LES
J AI e’ honneur de vous présenter...
Vous vous souvenez d’Argan?
D’Argan, l’original aux décoctions insinuatives, préparatives et rèmollientes pour amollir , humecter et rafraîchir les entrailles de Monsieur?
D’Argan, le consommateur de bonnes médecines purgatives et corroboratives pour expulser et évacuer la bile de Monsieur ?
D’Argan, le Malade imaginaire , — puisqu’il faut enfin l’appeler en toutes lettres. Et peut-être
vous étiez-vous souvent demandé ce qu’était devenu cet excentrique après la fameuse séance dans laquelle il fut jugé
Dignus intrare In docto corpore...
Le pauvre homme — à ce qu’il paraît — mourut de joie, mais ne mourut pas tout entier, et mademoiselle Angélique, sa fille, se chargea de lui continuer une postérité.
Celte postérité vivait à Paris, il y a quelques années, dans la personne d’un descendant mâle que j’ai beaucoup connu et que vous voudrez bien me permettre de vous présenter.
M. Argan, petit-fils, — par l’effet d’une intermittence fréquente dans la suite des générations, — était tout le portrait de son trop célèbre aïeul.
En son berceau, sa nourrice l’avait plusieurs fois surpris dans l’attitude instinctive d’un malade qui se tâte le pouls.
Bambin, il se tirait la langue devant tous les fragments de glaces qu’il pouvait rencontrer.
Au collège , il professait pour l’infirmerie un
j’ai l’honneur de vous présenter... ' (J
culte qui lui valut plusieurs centaines de pen-
sums.
Jeune homme, il remplaçait la bière et l’absinthe, chères à ses compagnons, par la fleur de mauve et la limonade cuite.
De sorte qu’à trente- cinq ans, vous lui en auriez donné soixante, si le hasard vous l’avait fait rencontrer, cheminant à petits pas dans la rue, sous la triple enveloppe du cache-nez, des paletots et des gilets de flanelle. Heureusement pour
lui, M. Argan petit-fils était riche, ce qui lui fournissait les moyens de se livrer à sa fatale monomanie. 11 était même assez riche, du fait de son père, arrondi dans le commerce, pour pouvoir renier le nom d’icelui.
Ce qu’il ne manqua pas .de faire.
La loi sur les titres de noblesse n’était pas encore inventée et il lui fut, en toute sécurité, permis de s’exhausser d’une particule.
Là encore sa prédestination irrésistible et héréditaire se révéla malgré lui. Il s’improvisa d’abord Argan Du Tilleul, puis Du Tilleul tout court. Du Tilleul! une réminiscence de tisane!
Mais richesse et anoblissement ne suffisaient
pas ail bonheur de l’infortuné. Sa vie était peuplée d’angoisses.
Tantôt c’était le foie, tantôt la rate, tantôt le cœur, tant le poumon, tantôt... 11 n’avait, par précaution sanitaire, pas môme osé se marier!
Ce n’est pas tout.
Argan, son ancêtre, professait du moins pour les hommes de l’art une vénération sans bornes, une crédulité aveugle, un fétichisme qui n’admettait pas de contrôle, et si cette foi ne le sauvait pas, elle le soutenait toujours dans ses épreuves.
Son rejeton, au contraire, à toutes les maladies qu’il croyait avoir, enjoignait une qu’il avait réellement: la maladie du doute.
11 voulait et ne voulait pas, il avait soif d’ordonnances, et quand ces ordonnances étaient rédigées, il.se mettait à les commenter, à les interpréter, à les discuter, oubliant que la médecine est un dogme qui s’affirme mais ne se prouve pas.
Jugez si, — dans une telle situation,— M. Argan Du Tilleul devait se trouver un mortel malheureux, à chaque jour de son existence.
UN AMI SURNATUREL
Un de ces jours-là — qui était une nuit —
Onésime Du Tilleul — il se nommait aussi Oné-
sime — était couché et plongé dans un abattement profond.
Une potion calmante était restée sans résultat. Les heures s’écoulaient peuplées d’insomnies qu’il attribuait successivement aux causes les plus redoutables ; sa lassitude était extrême. Appuyant sa tête somnolente sur le creux d’une de ses mains, et tournant machinalement de l’autre une
cuillère clans la tasse placée sur la veilleuse tremblante, le célibataire attristé songeait. Un bruit soudain appela son attention.
C’était la porte de sa chambre qui s’ouvrait, et par l’ouverture apparaissait un personnage aux allures vaguement fantastiques.
