trouvent bizarrement réunis pour former différents corps de moulures . Le texte de l'inscription est diffus et donne peu d'indication précise: « La jjîeuse ambition qui animait Stefano, prêtre « de cette église, homme d'un rare mérite, d'être élevé « jusqu'aux régions célestes en récompense de cette cons- « truction faite de ses deniers en Vhonneur de saint « Georges, » Elle ne comprend ni date, ni nom d'auteur, cependant, la forme des caractères nous reporte très vraisemblablement au commencement du xni' siècle. Cette opinion se trouve confirmée par la simihtude absolue existant entre les chapiteaux ioniques des colonnes et ceux des portiques de Saint-Jean et Paul et de la basilique de Saint-Laurent-hors-les-Murs; or, nous savons avec certitude, au moins en ce qui concerne ces derniers, qu'ils ont été exécutés vers 1220, nous pouvons donc fixer à peu près à cette même époque la date de la reconstruction du portique de Saint-Georges au Vélabre.
Le second des ouvrages que nous désirons signaler est iin autel paraissant absolument contemporain des travaux exécutés au portique de Saint-Laurent.
11 résulte d'une inscription métrique placée dans le chœur, que le pape Honorius III consacra, en 1221, aux saints Vincent et Anastase, une église construite auprès de Rome, à l'endroit appelé les Trois-Fontaines, lieu de pèlerinage où, suivant la tradition, saint Paul subit le dernier supplice. Un des autels de cette église est formé d'une table de pierre supportée au centre par une courte colonne à chapiteau ionique, et aux quatre angles par des piliers carrés. Cette disposition, fort ancienne, n'offrirait rien de particulier, s'il n'existait une ressemblance frappante entre cette colonne centrale servant de support et la colonne de la Flagellation, apportée de Jérusalem à Rome en 1223. Toutes deux sont de même diamètre et de même grandeur, seulement ici on a ajouté le chapiteau pour pouvoir atteindre la hauteur normale d'une table d'autel. Cette similitude, due à la vénération dont on entourait alors une relique aussi sacrée, indique d'une façon presque certaine que l'autel dont nous parlons a dû être exécuté très peu de temps après l'arrivée à Rome du pilier de marbre auquel le Christ avait été attaché pendant sa passion.
Entrons maintenant dans la basilique de Saint- Laurent-hors-les-Murs. Cette église avait été meublée
250 LES MAIIBllIERS ROMAINS
par les successeurs d'Honorius, principalement par Innocent IV, vers 1243, avec une telle magnificence que le siège épiscopal et les deux ambons peuvent encore être regardés comme les plus beaux spécimens de l'art du marbrier romain à cette époque'.
Des deux ambons placés vis-à-vis l'un de l'autre au milieu de la grande nef, le plus simple, destiné au lecteur, est formé de tables de brèche violette séparées par d'étroits pilastres ; il n'a (pi'un seul escalier, quatre marches arrivent à la hauteur du soubassement et sepi autres, en retour d'équerre, amènent à la cuve; celle-ci fait sur la façade une saillie que protège un parapet à trois faces.
L'autre ambon servait et sert encore aux prédications. Beaucoup plus riche (pie le précédent, il reproduit exactement la forme, la décoration, l'agencement même du bel ambon de Corneto. A-t-il également pour auteur Giovanni di Guido qui se serait répété dans les deux ouvrages? Ce meuble est-il au contraire une copie faite postérieurement, d'après l'original de Sainte-Marie in Castello? La seconde hypothèse nous semble plus admissible: Guido, s'il avait été l'auteur de Tambon de Saint-Laurent, l'aurait certainement revêtu d'une inscription analogue à celle que nous avons relevée,
1. Les ambons de Saint-Laurent-hors-les-Murs ont été plusieurs fois reproduits; on en trouvera Fensenihle et les détails dans les ouvrages déjà cités: Letarouilly, Edifices de Rome, I; IL (lailhabaud: Monuments anciens et modernes^ 1; R. Rohaut de Fleury: La Messe.
