UNE VOITURE, BOURGEOIS
trouvait d’autres qui lui accordassent un meilleur
Et ainsi de suite...
Onésime était furieux.
— Mais, mon bon Du Tilleul, vous allez vous échauffer le sang, insinua maître Ilelleborus. Onésime aussitôt cessa d’être furieux.
prix
TAPEZ DERRIÈRE1
En montant en voiture, maître Helleborus avait nécessairement dû indiquer l’adresse à laquelle il voulait être conduit.
— Au quartier des Malades! telle rue! tel numéro! avait-il crié assez haut.
C’était une imprudence, — que peut-être il avait commise à dessein et pour le bien de la cause qu’il avait entrepris de gagner.
Le char numéroté cheminait en effet depuis quelques minutes et — fidèle à la consigne qu’il s’était donnée — cheminait à pas comptés.
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Onésime pelotonné dans un coin avait furtivement appuyé la main sur ses tempes pour •s’assurer que les battements de l’artère n’avaient •subi aucune perturbation grave.
Soudain retentit avec un acharnement significatif un cri qui, depuis qu’ils étaient en voiture, avait été proféré une fois ou deux.
C’était l’exclamation favorite du gamin de Paris désireux de jouer à un de ses camarades un mauvais tour de son crû, le: Sentinelle, prenez garde à vous , de la locomotion :
— Tapez derrière!... Tapez derrière!... Tapez derrière!... proférait à l’unisson un chœur de j jeunes drôles.
Sur quoi, le cocher d’envoyer à l’arrière de '$es équipages une grêle de coups de fouet.
Mais les Tapez derrière ! poursuivaient leur nours avec un redoublement d’ardeur qui indiquait que le but n’avait point été atteint.
— Sans doute quelque polisson qui aura grimpé ; ur les ressorts, dit Onésime.
Son compagnon sourit silencieusement.
— Pourquoi souriez-vous?...
Maître Ilelleborus ne répondit pas, il se conenta de soulever le petit rideau qui cachait la
lucarne placée à l’arrière de la voiture avec un geste qui signifiait :
— Regardez.
Onésime regarda et demeura bouche béante.
Assis, cramponnés, perchés, et luttant pour s’évincer mutuellement de leurs fragiles positions, il avait aperçu une demi-douzaine de marchands de santé , de ceux-là mêmes qui l’avaient assailli lors de son arrivée.
— Dame oui, fit maître Helleborus en devançant les réflexions qu’allait formuler Du Tilleul, cela parait singulier, quand on n’en a pas l’habitude, et le contraste de la tenue sévère, de l’air grave des personnages avec la bizarrerie de leurs attitudes prêtes à l’étonnement, mais que voulez-vous?... La concurrence!
— Et la dignité professionnelle!... objecta Onésime. Jamais à Paris....
— Jamais — quant à présent... Ne jurez pas pour l’avenir... D’ailleurs, je ne vois pas une aussi énorme différence qu’il vous plaît de l’admettre. Chasser le client par écrit ou en personne, la belle nuance.... ces braves gens sont dans la sincérité de leur rôle!.. Ils ont entendu que vous
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alliez au quartier des Malades, et la proie flairée, ils ont suivi la piste....
Pendant l’argumentation de maître Helleborus les hourras des gamins avaient redoublé :
— Tapez derrière! Tapez derrière!
Si bien que le cocher poussé à bout s’était dressé sur son siège et tournant le dos à son cheval s’efforcait d’allonger le bras pour atteindre Ses envahisseurs.
Mais un bien autre tumulte éclata tout à coup.
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Tandis que le cocher vaquait à la répression du délit d’usurpation et qu’il avait, ainsi que nous l’avons indiqué, tourné le dos à son cheval, ce quadrupède peu philanthrope avait cru à propos de donner familièrement de la tête dans les côtes d’un monsieur sourd se promenant sur la chaussée avec une sécurité qui pouvait passer pour une fatuité de sa part.
Le monsieur sourd trébucha et tomba.
Le cheval — décidément peu philanthrope —
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no fut nullement ému par cet accident et n’en hâta ni n’en ralentit son allure.
De sorte que le monsieur sourd allait bel et bien avoir avec les roues des rapports intimes.
Heureusement un des polissons qui avaient les yeux fixés sur la voiture remarqua sur le sol un corps étranger.
— Un homme à la mer! cria-t-il.
C’était le signal adopté depuis qu’un passant avait péri noyé dans le macadam perfectionné de la planète Fantasia.
Aussitôt deux agents s’élancèrent intrépidement à la nage, tandis que deux autres tendaient des ! perches du haut du trottoir. Un des agents arrêta le cheval, l’autre plongea pour arriver j jusqu’au naufragé.
Le monsieur sourd était sauvé, — mais tout • était loin d’être fini.