Le personnage était totalement inconnu d’Onésime, qui entre-bâillait déjà la bouche pour lui poser une interrogation toute naturelle ; quand l’étranger, devançant la question :
— Veuillez m’excuser, monsieur Argan...
— Du Tilleul, objecta Onésime choqué.
— Argan du Tilleul, soit, si vous y tenez. Vous n’en êtes pas moins le petit-fds de feu Argan époux en secondes noces de dame Béline. De cette union est né...
— Je n’ai nul besoin de ces renseignements généalogiques, interrompit de nouveau Onésime.
— C’est vrai, je tenais seulement à vous prouver que, si je suis inconnu de vous, je n’en ai pas moins l’honneur de vous connaître parfaitement, vous et les vôtres.
— Que m’importe?
— 11 vous importera probablement tout à
UN AMI SURNATUREL
l’heure. Vous êtes malade, mon cher monsieur Arg..., je veux dire Du Tilleul.
— Qui vous a dit?..
— Personne; je le sais. Vous êtes malade ou vous croyez l’être.
— Je le suis.
— Accordé, — c’est chez vous une conviction de famille. Et tenez, précisément au moment où j’entrais ici, vous étiez occupé à chercher dans votre tête quel genre inédit de médecine vous pourriez bien appeler à votre secours.
— Qui donc êtes-vous pour lire ainsi à travers ma pensée?
— Un ami... que vous n’avez jamais vu, mais qui vous porte intérêt et a résolu de venir à votre secours.
— Appartiendriez-vous à la Faculté?
L’inconnu sourit d’une façon légèrement ironique, puis reprenant de sa voix pénétrante :
— On me nomme maître Helleborus, mais les sciences de la terre sont trop peu de chose pour que je leur consacre un temps précieux; c’est aux connaissances surnaturelles que je me suis voué exclusivement, et c’est par les
LF.S MARCHANDS DE SANTIi
procédés surnaturels que je veux opérer votre guérison.
— Mais...
— Inutile ! j’ai déjà lu votre réponse dans votre cerveau. Vous me prenez pour un fou.
Le petit-fds du Malade imaginaire rougit légèrement en se voyant si bien deviné.
— Ceci doit vous prouver, poursuivit l’étranger que vous chercheriez en vain à dissimuler avec moi et que mieux vaut vous confier à ma parole. Je vous disais donc que je m’étais particulièrement consacré aux études surnaturelles. Je crois pouvoir affirmer que vous avez devant vous le premier spirite de l’univers... Comment! encore!... Voici maintenant que vous me taxez tout bas de charlatan?...
Cette fois, une terreur superstitieuse s’empara d’Onésime, qui sentait toutes ses pensées lui échapper malgré lui. 11 garda le silence tandis que son bizarre interlocuteur reprenait :
— Faites bien attention ! Le premier spirite de l’univers, et non de la terre. La terre, je vous^le répète, est indigne de fixer mes préoccupations. Mais l’immensité des mondes! Mais toutes ces planètes!... Vos astronomes me font rire, quand
UN AMI SURNATUREL
ils se laissent chamarrer de décorations et bourrer de gros traitements pour un petit corps céleste
qu’ils ont aperçu par hasard Moi, qui vous
parle, j’en connais trente-neuf mille sept cent soixante et onze 'planètes.
Ce chiffre donna la chair de poule au pauvre Du Tilleul.
— Trente-neuf mille sept cent soixante et onze avec lesquelles je suis en communication suivie. Par l’enfer, voilà des voyages qui forment l’esprit et le cœur ! J’ai précisément résolu de vous en faire faire un avec moi, mon cher ami.
— Un voyage dans les planètes !
— Cornes de Belzébuth ! comme vous y allez !... Mille existences comme la vôtre n’y suffiraient pas et vous voudrez bien, j’imagine, vous contenter d’en visiter une seule; celle qui porte le numéro d’ordre 29,388 est distante de ce globe de 49 millions de lieues et figure dans la géographie des mondes sous le nom de Planète Fantasia.
— Mon Dieu, monsieur, balbutia Onésime, ce
serait avec infiniment de plaisir; toutefois...
— Ne mentez donc pas ! Bien loin d’éprouver le
JG
moindre plaisir, vous ressentez une frayeur des plus violentes et mourez d’envie d’appeler à votre aide. Argan Du Tilleul, mon bon, vous êtes un ingrat et vous mériteriez prescpie que je vous abandonne à votre piètre destinée.
— Je vous jure...
