NAPOLÉON I
De toutes les tireuses de cartes et les diseuses de bonne aventure, celle qui s'est acquis la plus grande réputation est, incontestablement, mademoiselle Le Normand.
Pendant quarante ans, la cour et la ville ont encombré ses salons.
Et, aujourd'hui, quand on plaisante une personne qui va se faire tirer les cartes, elle vous répond avec emphase : Mais, monsieur, l'Empereur Napoléon, lui-même, consultait mademoiselle Le Normand.
En effet, la tradition populaire fait de cette sibylle TÉgérie de l'Empire.
Ce qu'il y a de certain c'est que l'Impératrice Joséphine eut parfois recours à son art divinatoire. Nous voyons aussi mademoiselle Le Normand fort
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heureuse de se mettre sous la haute protection de sa cliente, quand elle s'était suscité quelque méchante affaire, par sa déplorable habitude de se mêler des intérêts d'autrui, et de jeter ses horoscopes ù la tête des gens.
On verra, plus loin, comment elle entendait la reconnaissance ; mais nous n'avons pas l'intention de faire ici l'histoire de mademoiselle Le Normand, nous voulons seulement que le public puisse la juger par fps œuvres.
En 1809, lorsque Napoléon poursuivait sa marche victorieuse vers la capitale de l'Autriche, ce foyer de la cinquième coalition ; après la prise de Landshut, sur Tlser, le combat héroïque soutenu à Kckmuhl par le maréchal Davoust, et la prise de Ratishonne, le bruit se répandit tout à coup à Paris, que Napoléon était blessé.
Les dépêches de l'aimée parlaient d'une légère blessure au talon, mais la rumeur publique, d'exagération en exagération, en vint à représenter l'Empereur comme étant dans un état très-alarmant.
Les bruits du dehors finissent toujours par pénétrer dans l'intérieur des palais, et l'Impératrice Joséphine ne pouvait parvenir à chasser l'inquiétude qui envahissait son esprit,
Elle avait entendu des chuchotements, — on lui cachait quelque chose, — un malheur devait être arrivé.
On connaît rattachement profond et inaltérable de l'Impératrice Joséphine pour Napoléon, qui n'eut jamais d'ami plus dévoué que sa première femme : mais, on sait aussi que l'Impératrice, en sa qualité de créole, était superstitieuse.
Elle fit venir mademoiselle Le Normand à l'Elysée.
La Sibylle moderne se rendit avec empressement à Tordre de sa gracieuse souveraine et, après avoir fait à son intention, le grand jeu avec les cartes égyptiennes, et consulté Ariel, son génie protecteur, elle rendit l'oracle suivant .
Laissons parler la prophétesse (1).
«Le grand capitaine, le nouveau César, dont la tête est déjà surchargée de tant de couronnes de laurier, n'est point en danger de mort^ mais, au contraire, sa ligne de chance se développe et, grâce à Isdrail, l'ange de la terre, il sera vainqueur de tous ses ennemis, et les rois et les peuples célébreront la gloire du plus grand homme des temps modernes, et les vaincus eux-mêmes reconnaîtront
(4) Mes prophéties, 1812, tanormand, imprimeur, rue de Se}i»e.
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que Napoléon les a battus, au nom delà plus sainte des causes.
«Quand il reviendra dans sa capitale, des nouvelles lois, dues à son génie, à sa puissante initiative, viendront encore consolider son trône et rallier tous les Français à l'Empire.
«Si des méchants ont parfois essayé de vous nuire dans son esprit, ils seront confondus en voyant que jamais l'Empereur ne vous aura témoigné autant d'égard et de tendresse que vous en recevrez de lui avant peu.
«Du reste, je crois voir sur ma table, par la combinaison du chiffre 7 et du nombre 28, qu'avant un demi-lustre Dieu vous accordera une joie qui sera le bonheur de l'Empire et vous rendra doublement chère à tous les bons Français. »
Huit années se sont rapidement écoulées, — l'Empereur a divorcé, une étrangère est venue s'asseoir sur le trône impérial. Joséphine est morte, l'enfant de 1 81 1 végète sur la terre Autrichienne — la France a été deux fois envahie. — Le grand vainqueur râle à Sainte-Hélène.
Mademoiselle Le Normand arrange ses prédictions de façon à plaire aux réprésentants du nouvel ordre de choses.
Quelle que soit l'opinion à laquelle on appartienne on ne saurait lire, sans un profond dégoût, l'infâme pamphlet que la sibylle a publié en 1817, ni blâmer avec trop d'énergie les hommes au pouvoir à cette époque, d'avoir laissé injurier de la sorte le César captif qui, pendant quinze ans, avait conduit nos bataillons victorieux sur tous les champs de bataille de l'Europe.
Malheureusement, frapper un ennemi à terre est une lâcheté aussi commune aux gouvernements qu'aux hommes !