r:P0Qur: jiOMAiNE (\ii^ siÈCLi:) ^51
sur ceux (jui })orteiit sa signature, tandis que date, signature ou inscription font ici complètement défaut. A ce premier indice, il faut ajouter que la cathedra du chœur a été érigée sous Innocent IV en 1254; or, il est probable que le même marbrier a dû être chargé en même temps de tous les travaux relatifs à son art. L'ambon de Corneto pouvait, encore à cette époque, être regardé comme un type, et pris pour modèle, tout en ajoutant à sa décoration une plus grande quantité de marbres précieux et de mosaïques, afin de le mettre en rapport avec l'importance de la basilique.
A l'origine, le grand ambon de Saint-Laurent devait être symétrique et comporter deux escaliers semblables, l'un à droite l'autre à gauche; par une regrettable mutilation le premier palier de droite et les marches inférieures ont disparu. La façade principale repose sur un soubassement comprenant dans sa hauteur deux gradins en forme de bancs ; au-dessus, murs et parapets sont divisés en panneaux par des bandes de mosaïques encadrant des disques de porphyre et de serpentine; les pilastres de séparation et les piliers extrêmes sont également ornés de mosaïque. La cuve polygonale en saillie porte sur une corniche délicatement sculptée ; quatre pilastres, ornés d'incrustations sur fond d'or, séparent les trois panneaux de marbre précieux dont se compose le parapet. Dans celui du milieu, un aigle aux ailes déployées tient dans ses serres le corps
d'un animal peu reconnaissable, peut-être un mouton, représentation de l'Agneau pascal. Une cymaise légère, agrémentée de feuilles d'eau, couronne le parapet et court sur toutes les parties rampantes.
La façade postérieure, sur laquelle la cuve fait également saillie, est sensiblement moins ornée, de simples panneaux la décorent. Les matériaux employés à la construire proviennent certainement d'un monument plus ancien, car on peut voir, sur les faces intérieures des panneaux, des traces d'inscriptions ainsi que d'assez grossières images gravées au trait représentant un cerf, un oiseau, un animal send)lable à un renard et quelques plumes de paon ; mais il est impossible de déterminer si ces débris appartenaient à l'ancien chancel de la basilique ou à la balustrade du chœur dont on voit encore les altaches sur les faces latérales du peiitambon. Du reste, aucun caractère chrétien ne distingue ces figures auxquelles on pourrait même attribuer une origine payenne.
Un candélabre pascal, reposant sur les reins de deux lions accouplés, accompagne cet ambon; le fût est une colonnette cannelée en spirales incrustées de mosaïques, et surmontée d'un chapiteau corinthien très finement sculpté.
La cathedra représente à elle seule un véritable monument. L'abside circulaire de l'ancienne basilique ayant disparu par suite de son changement d'orientation, le fond du chœur est actuellement occupé par un mur droit
auquel se trouve adossé le siège épiscopal et les bancs destinés aux membres du clergé'.
Sur un soubassement de marbre, formé d'une marche et d'un gradin, s'élève une sorte de chancel dont le trône occupe le milieu. De chaque côté, un socle en porjdiyre supporte un vaste panneau formant dossier, subdivisé lui-même en quatorze caissons placés sur deux rangs ; chaque caisson a pour fond une dalle de ])orphyre, et est environné d'une bande de mosaïques d'émail et d'or; une corniche couronne ces panneaux et repose, aux extrémités, sur des pilastres accotés de colonnes torses ; la sedia, élevée à la partie centrale sur un haut degré, domine cet ensemble.
Tout le talent, toute la patience, toute l'ingéniosité de l'artiste ont été mis à contribution pour décorer ce siège avec une magnificence exceptionnelle : partout, des disques de porphyre entourés de cercles et d'entrelacs en mosaïques surpassent encore en éclat la splendide ornementation des grands panneaux. Sur le dossier, on lit, gravé en beaux caractères romains :
XP\ . NASCENTIS . IN . SECVLV . VERO .