— Que vous êtes à demi mort de peur. Eh ! corbleu ! c’est pour vous empêcher de mourir tout à fait que je suis venu. L’exemple de votre ancêtre ne vous a servi de rien et vous vous préparez comme lui à trépasser non de la maladie, mais du médecin. Une fois par hasard, je veux faire une exception. Cette faculté de lire dans la pensée dont je vous ai fourni tout à l’heure la preuve, vous la posséderez ainsi que moi pendant tout le voyage que nous allons entreprendre.
Tâchez de vous en montrer digne et d’en savoir tirer profit.
La planète Fantasia vous offrira — spécialement pour le sujet qui vous intéresse, — matière aux plus curieuses observations. Qu’elles ne soient pas perdues pour vous.
Au surplus, je serai là pour veiller et pour vous souligner la morale de la fable, quand vous aurez
UN AMI SURNATUREL
la vue trop faible pour la découvrir. Y sommes nous?... .
— Comment! Partir ainsi sans préparatifs d'aucune sorte?
— Pas même un testament à rédiger. Nous ne prendrons pas de chemins de fer. Non ! j’ai un moyen de locomotion plus rapide et moins périlleux.
— Souffrez que j’emporte au moins certaine boîte de pilules sans lesquelles...
— Vous trouverez là-bas des pilules et pour vous les dorer plus de gens que vous n’en voudrez.
La planète Fantasia a une réputation médicale et pharmaceutique qu’elle n’a pas volée, je vous assure.
Allons, mon chçr, allons... Toujours un reste de défiance! Partons, cela passera en route... Une! Deux! Trois!...
En parlant ainsi maître Helleborus avait touché légèrement Onésime du bout du doigt.
TRAJET DIRECT
Aussitôt que le contact se fut produit, il sembla à Onésime que son corps devenait plus léger qu’une plume et que, semblable à un ballon gonflé de gaz, il commençait à quitter le sol et à monter . vers le plafond.
Mais ce fut bien autre chose quand il sentit la main de l’inconnu le pousser vers la fenêtre "qu’il venait d’ouvrir.
Pour le coup, il allait crier: au secours! s’attendant à être précipité sur le pavé de sa cour.
TRAJET DIRECT
— Ne criez pas, commanda son mystérieux guide avec un ricanement. Vous ne tomberez pas. Loin de là !...
Et en effet, la fenêtre franchie, Onésime s’aperçut que son corps continuait son mouvement ascensionnel.
Sans être soutenu par rien, il s’élevait, s’élevait, s’élevait.
On ^vait dépassé le second étage :*
— Une femme qui charme les loisirs que lui laisse l’absence de son mari, fit le fantastique compagnon de Du Tilleul en lui montrant deux ombres projetées sur les rideaux de la croisée par le reflet d’une bougie.
On avait dépassé le troisième où un homme veillait devant un coffre-fort :
— Un usurier qui fait ses comptes ! poursuivit le cicerone.
On avait dépassé le quatrième :
— Un poëte qui cherche une rime!
On avait dépassé le cinquième :
— Des domestiques en train de boire le vin de leurs maîtres !
— Sapristi! j’ai reconnu mon groom, exclama Onésime.
— Eli! ch! Vous voyez que, dès le début, votre pérégrination vous apprend quelque chose. Attention!... Nous voilà lancés!
La rapidité avec laquelle montaient les deux voyageurs était devenue vertigineuse. C’était un mouvement sans secousses, mais irrésistible. Déjà la terre avait disparu et l’on était au-dessus de la région des nuages. Par contre, la lune avec laquelle le descendant du Malade imaginaire n’avait jamais lié connaissance que par l’intermédiaire de la lorgnette du pont Neuf, lui apparaissait sous les plus monstrueuses proportions.
— Le cœur me tourne, murmura le malheureux Du Tilleul.
— On soignera cela plus tard.
— L’éclat de la lune m’aveugle.
— Vous vous y habituerez, car vous allez en voir bien d’autres!
— J’ai mal à la tête et la respiration me manque.
— Quand je vous dis que je vous conduis dans un endroit où vous consulterez à votre aise sur tous les maux... Allons! nous n’avançons pas! Plus vite donc!...
— Nous n’avançons pas ! O dérision !
TRAJET DIRECT
Onésime, au moment où son compagnon lui adressait ce reproche, estimait qu’il devait bien s’élever avec une rapidité d’environ mille mètres à la minute.
Cependant comme celui -ci lui avait posé le doigt sur la poitrine, il éprouva tout à coup un soulagement complet et cessa de ressentir la moindre suffocation, quoique la vitesse se fût accrue encore considérablement.