Nous ne pouvons mieux flétrir la conduite ingrate et anti-française de mademoiselle Le Normand, qu'en mettant sous les yeux de la postérité le récit qu'elle publia, de l'une de ses dernières entrevues avec l'Empereur (1).
C'est l'Empereur qui parle, à la suite d'une prétendue scène de fantasmagorie dans laquelle Belzébuth, en personne, vient de remplir le rôle de prophète et s'est envolé en criant :
Napoléon, Waterloo, Sainte-Hélène...
(i) Les Oracles sibyllins ou la suite des souvenirs prophétiques, par Mademoiselle Le Normand, auteur de la. Sy bille au tombeau de Jj>uis XVI. — I/Élysée Bourbon, page 842.
c Allons, mademoiselle Le Normand, faisons la paix, me dit-il affectueusement, et continuez comme par le passé à me dire l'exacte vérité.
c Je pris sa main gauche ; je traçai quelques lignes dessus avec ma baguette magique. J'allumai un feu de bois d'olivier, et versai dessus une liqueur indélébile, qui jeta une grande flamme, je pris l'auriculaire de sa main droite, dont je coupai un peu l'ongle avec un ciseau de vermeil, et je jetai ce que j'en avais coupé dans le feu ; ensuite je lui attachai les deux poignets avec un ruban couleur de jonquille , et les serrai même assez fortement ; après quoi je le piquai aux veines restreintes avec une aiguille d'or pur; je lui fis mal, il jeta même un cri.
a Ce n'est rien, Buonaparte, lui dis-je froidement, et j'exprimai sept fois sept gouttes de sang de sa piqûre, et les recueillis sur un morcesiu d'amiante que le hasard me fit trouver là. Son sang bouillonnait, et humecta l'étoffe qui ne brûla pas.
Avant de procéder à cette opération, je lui avais mis momentanément au doigt de Vénus, l'anneau de Gigès.
« Quand elle fut terminée, je lui dis : Époux de Joséphine, je puis encore vous sauver ; je ferai plus , je protégerai votre fuite ; mais de grâce n'hésitez
pas, mes conseils ont toujours été dictés par l'intérêt que je vous porte...
« Dans quelques instants vous n'aurez plus aucun moyen de salut. 11 en est temps encore. Et voyant son obstination à repousser mes avis, j'ajoute : Le sang de plusieurs générations retombera sur vous, et votre mémoire finira par être en exécration aux siècles à venir.
« Je me recueille alors quelques minutes, et ouvrant mon grand grimoire, je prononce une invocation, pour forcer l'esprit de ténèbre à me faire quelques révélations importantes.
« Que me veux-tu, Sibylle ? » me répond une voix foudroyante.
<t Insolent Mascarum, obéis à une puissance supé- « rieure à la tienne. » ^
« Puis, me tournant vers Buonaparte :
« Demandez, lui dis-je, ce que vous désirez saa voir, on vous répondra la vérité., »
«. Alors Napoléon s'exprime ainsi : Esprit de Py- « thon... »
« A ce nom , des hurlements, des rugissements affreux ébranlent l'Elysée ; une voix inconnue à l'oreille des hommes se fait entendre : « Ne tne fais pas « souffrir des tourments insupportables ; je répondrai
« sans le secours de ce nom, dont je ne peux soute- « nir le poids. »
« Pendant ce temps le grand Capitaine était dans une espèce d'extase, la bouche entre-ouverte, et les yeux fixés avec épouvante sur mon électe d'acier.
« Il apercevoit en caractères de feu : « Homme du « destin, tu veux avoir l'explication d'un songe : au « nom de ton petit homme rouge, prends ce livre ; « je viens d'y graver ma réponse. »
» Il lut ces mots : « Rien ne change la destinée « des ambitieux mortels. Tu seras vaincu , et donné « même en spectacle au peuple à' Albion.
c Les rochers de l'Afrique te serviront d'asile. c Ah! garde-toi de jamais essayer de les franchir. Ne c songe même jamais à revenir en Europe. Le temps u n'est plus, où il fallait que les peuples étrangers te « fournissent eux mêmes les moyens de les asservir* « Souviens-toi que tous les souverains ligués pour la « plus juste des causes, ont abattu l'orgueilleux destpote, et mis un terme à son existence politique. Il « ne faut maintenant qu'un citoyen zélé pour en metc tre un à ta vie (1). »
(1) Lorsque Scipion Nasîca eut immolé Tibérius Graccus au repos de Rome : « Romains, dit-il, c'est moi qui ai Trappe ce perlur- Dateur $ • et les séditieux rentrèrent dans le devoir.
« Jamais on ne fut plus étonné que le fut Buonaparte de toutes ces apparitions; il ne savait plus que croire, et gardait même avec moi le plus morne silence, lorsque ma voix le tira de sa stupeur.
« Une partie de mes prédictions a déjà reçu son « accomplissement, le reste s'accomplira de même.