MANENTIS.ANNVS.MILLENVS.QVINQVAGENVS.
QVARTVS . DVCENTVS.
1. Voir Gailhabaiid: Monuments anciens et modernes, l. Il: Rohaiit de Fleury: La Messe. LeLarouilly: Edifices de Rome, vol. III.
Cette année, I'2î)i depuis lanaissancc du Christ, qui marque ainsi la fin de ce superbe travail, vit mourir le pape Innocent IV. Le pontife avait pu achever cette œuvre qui lui était chère ; mais combien nous déplorons aujourd'hui de n'en pas connaître l'auteur; nulle part on ne découvre les noms de celui ou de ceux qui Pont exécutée. Peut-être est-elle due à des moines anonymes abritant leur personnalité derrière les murailles du monastère annexé à la basilique; peut-être pourrait-on l'attribuer avec quelque vraisemblance à l'un des Gosmati, leur réputation était grande à Rome à cette époque, et nous trouverons à Givita-Castellana une œuvre absolument semblable dans l'ensemble et dans les détails, portant la signature de l'un des membres de cette famille. Mais il pourrait être téméraire de décider en se basant sur un indice aussi peu certain; toutes les œuvres des Cosmati sont signées, celle-ci ne l'est pas; et, il ne faut pas oublier que des exemples de balustrades ou de parapets de chœur, ayant beaucoup d'analogie avec les parties latérales du trône épiscopal de Saint-Laurenthors-les-Murs, existaient alors à Corneto, à Alba-Fucense et même à Rome, aux églises des Saints-Nérée et Achillée et de Sainte-Sabine.
De l'examen de celte cathedra nous emportons cette conviction: que le siège épiscopal, autrefois placé au fond de l'abside démoli, a dû être conservé, et, que pour lui donner plus d'importance on en a surélevé le dossier dans la forme des trônes bvzantins ; les deux
Siège épiscopal. — Église de Sainte-Balbine ù Rome. — xiir siècle.
grands panneaux latéraux ont du également occu])er les deux côtés de la façade de l'ancienne clôture du chœur.
Nous n'avons pas cru devoir présenter le dessin d'un ensemble qui a déjà donné lieu à de nombreuses reproductions, nous pensons qu'il sera plus intéressant de faire connaître à nos lecteurs une autre cathedra absolument semblable de forme, de style et d'ornementation, mais moins généralement visitée que celle de Saint-Laurent.
Elle se trouve à Sainte-Balbine, petite basilique très ancienne située derrière les thermes de Garacalla; le siège épiscopal placé au fond de l'abside répète exactement celui de Saint-Laurent, sauf les montants des accoudoirs qui sont restés ici dans leur état primitif. La partie supérieure du dossier surtout est absolument identique, même dessin et même travail de mosaïque; ces deux ouvrages peuvent avoir été copiés l'un sur l'autre, du moins, l'anonymat gardé des deux côtés, tend à faire supposer qu'ils ont pour auteurs des membres d'une même communauté religieuse.
Le cardinal Fieschi, neveu d'Innocent IV, survécut peu à son oncle, mourut dans le courant de l'année I25G, et fut inhumé dans la basilique de Saint-Laurent-horsles-Murs, qu'il avait probablement contribué à doter de son superbe mobilier'. A défaut de date inscrite sur son tombeau, nous pouvons supposer que ce monument a
1. Le mausolée du cardinal Fieschi est adossé au mur près de la grande porte d'entrée, à droite en pénétrant dans l'église.
été érigé peu de temps après la mort du cardinal, mais aucune signature ne nous révèle le nom de l'auteur.