— x\vouez que voilà une promenade à laquelle vous né vous attendiez pas, continua son guide qui causait avec autant d’aisance que s’il eût été assis au coin du feu, dans un salon paisible.
On prétend que le changement d’air est excellent pour les valétudinaires. Vous êtes, je pense, servi à souhait !
Voyez-vous cet astre là-bas à droite?... c’est Sirius... De ce côté Vénus... Plus loin Jupiter...
Dérangez-vous un peu pour ne pas passer dans l’anneau de Saturne...
Ce corps qui se meut à votre gauche avec une fougue si étrange, c’est une grande comète qui ne tardera pas à se trouver dans le voisinage de la terre...
Plaît-il?... Vous m objectez que l’Observatoire
n’en a encore rien dit. Où avez-vous pris que l’Observatoire annonçât jamais quoi que ce fût autrement que six mois après?...
Je ne vous fais pas la nomenclature de ces étoiles fixes et encore moins de ces pla- nètes...
D’ici à ce qu’elles soient toutes baptisées, vos savants, vous pouvez en juger, auront le temps d’user les noms de leurs vocabulaires...
Imprudent ! vous avez failli vous heurter contre l’une de ces vagabondes qui chemine avec une force d’impulsion égale à celle d’un boulet de canon multipliée par cent mille.
La rencontre aurait pu vous faire un bleu.
N’allez-vous pas recommencer à trembler?... ce que je vous en dis, c’est histoire de charmer
les ennuis du voyage par une innocente plaisan-
terie.
Diantre!... Il s’agit pas de bavarder pour dépasser notre station... Les voyageurs pour la planète Fantasia ! comme crient les employés des chemins de fer de là-bas!....
Halte-là, mon cher monsieur Argan !
— Du Tilleul! chuchota tout bas l’infortuné
TRAJET DIRECT
qui n’avait pas osé desserrer les dents pendant tout ce monologue.
— Du Tilleul soit!... Ce n’est pas une raison pour aller au delà du but. Halte donc !...
En même temps, le bras d’Helleborus s’abat-
tait sur l’épaule d’Onésime.
Le choc fut si violent qu’il sembla à celui-ci
qu'il était pulvérisé en mille miettes. Aussi fermant les yeux et étendant les bras:
— Je suis mort, soupira-t-il...
— Par exemple!... Vous êtes simplement arrivé et je vous offrais galamment la main pour descendre de voiture!...
LA PLANETE FANTASIA
Cette dernière facétie ne fut pas même perçue par Du Tilleul. Il avait perdu connaissance.
Quand il revint à lui, son cicerone lui administrait gravement de petites chiquenaudes sur le nez en sifflotant un air de danse.
— Où suis-je? balbutia-t-il...
— A destination, mille chaudières !
Le voyageur terrestre se palpa pour s’assurer qu’il était intact.
— N’allez-vous pas vous croire occis?... Soyez
LA PLANETE FANTASIA
sans inquiétude. Aucun de vos membres ne manque à l’appel ; notre promenade est achevée, vous reposez sur un des bancs d’une des allées d’une des promenades d’un des quartiers de la capitale de la planète Fantasia. Ouf!
— Nous sommes vraiment dans la planète Fantasia !
— Tout ce qu’il y a de plus vraiment!... Pour vous en convaincre, daignez prendre la peine de m’accompagner jusqu’au sommet de l’éminence ci-proche. De là on découvre en son entier l’immense cité dans laquelle nous allons faire notre entrée.
— On dirait les buttes Montmartre, pensa Onésirae.
— Cette analogie ne sera pas la seule que vous aurez occasion de remarquer. La planète Fantasia n’est en effet autre chose qu’une sorte de seconde terre, vue au verre grossissant. Tous les défauts, tous les vices, tous les travers du monde dans lequel vous avez l’habitude de vivre s’y retrouvent accrus et exagérés.
— En vérité?
— En vérité; et c’est en cela principalement que consistera Futilité de votre voyage.
Regardez !...
Les deux excursionistes étaient parvenus sur le plateau qui domine la capitale de la planète.
Une ville géante s’étendait à leurs pieds, dressant dans l’air ses milliers de flèches, de toits, de dômes, de paratonnerres, de colonnes, d’arcs de triomphe, d’obélisques, de cheminées.
— On dirait Paris, murmura derechef Du Tilleul.
— La ressemblance continue, je vous ai prévenu : souffrez que je vous donne rapidement quelques indications sommaires qui vous serviront à vous orienter pour l’avenir.