« Tu sais tout, Buonaparte ; je pars. »
« A ce moi je pars, prononcé d'un ton plus fort, un roulement sourd comme celui d'un tonnerre lointain, se fait entendre ; il saisit alors ma main, et la serre avec force.
» Je n'entreprendrai pas de décrire ce qui se passait en lui après cette scène mystérieuse, qui ne lui en avait que trop appris ; il ne pouvait rien concevoir à tout ce qu'il venait de voir et d'entendre ; il doutait s'il était éveillé, et l'horreur dont cet étrange spectacle l'avait pénétré ne peut s'exprimer,
« Quoiqu'il eut recouvré ses facultés physiques, sa raison était encore subjuguée par la crainte et l'épouvante.
« Peu à peu il reprit assez ses sens pour réfléchir sur un aussi bizarre événement ; je lui dis de prononcer, en ma présence, la promesse solennelle de renoncer" aux vains appâts d'un trône qu'il ne pouvoit garder sans crime, lui promettant, à cette con-
dition de l'arracher aux malheurs de sa destinée.
» H me répond avec amertume : « Cela, Madame, • n'est point au pouvoir des mortels ; les décrets de la f Providence doivent toujours s'accomplir. »
« Vous vous trompez, lui dis-je ; il est encore pos- « sible de la fuir cette épouvantable destinée; le ser- « ment que vous refusez de faire vous en affranchici rait, mais vous restez inflexible.
« Vous voulez subir l'arrêt terrible prononcé con- « tre vous : suivez le penchant qui vous entraîne ; « bientôt l'affreux repentir déchirera votre cœur et « le songe finira par un coup de tonnerre. »
« Quelques temps après, il me sembla que les idées noires qui avaient si cruellement tourmenté Napoléon commençaient à se dissiper ; bientôt il ne conserva plus que des traces bien légères de ce songe prophétique, et une feinte sécurité reparut Bur son front.
« Il appelle ses courtisans* qui tous viennent se Ranger en cercle auprès de leur maître, et mendier servilement la faveur d'un regard ; il leur montre tous mes instruments sibyllins, qui étaient épars cà et là.
« Quelques adeptes les contemplaient eu silence et avec respect; mais les mécréants les regardaient
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avec mépris, ils osèrent toucher à plusieurs de mes cabales, je les frappai avec indignation de mon talisman, et fis retirer un général qui lisait mes clavicu-
tes . . . .
a L'un répandait la poudre de café ; celui-là jouait aux échecs avec mes bâtons grecs ; jusqu'au chef, qui' se permettait de toucher à ma baguette magique.
« En vérité, si mon art ne m'avait donné le moyen de leur arracher des choses aussi précieuses, nul doute qu'ils ne les eussent regardées de bonne prise; mais ils se virent forcés de me les rendre, et je les quittai en laissant tomber sur eux un regard de mépris et d'indignation.
« J'allais sortir de ce palais, monument éternel de tant de souvenirs ; mais une sentinelle s'oppose à mon passage.
« Elle a reçu l'ordre de m'arrêter : un piquet se présente.
« Buonaparte regarde cette scène de sang-froid, et me dit ironiquement :
« Je ne veux pas suspendre pour longtemps vos traa vaux ;f attends que vos prédictions se réalisent pour a vous en remercier d'une manière convenable.
« Je vous ai cependant choisi une demeure digne
« de vous ; le gouverneur du château du Mont-Saint- « Michel* ordre de vous y recevoir.... seulement € jusqu'au jour où je dois succomber sans glotte.
« Eh bien ! en attendant vous succombez la pre- « mière : l'avez-vous lu dans vos tharots ? »
« Aussitôt je pose un pied sur l'ancre de mon talisman.
« Je m'élève insensiblement et plane quelques secondes à la vue de la foule rassemblée sous mes pas.
« Chacun me félicite de ce qu'ils appellent mon bonheur.
« Napoléon lui-même me crie qu'il n'a voulu que m'effrayer un moment ; mais qu'il était loin de vouloir me faire aucun mal, et qu'il comptait toujours sur ma protection puissante....
« Je veux le croire pour votre honneur, lui réponse dis-je ; quoi qu'il en soit, Napoléon, je vous ajourne « encore une fois au château de Malmaison, c'est là « que l'intrépide Sibylle ira, non pas jouir de votre « désespoir , mais vous porter quelques consola- « tions, et vous révéler surtout une terrible et der- « nière vérité. »
« Après ces paroles je disparus à tous les yeux. »
On peut juger maintenant de la science divina-
toire et de la sincérité de cette misérable folle, qui prêchait l'assassinat politique et insultait toutes les gloires de la France.
Et pourtant, cette Sibylle est restée le modèle de nos modernes diseurs ou diseuses de bonne aventure ; et, on peut lire, à la quatrième page des journaux, les annonces des charlatans qui se glorifient d'être les élèves ou les émules de mademoiselle Le Normand !