CHAPITRE V
LES COSMATI
XII*" ET XIIl^ SIÈCLES
Par:\ii les familles de marbriers romains ayant acquis le plus de célébrité pendant le cours des xn' et xni' siècles, il en est une qui domine toutes les autres par le nombre de ses membres, par leur talent et par l'importance de leurs travaux. On est convenu de désigner cette famille sous un nom générique, nom assez mal choisi du reste, car il dérive du ])rénom d'un de ces artistes sans que ce soit ni le plus éminent, ni le plus ancien. Ce personnage s'appelait Cosmas ou Cosmatus (les deux versions se retrouvent dans les inscriptions), de là, les archéologues et les historiens ont créé le nom de Gosmati, qu'ils ont appliqué, comme un nom propre, à chacun des membres de cette brilhmte pléiade; et.
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qui plus est, beciucoup d'entre eux s'en sont servi pour désigner un style et distinguer une époque artistique.
A défaut du véritable nom (jue portait cette famille, nom qui nous est inconnu, qui n'existait peut-être pas, il eût été plus convenable, croyons-nous, de faire honneur de cette illustre lignée à celui (pii en a mar(|ué l'origine, et, de son nom Laurent, tirer ci4ui de Laurentins a])})licable à tous ses descendants. Quoi (pi'il en soit, nous nous conformerons à l'usage établi, et nous allons étudier (juelle part d'influence revient aux Cosmati dans la marche générale de l'esprit artistique et dans les progrès accomplis à Rome au xui' siècle. Cette étude nous fera comprendre en même temps l'action réflexe exercée par les événements au milieu desquels ces artistes ont vécu, sur le développement de leur art et la nature de leur talent.
Les documents écrits manquent complètement pour établir la généalogie de la famille des Cosmati ; les ai*chives fouillées avec attention n'ont rien jusqu'ici laissé découvrir; il est donc nécessaire de s'en rapporter aux monuments et aux inscriptions (pii les accompagnent.
A la fin du \u' siècle, vers l'année 1190, Laurent, le premier des Cosmati, a])paraît comme ayant travaillé à l'église de Falieri; on le retrouve ensuite dirigeant les travaux du dôme de Civita-Gastellana et construisant Tambon de l'église d'Ara-Cœli à Rome. Jacques, sontils,
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collabore aux œuvres de son père, ])uis, à partir d'une date très voisine de 1205, mais (pie nous ne ])Ouvons fixer exactement, figure seul comme maître architecte marbrier; dès lors Laurent, trop vieux ou peutêtre mort à cette époque, disparaît ; du moins, son nom ne se rencontre plus nulle part. Laurent a donc probablement dû naître vers le milieu du xii' siècle; sans crainte d'une trop grande erreur on peut fixer cette époque aux environs de l'année 1140.
Jacques nous a laissé de nombreux ouvrages: une des portes du dôme de Givita-Gastellana, celle du couvent de Saint-Saba à Rome, les colonnes de l'église de Saint-Alexis, le cloître de Sainte-Scholastique à Subiaco sont revêtus de sa signature. Pendant que maître Jacques exécutait ces travaux importants, un fils lui était né, avait grandi en fréquentant l'atelier paternel; disciple du même art, l'enfant se trouvait bientôt en état de prendre une part active aux occupations de son père. Au portique du dôme de Civita-Castellana en 1210, et un ])eu plus tard, au portail du couvent de Saint- Thomas in i'ovmis, le nom du jeune Gosme se trouve associé à celui de Jacques.
Gosme, que l'on a choisi pour patronner la famille, a dû venir au monde entre les années 1190 et 1195, plus près peut-être de la première que de la seconde de ces deux dates, car il faut bien admettre que le jeune homme avait au moins dix-huit ou vingt ans, lorsqu'en 1210, sa collaboration à la construction d'un monument
public était assez importante pour que son père lui attribuât une personnalité artistique particulière dans l'inscription gravée sur la façade.
Gosme avait donc environ vingt ans au début de cette association qui dut, très probablement, se poursuivre pendant plusieurs années, quoique nous n'en ayons pas de preuve certaine, car aucun monument, en dehors de ceux déjà signalés, n'est parvenu jusqu'à nous revêtu de la double signature. En 1224, pour la première fois, Gosme entreprend seul un travail à la cathédrale d'Anagni. Il était alors établi, marié, et déjà père de deux enfants, puisque sept ans après, en 1231, il exécute, avec l'aide de ses deux fils Luc et Jacques, le pavement de la crypte de cette église, et qu'il s'inscrit encore, avec ces deux mêmes collaborateurs, au cloître de Sainte- Scholastique, en 1235.
Gosme atteignit une extrême vieillesse, menant une vie simple et laborieuse, privilège de quelques artistes romains. II eut quatre fils : l'aîné, Luc ou Lucas, né aux environs de 1212, disparaît promptement, après 1235, on ne retrouve plus son nom ; Jacques le second, d'un an ou deux plus jeune, vécut fort âgé, exécuta de nombreux ouvrages, et dirigeait encore, en 1293, les travaux de la cathédrale d'Orvieto; il avait alors près de quatrevingts ans. Un assez long intervalle s'écoule entre la naissance des deux premiers fils et celle des deux derniers ; Deodat et Jean ou Giovanni naquirent probablement vers 1230, Gosme devait avoir à cette époque
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au moins quarante ans. Pour fixer cette date nous nous basons sur ce fait, que les noms de Deodat et de Jean ne se trouvent nulle part associés à celui de Cosme, on peut en conclure que celui-ci n'exerçait plus son art et jouissait probablement d'un repos mérité, lorsque ses derniers fils furent en âge de devenir marbriers. Il faut cependant remarquer que l'éducation artistique de Cosme, en parfaite concordance avec celle qu'avait reçue son fils Jacques , ainsi que leurs inspirations puisées aux mêmes sources, rendaient l'association plus facile et plus fructueuse; tandis que Deodat et Jean, beaucoup plus jeunes, imbus d'idées nouvelles, introduisaient dans leurs ouvrages des éléments gothiques avec lesquels leur père n'était pas familiarisé. Cette divergence dans les idées pourrait expliquer également l'absence de collaboration de Cosme avec ses derniers fils.
Deodat signe encore, en 1294, le ciborium de l'église de Sainte-Marie in Cosmedin, et son frère Giovanni construit, en 1303, le tombeau du diacre Etienne de Sourdis, Stefano de Siirdi, dans l'église de Sainte- Balbine surl'Aventin.
Après la translation du Saint-Siège à Avignon, toute trace de cette brillante lignée des Cosmati disparaît complètement. Au milieu des désordres et des misères que la papauté laissait derrière elle, la famille s'est-elle éteinte? S'est-elle perpétuée sans donner naissance à d'autres artistes ? Nul ne le sait. Il n'est pas douteux cependant, que si l'illustre Cosme avait vu naître autour
de lui des petits-fils aptes k devenir un jour marbriers, il ne se soit empressé de les encourager dans cette voie où ses propres enfants avaient si bien réussi; mais à cette époque néfaste, les événements dominaient les vocations et les bonnes volontés.
La descendance artistique du maître marbrier Lorenzo s'arrête ici, et Ton i)eut établir, d'après des bases à peu |)rès certaines, le tableau généalogique suivant :
LAVRENTIVS