Vous voyez bien ce coin hérissé d’énormes tuyaux qui vomissent des flots d’une fumée noirâtre ?
C’est le quartier des Ouvriers.
11 y a là un millier de travailleurs de tout genre, qui usent leurs forces, leur vie, aux. travaux les plus écrasants, les plus meurtriers parfois;—nombre d’entre eux, n’y gagnent pas de quoi manger.
Leurs patrons sont parfois millionnaires.
Le fronton qui se dresse à l’horizon est le centre du quartier de Y Agiotage.
LA PLANÈTE FANTASIA
C’est là qu’on spécule sur la vente des titres et des actions. En général on compte, bon an mal an, trois mille honnêtes gens qui se ruinent à cette récréation-là.
Par contre, le nombre des filous qui s’y enrichissent est en moyenne de la moitié.
Apercevez-vous ce dôme ?
11 est le centre du quartier lettré. Quarante individus du sexe masculin ont pour mission d’y représenter l’intelligence littéraire de la planète Fantasia. Aussi ces quarante individus sont-ils uniformément choisis parmi les gens du monde, les gens d’église, les avocats, les militaires, les grands seigneurs, les mathématiciens, les hommes d’État.
On parle aux prochaines élections d’y introduire un fabricant de châles tout laine, qui a réalisé dans la partie des bénéfices colossaux et qui donne des bals superbes.
Par exemple, ce qu’on n’y verra jamais c’est un simple homme de lettres. Un membre qui avait risqué, il y a deux ans, le nom d’un écrivain de talent a failli être écharpé par ses collègues.
Plus loin, ce pâté de maisons neuves est le quartier des Amours d'occasion.
Il est passé dans les mœurs de ne plus s’approvisionner que de celles-là, à moins qu’on ne s’adresse, un kilomètre plus loin, au quartier des
Mariages sur mesure.
Au quartier dos Amours tV occasion , on n’aime pas et on paye. Au quartier des Mariages sur mesure on n’aime pas, et on est payé. Voilà la différence.
Les hommes viennent d’ordinaire manger dans le premier, avec mesdemoiselles de la main gauche, la dot qu’ils ont exigée dans le second de mesdames de la main droite.
— Mais c’est comme à Paris, fit Onésime.
— Dans la capitale de la planète Fantasia, tout est sacrifié aux apparences.
Des maisons splendides qui feraient croire que les habitants sont rentiers par droit de naissance; mais dans les maisons pas de locataires ou des locataires qui dînent d’un morceau de fromage dans leur salle à manger dorée.
Des loyers formidables, mais qu’on, ne solde pas au jour du terme.
Du clinquant, mais pas de confortable.
Enfin et comme détails de statistique dignes de vous intéresser, j’ajouterai :
LA PLANÈTE FANTASIA
Que dans la capitale de la planète Fantasia, se fabriquent annuellement trente mille bacheliers qui n’ont pas d’emploi, mais remplacent ce desideratum par la prétention de devenir tous, dans la fleur de leur âge, premiers ministres ou grands hommes ;
Qu’on y compte trente-neuf mille égouts collecteurs infiniment plus propres que le taudis d’une foule de pauvres hères ;
Qu’on y a percé, d’après le dernier relevé triennal, quarante et une lieues de boulevards
nouveaux, bien que cinquante-trois lieues de boulevards anciens soient absolument veufs de toute construction ;
Que les auteurs dramatiques y sont au nombre de vingt-huit mille trois cents, sur lesquels trentequatre seulement sont parvenus à faire représenter des pièces depuis dix ans ; encore trente-deux ne figurent-ils sur le relevé que pour chacun un acte, les deux autres ayant à eux seuls donné aux diverses scènes huit cent onze ouvrages;
Qu’enfin, sur la totalité des individus arrêtés en état de vagabondage et qu’on a questionnés sur leur profession, il ne s’en est pas trouvé un seul qui n’ait imperturbablement répondu:
« Je me destine à la photographie. »
— Toujours comme à Paris ! exclama Onésime pour la quatrième fois.
Maître Helleborus n’eut pas l’air de prendre garde à l’exclamation.
— Maintenant, conclut-il, que vous possédez les indications les plus indispensables, rajustez un peu vos habits, parce qu’ici on juge tout le monde sur l’extérieur ; fourrez prudemment vos mains dans vos poches, parce que les porte-monnaie, comme les jeunes filles, n’y sont jamais trop bien gardés ; prenez enfin un air légèrement insolent, parce que cela empêchera les autres de le prendre avec vous.
