LE PARADIS THÉRAPEUTIQUE
Puis venaient des détails affriolants sur la salubrité, la commodité, la supériorité de ces différentes demeures, qui se prétendaient toutes situées et organisées de façon à rendre leurs hôtes centenaires.
Pour les édifices plus vastes, c’étaient des hôpitaux. La nudité de leurs murailles attestait leur destination.
LE QUARTIER DES MALADES
On sentait qu'ils dédaignaient de faire des avances à leur public gratuit. À quoi bon promettre, quand on n’est pas obligé de tenir!
— Eh bien ! interrogea maître Helleborus, .comment trouvez-vous votre futur domicile?
— A en croire les enseignes, le quartier des 'Malades serait celui où l’on se porterait le mieux -le toute la ville. Toutefois j’entrevois aux fenê- ’ res des visages qui ne sont pas du même avis.
— Vous êtes plaisant. Ne faudrait-il pas vous offrir des malades en toilette de bal?
— Non, mais ce quartier me paraît un peu I riste.
— Quand vous serez guéri, vous aurez toute f aculté d’en habiter un autre.
— Hélas! nous n’y sommes pas, soupira le I letit-fiîs d’Argan en suçant une pastille de Vichy qu’il avait découverte au fond d’une de ses poches.
Maître Helleborus ne releva pas l’interjection;
I se pencha vers le cocher et lui désignant du doigt une maison d’assez belle apparence:
— Arrêtez-vous là, dit-il.
En voyant la voiture faire halte, un groupe de malades s’empressa pour assister au débarquement.
Cette haie de nouvelle sorte, n’avait rien de précisément récréatif, mais les commentaires qui en sortirent ajoutèrent au désagrément de la situation. Ces commentaires pouvaient se diviser en deux catégories :
Ceux des malades découragés;
Ceux des malades à illusion.
— Ils ont bien besoin de venir ici, grondaient les uns en toisant Onésime et son guide. C’est probablement pour insulter à nos souffrances. Est-ce qu’on devrait les recevoir avec des figures pareilles?
— Avez-vous observé le petit? chuchotaient les autres. — Le petit, c’était Onésime. — Ce teint jaune, ces yeux cernés... En voilà un qui file un vilain coton. Dieu merci, nous ne sommes pas dans un tel état et nous aurons depuis longtemps délogé qu’il attendra encore sa guérison ! C'est une consolation.
Le malheureux Du Tilleul, à qui ces réflexions n’avaient pas échappé, sentait la sueur perler sur son front.
Maître Helleborus s’en aperçut probablement, et estima qu’il y aurait cruauté à prolonger la scène.
LE QUARTIER DES MALADES
— Ouvrez la porte, entrez, pendant que je paye le cocher, lui dit-il. Je vous rejoins.
Le portier de la maison s’était avancé au-devant d’Onésime.
— Qu’y a-t-il pour votre service?
— Je désirerais... je viens...
11 ne savait trop comment traduire une volonté qui n’était pas absolument la sienne.
Le portier prévint au surplus une plus ample explication :
— C’est pour un logement..- Vous ne faites pas notre affaire... Nous ne prenons pas des maladies mortelles...
— Ilein?... Qu’avez-vous dit?... balbutia l’infortuné.
— Vous avez bien entendu. Je vous ai dit que la maison est très-bien habitée et que nous n’y recevons que des gens indisposés légèrement, parce que les autres, vous comprenez... Un enterrement ça attriste toujours !
— Vous ne par... lez... pas sérieusement?...
— Est-ce que j’ai l’air de rire?... Bonsoir... t Cherchez ailleurs!...
Onésime ahuri regagna la porte.
— Il n’y a rien à louer? demanda maître Helle-
borus. Eh ! mais qu’avez-vous donc, cette mine
bouleversée...
— Ah ! je savais bien que j’étais un homme * perdu...
Et il raconta sa mésaventure à son compagnon.
— N’est-ce que cela? repartit celui-ci. Vous êtes bien bon de vous effaroucher d’un propos sans importance. Les portiers de la planète Fantasia n’en font pas d’autres. Suivez-moi.
— Je ne puis.
— Bien! Vous avez envie de vous trouver mal à présent! Marchez, vous dis-je, et vous allez tout de suite voir la contre- partie de la scène qui vous a si fort touché.
En effet, ils avaient pénétré dans une autre maison, dont le portier, avec une bonne giace
d’état, les salua d’un :
Qu’ eât-ce que vous venez faire ici?
— Nous loger, répondit maître Iïelleborus.
— Jamais.
— Pour quelle raison?
— Vous n’êtes pas assez malades, ni l’un, ni l’autre.
Onésime se ranimait.
DE QUARTIER DES MALADES
— Et que vous importe? questionna Hellebôrus.
— Il nous importe beaucoup à moi et à monsieur le propriétaire. Moi et monsieur le propriétaire, nous ne louons qu’à l’année, mais nous avons soin de choisir des locataires qui n’en ont pas pour plus de trois mois, parce que vous sentez, on a l’avantage de pouvoir louer quatre fois le même appartement.
— Mon compagnon est pourtant très-malade, ricana ïïelleborus.
— lieu! heu!... Très-malade!... Son faciès ne m’inspire pas de confiance. J’ai dans l’idée qu’il ira plus longtemps que vous ne croyez..
Onésime respira bruyamment.
— Savez-vous bien, maroufle, que vous êtes un coquin, avec votre système de location an décès! exclama Hellebôrus en feignant de se courroucer.
— Est-ce que nous n’avons plus le droit de disposer de nôtre propriété comme nous l’entendons?
— C’est de l’escroquerie.
— Escrocs! nous?... Nous! un propriétaire !... Ah ! c’est ainsi!... Aménaïde, le balai?... À mon aide!...
Aménaïde était occupée ailleurs, et Hellebôrus,
qui se tordait de rire, entraîna Onésime réconforté.
Dans une troisième maison, ce fut une femme, — peut-être ce titre est-il bien prétentieux pour une portière, — ce fut une femme qui vint au-devant des deux étrangers :
— Ces messieurs désirent...
— Un logement pour mon ami.
— Ah! ah! Monsieur est garçon?... dit-elle en désignant Onésime.
— Certainement.
— Oh ! alors, nous avons tout ce qu’il faut pour monsieur... Monsieur n’a pas de parents directs?
— Non.
— Une chambre superbe au second... Pas de collatéraux?
— Non.
— Que disais-je au second! C’est au premier que je veux installer monsieur et je le soignerai comme mon propre fds.
— Merci, je ne veux pas loger ici, interrompit brusquement Onésime. Venez !
Puis quand ils furent dehors :
— L’abominable mégère!... Elle ne se doutait
LE QUARTIER DES MALADES
pas que je lisais dans sa pensée et que je déchiffrais ses instincts cupides à travers ses assurances de bon vouloir.
— Ah ! dame, fit Ilelleborus, philosophiquement, le cadeau que je vous ai fait a ses petites misères... L’envers des pensées d’autrui n’est pas toujours couleur de rose; mais l’amertume est souvent salutaire... Hé! hé! Vous devez savoir cela, vous, un buveur de tisanes...
Après quelques autres tentatives infructueuses, Onésime put enfin s’installer dans un domicile choisi par son ami.
— Vous serez à merveille ici... lui dit celui-ci. il est tard, vous allez vous coucher... Adieu....
— Vous me quittez?
— Je reviendrai demain matin... J’ai une visite à faire dans une étoile fixe à un petit million de lieues d’ici.