E. DENTU, ÉDITEUR
LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES Palais- Royal , 13 et 17, galerie d’Orléans
Tous droits réservés
WELLCOME INSTITUTE LIBRARY
Coll.
welMOmec
Cal!
No.
WA
kSMOL
PREFACE
Si j’avais à choisir un nom pour notre siècle, peut-être me permettrais-je de l’appeler le siècle des revanches.
En effet !
Que de réactions triomphantes ! que de revanches aux parties perdues autrefois !
Je ne veux pas — bien entendu — parler politique ; mais seulement pour ce qui concerne la hiérarchie sociale, promenez les yeux autour de vous.
PRÉFACE
Les victimes ont presque toutes fini par se faire un piédestal de leurs malheurs* — à moins qu’elles n’aient mieux aimé s’en, faire des rentes.
Le ridicule, au lieu de les tuer, les a engraissées.
Celui-ci, par exemple, s'appelait le Mari. Il n’y avait pas dans les dictionnaires assez d’épithètes pour le charivariser.
Roman et théâtre, prose et vers, plume et crayon, tout conspirait contre lui, tout le tympanisait, tout lui visait à la tête.
Puis soudain le vent a changé de côté. Le vaincu est devenu le vainqueur, l’auréole a ceint le front conjugal, accoutumé si longtemps à une autre coiffure; si bien qu’aujourd’hui roman et théâtre, prose et vers, plume et crayon, touts’est mis à exalter le droit de propriété conjugale.
Le mari a tué l’amant, et qui plus est, a hérité de son vestiaire sentimental. Monsieur Un-de-plus est dieu, et les littérateurs s’instituent ses ^prophètes !
Celui-là se nommait V Épicier !
O souvenirs homériques! O casquette de lou-
PREFACE
tre immortelle! O épopée du grotesque! O mélasse ! O Gavarni !
— Etre né homme et devenir épicier ! ricanaiton alors, croyant avoir reculé les colonnes d’IIcrcule du dédain*.
— Etre né épicier et devenir millionnaire! a répondu l’homme aux cornets.
Et il l’a fait comme il le disait. Et il a pris du sérieux en même temps qu’il prenait des écus ; et il s’est habitué à froncer un sourcil majestueux, et il a acheté des villas , et il a été promu officier dans la garde nationale, adjoint, — maire peut-être de la commune où gisent ses domaines.
Saluez bien bas le comptoir dont on voulait lui faire un pilori et qu’il a eu le talent de métamorphoser en trône.
Ce troisième enfin, — car je dois ici abréger la nomenclature* — ce troisième s’intitulait le Médecin. Mais à ce titre de parade que de sous-titres ironiques!
Monsieur Dcsfonandrès par-ci, ton oncle l’assassiji par-là ; Purgon à droite, Diafoirus à gau-
PRÉFACE
clie. En avant les satires, les parodies, les bonnets pointus, les seringuades!
Nos ancêtres passaient presque à railler leurs docteurs tout ce que ceux-ci voulaient bien leur laisser de vie.
Là aussi la réaction est venue, exagérée et dominatrice. Courbe la tête, fier Sicambre, adore ce héros du saignare et du purgare que tu gouaillais jadis.
Pour ce revirement que fallut-il? Beaucoup de science? — Oui, si l’on veut, mais encore plus de cravate blanche. Quel sujet d’étude philosophique que l’influence de l’empois sur la dignité humaine !
Il est arrivé aux augures de la médecine le contraire de ce qu’il advint aux augures du paganisme. Ces derniers avaient commencé par le respect pour aboutir au sarcasme. Nous assistons au spectacle inverse.
Cela tient probablement à ce que les augures de la médecine, plus forts que leurs devanciers, ont appris à se regarder sans rire.
PREFACE
Toujours est-il que la revanche est éclatante, — trop éclatante, ma foi, et l’idée de ce livre est inspirée par cet excès même.
Non pas que je sois las d’entendre appeler Aristide le juste, mais il y a partout des Aristides de contrebande, — faux bons hommes ou faux bons médecins.
A leur intention, j’ai écrit les Marchands de santé.
Si vous vendez de la chicorée pour du café, vous êtes justiciable des tribunaux; soyez au moins justiciables de la caricature, vous qui vendez de la santé frelatée.
Le vrai mérite ne peut que gagner à ce triage : supprimer l’ivraie, c’est affermir le bon grain.
Et maintenant que l’ombre de Molière me
protège !