Quant à la langue du pays... attendez...
Et il passa la main sur le front d’Onésime.
— Maintenant vous la savez comme si vous n’aviez jamais parlé d’autre idiome... Nous pouvons opérer notre entrée dans Fantasia-Capitale.
Les rues étaient remplies d’une population grouillante et compacte.
C’était un jour de fête, et la foule qui se pressait de toute part différait si peu des foules parisiennes, pour le tumulte et. la laideur, que les deux débarqués auraient pu supposer qu’ils venaient de descendre le faubourg Saint-Martin.
Mais Onésime ne tarda pas à s’apercevoir qu’il s’était bien réellement passé quelque chose d’extraordinaire dans sa vie.
On était devant un marché public, et les débitants s’évertuaient à qui mieux mieux à faire l’article :
— Madame, prenez-moi cela de confiance... Si je n’étais pas sûr de la qualité, je ne vous le donnerais pas; vous pensez que ce n’est pas une pratique comme vous que je voudrais tromper.
— Ce marchand est un abominable voleur, dit Du Tilleul en se tournant vers son guide. Au moment où il comble cette brave femme de protestations, il pense tout bas :
« Oui, va, tourne-la et retourne-la, tu n’y verras que du feu, vieille avare! On t’en donnera des volailles fraîches pour ce prix-là... Si tu crois que j’y tiens à ta pratique, quand tu marchandes une heure pour un misérable liard ! . . . »
Plus loin, deux amis causaient:
— Tu peux compter sur moi.
— Bien sûr?
— J’ai déjà plaidé ta cause avec chaleur auprès du père. Il t’en veut déjà moins et ce mariage se fera...
— Vous ôtes un fourbe abominable ! tempêta Du Tilleul, s’adressant à l’ami aux protestations.
Monsieur, ne croyez pas un mot de ce qu’il vient
LES DESSOUS DE CaUTES
de vous raconter. 11 pense en ce moment au moyen de vous faire définitivement évincer de la maison de votre fiancée, auprès de laquelle il veut prendre votre place.
— Vous en avez menti, riposta le monsieur au serment.
— C’est vous qui mentez !
— Non, parbleu ! C’est vous qui êtes un drôle de vous mêler de ce qui ne vous regarde pas, surenchérit l’ami qu’on avait voulu éclairer.
— Comment, vous aussi!... balbutia Onésime d’un ton de reproche.
— Oui, moi aussi!... Apprenez, espèce de manant, que dans ce pays-ci on ne se fait pas un jeu de l’amitié.
— Je le vois parbleu bien!...
— Est-ce une insulte? Prenez-garde!
Si maître Ilelleborus ne s’était pas interposé, la dispute aurait pu dégénérer en bagarre.
— Aussi, dit-il au descendant d’Argan, quand ils furent hors de portée de la voix, aussi pourquoi vous aviser d’intervenir?
— Pouvais-je le laisser abuser indignement ?
— Non-seulement vous le pouviez, mais vous
nû
le deviez. C’est à vous-même qu’il convient d’appliquer les enseignements que vous tirerez de la seconde vue que je vous ai donnée... Et je vous réponds que vous aurez assez à faire comme cela.
Probablement la remontrance avait produit son effet ; car, à quelques pas de là, comme ils avaient croisé deux dames, qui échangeaient les plus affectueuses politesses :
— Si elles savaient réciproquement, se contenta de grommeler Onésime, que le mari de chacune d’elles fait la cour à l’autre... Mais je ne comprends .pas ce que j’éprouve... Une soudaine défaillance... Bien sûr c’est quelque fièvre maligne.
— Dites donc que c’est la faim... Depuis le temps que...
La phrase fut scindée par un incident des plus étranges.
VJ
SANTÉ À VENDRE
— Une fièvre maligne ! s’était écrié en s’approchant vivement un individu tout de noir habillé.
— Une fièvre maligne, répéta un second, non moins noir dans sa tenue.
— Une fièvre maligne^
— Une fièvre maligne...
Ce mot répercuté comme par Une suite d’échos avait en un clin d’œil groupé autour des voyageurs une vingtaine de personnages qui, tous, prenant la parole à la fois :
— Monsieur, venez chez moi!
wÊt "
— Adressez-vous à moi!...
— Moi seul ai le véritable et infaillible traitement!...
— Je garantis sur facture une santé immuable...
— Monsieur!... Monsieur !«... Monsieur !...