Quoiqu'il en soit, c'est un étrange mausolée, différent par ses formes et par son caractère de tous ceux que nous avons rencontrés jusqu'ici. L'urne destinée à contenir le corps du défunt est un magnifique sarcophage antique de l'époque impériale, élevé sur un socle de marbre; la façade représente une cérémonie nuptiale admirablement sculptée en bas-relief, et le couvercle est orné aux angles de quatre beaux mascarons. Appuyée contre le mur de l'église, cette tombe est surmontée d'une sorte de ciborium, dont trois côtés sont seuls visibles, le quatrième étant appliqué au mur. Deux colonnes de marbre blanc, à bases et à chapiteaux ioniques, sup])ortent en avant une architrave décorée d'une bande de mosanjue à fond d'or; au-dessus, une rangée de colonnettes, retournant sur les parties latérales, porte une seconde architrave également incrustée, sur laquelle vient s'appuyer une toiture à deux versants.
Cette disposition rappelle les ciboria construits aux premiers siècles de l'Église ; cependant, un examen attentif des détails ne permet pas de croire à la transposition au-dessus du sarcophage d'un véritable ciborium. Les grandes colonnes sont peut-être des fûts antiques, mais les chapiteaux ioniques ont trop d'analogie avec ceux du portique extérieur pour ne pas avoir la même origine; une des bases porte même des griffes, ce qui exclut toute présomption d'antiquité. Ce dais
Tombeau du cardinal Ficschi. — Basilique de Saint- Laurent-liors-des-Murs à Rouie.
xiif siècle.
OU baldaquin, dont l'attique à colonnettes est disposé comme celui du grand ciborium du maître autel, aurait donc été érigé après la mort du cardinal pour donner plus d'importance à sa sépulture. Sur la partie du mur comprise entre les deux pilastres postérieurs, une peinture de style byzantin, bien en rapport avec les mosaïques de cette époque, représente le Christ assis, bénissant, ayant à ses côtés, d'une part, saint Hyppolite et saint Laurent présentant le pape Innocent IV agenouillé, et de l'autre, saint Etienne et saint Eustache implorant la miséricorde divine en faveur de Fieschi, petite figure prosternée, vêtue de la mître et de la chape épiscopale.
Se servir d'un sarcophage antique pour en faire une sépulture chrétienne n'était pas une innovation, mais, faire servir ce sarcophage à renfermer les restes d'un prélat et le placer dans une basilique, était peut-être une hardiesse à cette époque; cependant, nous en connaissons quelques rares exemples. Innocent II, mort à Rome en 1143, avait été enseveli dans l'urne de porphyre primitivement destinée à renfermer les cendres de l'empereur Adrien, et, le sarcophage avait été déposé à Saint-Jean-de-Latran; ce très précieux spécimen de Tart romain, mis en pièces par la chute de la charpente de la basilique pendant le grand incendie, pouvait, à l'époque de Fieschi, constituer un précédent. Il faut encore citer le sarcophage antique renfermant les restes du pape Adrien IV, mort en 1154, déposé aujour-
d'iiui dans les cryptes \ aticanes ; mais il serait difficile d'indiquer d'autres tombeaux de ce genre datant des xii'' ou xiii' siècles.
L'église de Sainte-Marie in Ara Cœli possède deux ambons situés vis-à-vis l'un de l'autre, à l'extrémité de la grande nef, et adossés aux deux derniers piliers.
Celui de gauche, côté de l'évangile, est un pulpitum n'ayant qu'un seul escalier droit pour monter au palier ; par une dérogation aux anciens usages, cet escalier n'est plus placé parallèlement, mais se trouve être perpendiculaire à l'axe de la nef. Sur un socle uni, un premier soubassement, divisé en grands panneaux de serpentine bordés de mosaïques, est orné sur la façade d'un disque de porphyre surmontant six petites arcades ; au-dessus, des pilastres limitent les trois faces du parapet polygonal de la cuve; celle du milieu, encadrée par des colonnettes torses dégagées, avec cannelures incrustées de mosaïque, chapiteaux sculptés et bases moulurées, présente, en haut relief, un aigle tenant un serpent dans ses serres, emblème de l'Église triomphant de l'Erreur. L'Encorbellement du paher repose sur une corniche richement ornée d'où se détachent les consoles qui supportent les colonnettes ; les parties rampantes triangulaires, décorées de disques et d'encadrements de mosaïques suivent l'inclinaison des marches et rejoignent le parapet. Ce meuble, très brillant par la richesse des matériaux dont il est composé, n'est pas
Ambon. — Éj^lisc de Sainte-Marie m Ara Cœli à Roaie. — xiir siècle.
une œuvre originale, c'est une adaptation d'éléments divers rapprochés assez maladroitement par des mains inhabiles, à en juger à la lourdeur de la sculpture et au peu de finesse des moulures. Ces restaurations d'anciens mobiliers étaient presque toujours confiées à des moines dont la patience et la bonne volonté dépassaient trop souvent le talent.
L'ambon de droite, côté del'épître, bien que de forme absolument semblable à celui qui vient d'être décrit, en diffère cependant par quelques détails: ainsi, les panneaux de la cuve sont ici en marbre blanc avec encadrements de mosaïques, séparés par de simples pilastres, sans l'adjonction de colonnettes détachées. On peut reconnaître, sur les faces intérieures de ces panneaux, des motifs de sculpture et des croix dans le style du viii' siècle, indiquant que ces marbres proviennent d'un monument ou d'un meuble très ancien; mais, ce qu'il faut surtout remarquer, ce sont deux pilastres assez larges, placés sur les faces latérales de l'ambon, à l'intersection du rampant et du parapet de la cuve, pilastres décorés de bandes de mosaïque d'émail sur fond d'or, d'un dessin très délicat et d'une exécution très fine, n'ayant aucun rapport avec la façon dont sont traitées les mosaïques voisines. Sur le listel supérieur de l'un de ces pilastres on lit gravés les mots :
LAVRENTIVS CVM.
Et sur le listel de l'autre :
206 LRS MARBRIERS ROMAINS
lACOBO FILIO SVO VIVVS HVJVS OPERIS MAGISTER FVIT.
Ces deux inscriptions n'en forment réellement qu'une seule, et les deux derniers mots sont écrits en lettres verticalement })lacées.
Le marbrier Laurent vivait, comme nous le verrons plus tard, entre les années 1140 et 1210, mais à partir de 1205 on ne trouve plus trace d'aucune collaboration entre lui et son fils ; la signature commune a donc été gravée vers la lin du xn' siècle ou dans les premières années du xiii', alors que l'église d'Ara Cœli, confiée à la garde des moines bénédictins, était encore placée sous l'invocation de Sainte-Marie au Capitole.
Il n'est pas difticile, en choisissant dans les deux meubles dont nous venons de parler certains éléments de style analogue, de reconstituer un véritable ambon, tel que les marbriers romains avaient l'habitude d'en construire, avec une tribune, deux parapets et deux escaliers latéraux pour y accéder. Laurent et Jacques ont certainement dû créer un meuble parfait, très riche, très déhcatement travaillé même si l'on en juge par ce qui reste; longtemps après, eut lieu la dislocation de cet ambon pour former au moyen du raccordement de quelques-unes de ses parties les deux chaires bizarres que nous voyons aujourd'hui.