Et en s’escrimant, en tirant Onésime qui par les manches, qui par les pans, qui par le collet de son habit, ils s’efforcaient tous de le soustraire aux tentatives de séduction des autres concurrents.
— Que Satan vous confonde ! Allez-vous nous laisser, intervint d’une voix menaçante le compagnon de Du Tilleul ahuri. Quand on aura besoin de vous, on vous appellera et l’on n’aura certes pas de peine à vous trouver, mais en attendant, tâchez de ne pas nous persécuter plus longtemps.
L’apostrophe produisit son effet et le§ obsesseurs se dispersèrent, non sans maugréer et sans décocher quelques épithètes de consolation.
On les vit bientôt recommencer la môme comédie et les mêmes sollicitations autour d’un passant indigène qui avait fait un faux pas en descendant d’un trottoir.
SANTÉ A VENDRE
— Quels sont ces gens? demanda le petit-fils d’Argan.
— N’en dites pas de mal ! d’anciens amis de votre famille — et de vous-même.
— Comment?
— Ce sont des marchands de santé; sur terre on prononce : médecins.
Nous sommes arrivés dans le quartier qui leur est réservé.
— Eh! quoi, cette rue immense...
— 11 y en a quarante-sept de la même longueur, exclusivement habitées par des docteurs des Facultés les plus diverses, et chaque année le nombre en grossit avec une rapidité effrayante pour eux — et pour leurs malades.
Vous avez été témoin d’une scène qui vous olïre un avant-goût des singularités qui vous attendent.
Ceux que vous venez de voir sont les gâtemétiers, les malheureux, ceux qui en France s’inscrivent aux quatrièmes pages.
Ici la réclame est loin d’être dédaignée, mais comme on la juge insuffisante, les marchands de santé font en personne la chasse au client.
Le mot magique de fièvre prononcé par vous
a sonné à leurs oreilles comme un appel de clairon.
Maintenant ils recommencent ailleurs leurs tentatives de soins forcés.
De toute part on n’entendait en effet que des offres de services médicaux.
Sur les murailles de chacune des maisons du quartier habité par les disciples d’Esculape, des pancartes de douze pieds de haut, des lanternes annonçant et le prix des consultations et le nombre des cures obtenues dans l’année. D’aucuns avaient même imaginé de placarder à leurs carreaux des portraits de malades avant et après la guérison.
Ce système, renouvelé des procédés de nos maîtres d’écriture, ne suffisait pas.
Les marchands de santé eux-mêmes arrêtaient par le bras les promeneurs et s’efforçaient de leur persuader que leur santé pronostiquait les plus terribles catastrophes.
— Encore une fois, reprit Ilelleborus, c’est là la populace de la chose; mais si cette populace a ses défauts, l’aristocratie a les siens. — ■ Nous étudierons les uns et les autres à loisir; car notre
SANTÉ A VENDRE
voyage ici n’a que ce but unique. Vous aurez de la besogne! Ils sont soixante-six mille — sans compter les pharmaciens, droguistes, rebouteurs, somnambules, empiriques
-Soixante-six mille! murmura le petit-fils d’Argan avec une admiration joyeuse ! Oh! que je vous remercie de m’avoir amené! On ne doit pas mourir ici... Pourtant, ajouta-t-il plus bas, c est singulier, j ai déjà compté depuis notre arrivée quatre cent vingt-deux enterrements...
LA CENTRALISATION
Si bas qu’eût été faite l’observation, elle n’échappa point aux sens subtils de l’ami mystérieux qui accompagnait Onésime.
— Mon cher monsieur Du Tilleul, reprit-il après un silence, ce que vous venez de dire là me prouve que vous êtes un observateur et me fait bien augurer de vous.
— On observerait à moins! Ce défilé mortuaire donne à cette ville un aspect lugubre qui ne saurait manquer d’impressionner vivement.
LA CENTRALISATION
/il
— Permettez ! n’exagérons rien. 11 y a des proportions auxquelles en toute chose il convient de prendre garde et qui constituent la première des sciences, la science du relatif.
— Je ne sais pas trop ce qu’il peut y avoir de relatif dans la constatation d’un chiffre.
— Et la centralisation, mon cher monsieur Du Tilleul î
— Je ne saisis pas.
— Seriez vous sans avoir lu dans les journaux ou dans les brochures de la terre que nous venons de quitter des études approfondies sur la centralisation et son importance?
— J’en ai comme un vague souvenir... Toutefois je vous avouerai franchement que mes lectures de préférence étaient pour les traités de médecine.