Rome offre, du reste, de nombreux exemples de
ÉPOQUE ROMAIXE (Xlll^ SIÈCLE) 267
meubles presbytéraux refoits par des anonymes avec des fragments provenant de monuments plus anciens. Ainsi, l'église des Saints Nérée et Achillée, fondée par le pape Léon III (798-816) pour recevoir les restes des saints martyrs déposés jusque-là dans la basili(jue cimétériale de Sainte-Pétronille, hérite en grande partie de l'antique mobilier qui garnissait celle-ci. Abandonnée depuis l'année 1213, époque de la translation des reliques à l'église de Saint-Adrien sur le Forum, l'église des Saints-Nérée et Achillée reprit au xvi' siècle une existence nouvelle. Le savant Baronius, créé cardinal de ce titre, fait alors exécuter de grands travaux, tout en ayant soin de conserver, autant que possible, les meubles et les ornements de marbre qui existaient précédemment. La mosaïque de l'abside est réparée, l'autel, la balustrade du chœur, les candélabres, ainsi que la célèbre cathedra sur laquelle saint Grégoire s'était assis pour prononcer son immortelle homélie, sont remis en leur place primitive. L'incurie avait réduit ces précieuses œuvres d'art à un état de détérioration presque complète; Baronius les fit restaurer, mais, les réparateurs auxquels ce travail fut contié, soit par mépris pour des formes depuis longtemps démodées, soit par ignorance, leur firent subir de profondes altérations.
Rien n'est plus bizarre, pour ne pas dire grotesque, que l'espèce de façade monumentale dans laquelle se trouve encadrée l'antique siège pontifical : sous un fronton pointu, dont les rampants sont ornés de cros-
settes, passent des arcs aigus superposés retombant à leurs extrémités sur deux fûts de colonnes antiques cannelées en spirales. Au centre, la cathedra de Saint- Grégoire fait saillir ses puissants accoudoirs de marbre que soutiennent deux lions debout d'une noble tournure. Le dossier est refait: c'est une sorte de niche, ornée d'une coquille, dans laquelle Baronius fit graver en entier, sur une plaque de marbre noir, la vingtseptième homélie prononcée par l'illustre réformateur de l'Église, éloquente exhortation adressée aux Romains, pour les engager à chasser du sol de la patrie les Lombards (pii ravageaient alors l'Italie. Gomme il est facile de s'en rendre compte, ce monument n'a aucune valeur artistique ; son seul mérite réside dans le souvenir (pi'il évoque. L'autel, malgré les quelques morceaux de mosaïque antique qui le décorent, n'est pas une œuvre plus originale.
L'église de Saint-Gésaire, toute voisine de celle des Saints-Nérée et Achillée, possède encore quelques beaux restes de son ancien mobilier. La chaire à prêcher, avec ses panneaux de porphyre et ses colonnettes torses incrustées de mosaïques, a certainement été construite avec les fragments d'un ambon datant du xuf siècle. La cathedra, refaite avec des éléments étonnamment divers, accompagnée de colonnes torses antiques, de frontons, d'arcs, de corniches bizarrement assemblés sans règle et sans ordre appréciable, est
encore décorée de ])aniieaux de mosaïque d'incrustation que l'on peut attribuer k la belle époque des marbriers romains. La partie supérieure de l'autel peut avoir la même origine, bien qu'elle porte des traces non douteuses d'une réfection plus moderne; toutefois, les anges volants qui relèvent, pour permettre de voir la confession, le voile de marbre dont semble entourée la partie inférieure, forment un motif d'un style absolument discordant, et donnent à cet autel un aspect particulièrement étrange. Seuls, les parapets du chœur, composés de panneaux carrés juxtaposés, peuvent, comme à Saints-Nérée et Achillée, prétendre à une origine ancienne et ne pas avoir changé de destination.
Aucun de ces monuments, refaits ou remaniés postérieurement à leur création,' ne peut être compté au nombre de ceux dont on doit faire honneur aux véritables marbriers romains ; ce sont d'intéressants fragments, parvenus jusqu'à nous grâce à leur origine, grâce surtout à la richesse de leur décoration, mais n'offrant qu'un intérêt artistique assez restreint.
Il n'en est pas de même de la statue de Nicolas IV, déposée à la basilique de Saint-Jean-de-Latran dans une des chapelles du transept.
Adossée â un panneau de marbre blanc décoré de bandes s'entrecroisant et d'écussons en mosaïque d'incrustation sur fond d'or, la figure du pape se détache agenouillée, les mains jointes, dans l'attitude
de la prière. Coiffé de la mitre pontificale, les mains gantées, le corps revêtu de l'ample pallium dont les plis l'enveloppent tout entier, les pieds chaussés de vastes mules brodées, le souverain pontife Nicolas IV n'a plus rien de la modeste allure du moine franciscain Gérome d'Ascoli. La statue est posée sur deux pilastres ou panneaux de marbre dont la face est ornée d'incrustations en mosaïques.
Nicolas IV, le fondateur de l'église gotbicpie de Sainte- Marie sur Minerve, le restaurateur de la grande mosaï(jue absidale de Sainte-Marie-Majeure, avait été inhumé dans cette dernière église. En entrant à gauche, on voit un beau monument où il est représenté donnant la bénédiction entre les figures allégoriques de la Justice et de la Religion. Ce mausolée, dû au ciseau de Nicolas de Sarzane, est venu remplacer, sous le pontificat de Sixte-Quint, à la fin du \\i siècle, l'ancien tombeau élevé sans doute, peu de temps après la mort de Nicolas, aux dernières années du xiif. La statue qui nous reste aujourd'hui devait probablement surmonter un sarcophage reposant sur un soubassement décoré de mosaïques, dans le genre de celui que nous allons rencontrer au tombeau d'Étienne de Surdis. Quoi qu'il en soit, cette figure est due à un ciseau déjà fort habile bien que la tète soit un peu forte par rapport au corps du personnage, mais le visage, modelé par larges plans, respire la vie, avec une ex])ression de noblesse et de franchise
statue du pape Nicolas IV. — Basilique de Saint-Jean-de-Latran à Rome.
xiif siècle.
ËPOQUE ROMAINE (XIIP SIÈCLE)
bien rare à rencontrer dans les statues de cette époque qui représentent généralement des physionomies inanimées; la pose d'ensemble est naturelle, et, les grands vêtements, enrichis de broderies, ont une ampleur et une souplesse tout à fait exceptionnelles. Quelqu'ait été l'auteur inconnu de cette belle œuvre, c'était un artiste de haute valeur. La pureté du marbre aux teintes blanches et rosées, le fini et la délicatesse des mosaïques, devaient faire du tombeau de Nicolas IV une des ouvrages les plus parfaits qui soient sortis des ateliers de Rome.
Un nombre considérable de monuments ou d'édicules, exécutés par les marbriers romains des xi% \if et xiif siècles, ont été détruits ou dispersés à la suite des nombreuses transformations dues à la succession des styles et des écoles germant sur un sol si fertile en inspirations artistiques. Parmi ceux qui nous restent, nous croyons avoir cité les plus intéressants, mais il est certain qu'à cette époque, aucune église, aucune abbaye, aucune communauté n'avait voulu, même au prix de sacrifices importants, se priver de ces belles décorations, de ces meubles sculptés de riches ornements et brillamment incrustés. Les nombreux exemples que nous avons présentés suffiront, nous l'espérons, à constater d'une façon précise les progrès du génie italien appuyé sur les souvenirs de l'ancienne Rome, à indiquer sa marche à travers les révolutions, les secousses et les perturbations aux-
(juelles le pays a été soumis, et à déterminer le point déjà élevé qu'il était parvenu à atteindre.
Il existe cependant, tant à Rome que dans les provinces de l'Église, de nombreux et superbes monuments de cette époque, romains d'origine, romains de style et de forme, dont nous n'avons pas encore parlé. Ce sont les œuvres des premiers membres de la grande famille des Gosmati. Nous nous réservons de décrire ces œuvres un peu plus tard; nous avons pensé qu'il serait préférable de réunir en une seule étude la succession complète des travaux dus à tous ces artistes, et nous leur avons consacré un chapitre spécial.
Tympan. — Cloître de Saint-Joan-de-Latran. — xiii- siècle