— C’est juste, j’aurais dû me le rappeler. La centralisation, mon excellent monsieur Du Tilleul, est une institution, à ce qu’il paraît, parfaite; seulement, comme de toute chose, pas trop n’en faut.
Sur terre, quand un paysan a envie de creuser une rigole dans son champs, il en touche un mot
au garde champêtre qui en entretient le gendarme, lequel en réfère à l’adjoint pour que celuici en informe M. le maire.
Le maire écrit au sous-préfet, qui renvoie la pétition dans les bureaux de la préfecture. Après avoir fait une halte généralement prolongée dans les bureaux de la préfecture, la pétition passe sous les yeux du préfet qui l’expédie au ministère.
Au ministère, l’expéditionnaire est, après un laps que je n’évalue pas, chargé de copier un exposé de l’affaire. L’exposé est revu par l’employé rédacteur qui le transmet au sous-chef, qui le remet au chef de bureau, qui le transmet au chef de division, qui le remet au secrétaire général, qui le soumet au ministre.
Puis, quand le ministre a enfin pris connaissance des pièces, il indique le sens de la réponse au secrétaire général, et la gamme— descendante cette fois recommence en passant par le chef de division, le chef de bureau, le sous-chef, le rédacteur, l’expéditionnaire, le préfet, les bureaux de la préfecture, le sous-préfet, le maire, l’adjoint, le gendarme, et le garde champêtre pour aboutir au paysan, — très-souvent sous la forme d’un non entrois lettres.
LA CENTRALISATION h 3
C’est là, mon cher ami, un exemple entre mille de la centralisation.
Mais ici c’est parbleu bien pis.
Je vous ai averti que tout les ridicules terrestres étaient, dans la planète Fantasia, reproduits avec des grossissements imprévus. La centralisation figure au premier rang de ces ridicules.
On a tout si bien centralisé que la planète se compose presque exclusivement d’une seule ville, la capitale dans laquelle nous sommes.
11 y a bien de distance en distance des traces de ce qu’on appelle la province, des semblants de villes, de villages et de hameaux, mais il n’y manque que des habitants pour ressembler aux villes, villages et hameaux de votre connaissance.
Mon Dieu, oui! Et c’est d’une logique rigoureuse.
Un beau jour les provinciaux se sont aperçus qu’ils alimentaient le budget sans être suffisamment alimentés par lui et ils se sont dit :
— Nous sommes en vérité bien sots. Pourquoi, puisque le soleil ne vient pas à nous, n’irionsnous pas au soleil?
llk LES MARCHANDS DE SANTÉ
— On n’a de l’esprit que dans la capitale, pensèrent les gens de lettres; partons!
— On ne bâtit que dans la capitale, pensèrent les maçons ; partons !
— On ne prend des leçons de piano que dans la capitale, pensèrent les pianistes, partons.
— On n’a de jolies femmes que dans la capitale, pensèrent les amoureux; partons.
— On n’obtient des emplois que dans la capitale, pensèrënt les bureaucrates; partons !
— On ne fait le mouchoir à son aise que dans la capitale, pensèrent les filous; partons !
— On ne trouve monsieur Gogo que dans la capitale, pensèrent les spéculateurs; partons!
— On n’a perfectionné la danse du panier que dans la capitale, pensèrent les domestiques ; partons !
Et ils partirent tous. — Tous !
Ils sont arrivés.
Fantasia-capitale a deux cent pnze lieues de tour et on parle de reculer les barrières l’année prochaine.
— Vous plaisantez! répéta Onésime avec une stupéfaction profonde.
—Nullement, c’est un peu gênant pour commu-
LA CENTRALISATION
niquer d’un quartier a l’autre; mais, avec les omnibus à vapeur, cet inconvénient serait secondaire. Malheureusement, il en est de plus sérieux et auxquels jusqu’à présent on n’a pas trouvé moyen de remédier.
Loin de là, on semble vouloir les aggraver chaque jour.
Non content d'avoir centralisé la planète dans la ville, on a centralisé chaque profession dans un quartier différent, ainsi que je vous l’expliquais tout à l’heure!*
Jugez à quel paroxysme cette agglomération a dû porter la concurrence ! Jugez quelle misèrè la concurrence a engendrée à son tour! Jugez enfin combien cette misère a dû multiplier les causes de mort, et vous ne vous étonnerez plus du nombre de convois qui vous effrayait si fort...
— En effet... quoique l’affluence des médecins...
— Parce que... mon cher monsieur Du Tilleul, objecta maître Tlelleborus avec un ricanement sarcastique.