La comédie des accidents commençait au confira ire.
Les agents gourmandaient le cocher et prenaient son numéro; les badauds attroupés pérol 'aient et formulaient des théories sur la survéilance de la voie publique; Onésime voulait des- :endre.
— A quoi bon? fit son compagnon.
— Peut-être cc pauvre monsieur a-t-il besoin de soins. Dans quel état il est!
— Au point de vue de la coquetterie, sa tenue laisse à désirer, mais sous le rapport sanitaire, il ne peut avoir aucune blessure. D’ailleurs il est sûr d’être plus soigné qu’il ne le voudra.
En effet — et comme poussés par un ressort — les six marchands de santé grimpés derrière la voiture s’étaient précipités, aux premières rumeurs de l’accident.
Ils entouraient la victime comme s’ils eussent voulu s’en disputer les morceaux.
L’un lui prenait le bras, l’autre lui tirait les pieds, celui-ci voulait lui palper les côtes, celuilà lui frictionner la colonne vertébrale.
— Il faut le déshabiller î
— 11 doit avoir au moins une fracture.
— Une blessure.
— Une foulure.
— Une écorchure.
— 11 n’est pas possible qu’on fasse une chute pareille sans qu’il en résulte aucun symptôme morbide.
— Cc serait indécent.
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— Il y aurait de quoi renoncer à la profession.
— Monsieur, 'd’où souffrez-vous?
Monsieur, vous devez avoir quelque chose de démis?
— De déboîté?
— De luxé?
— D’ecchymosé?*
— Soyez sans crainte, je vous remettrai sur jambes avant quinze jours.
— Moi avant huit.
— Moi avant six.
— Moi avant quatre.
Monsieur, n’est-ce pas que c’est moi que .ous choisissez pour docteur?
N'est-ce pas que c’est moi, monsieur ?
Le sourd ne répondait pas, par l’excellente' aison qu’il n’entendait pas un traître mot de ces gestions multipliées.
Monsieur!... insista un des marchands de an lé. Eh!... Monsieur...
— Monsieur!... répétèrent tous les autres.
Le sourd, surpris par ce tutti imprévu, risqua
m léger mouvement.
— 11 m’a fait signe.
— C’est à moi !
— Je l’ai bien vu peut-être!
— Et moi donc!...
— Vite que je le soigne à tout risque.
— Je vais lui appliquer une compresse d:eau
sédative.
— Encore un coup, c’est moi qu’il a choisi...
Les agents, voyant que la lutte menaçait de se
prolonger, jugèrent nécessaire d’intervenir.
— On va reconduire monsieur à son domicile et là il vous fera demander si bon lui semble.
— Veuillez en ce cas prendre du moins mon nom, répliqua un des marchands de santé, en tendant sa carte à l’agent. Vous serez assez bon pour faire mettre en toutes lettres dans les nouvelles diverses Aes journaux qui ne manqueront pas de raconter le fait que c’est le docteur Ricochet qui a prodigué au blessé les premiers^secours.
— Par exemple!... ne l’écoutez pas et acceptez une carte, afin de faire constater que c’est le docteur Maniveau qui, avec rai dévouement audessus de tout éloge...
— 11 ferait beau voir, qu’on méconnût le droit à ce point! c’est moi le docteur de Grandpré, rue de la Mule, 1233... Vous entendez, répéta-t-il
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en se tournant vers le cercle qui s’était formé autour d’eux... rue de la Mule, 1233... S’il y a, ajouta-t-il d’un air insinuant, dans l’honorable société qui m’environne d’autres personnes qui désirent mon adresse je puis la leur distribuer...
* — C’est bon! c’est bon!... intervinrent les
agents. On la connaît celle-là.
— Permettez, insista un marchand de santé... l’intérêt de l’équité exige qu’on éclaircisse la
question... N’est-ce pas, monsieur, que c’est moi qui vous ai soigné?
— N’est-ce pas que c’est moi! redit aussitôt son collègue...
— N’est-ce pas?..
* — Vous allez vous disperser, intervinrent les agents d’un air bourru.
Maître Ilelleborus, qui avait tenu à ce qu’Onésime assistât à cette scène, vit qu’elle tirait à sa lin.
— Vite, dit-il, esquivons-nous avant qu’ils aient le temps de s’attacher de nouveau à notre i poursuite... Allons, cocher!
— On y va.
Le monsieur sourd cependant avait été remis sur jambes.
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— C’est égal, pensa chacun des marchands de santé, un homme atteint de surdité peut devenir un client, ne le quittons point.
Et ils emboîtèrent le pas derrière lui, tandis qu’on entendait la voix des agents maugréer en s’affaiblissant :
— Circulons !... circulons !...
Quant au cocher, lorsqu’il jugea la représentation bien terminée, il se décida à repartir, tout en grondant :
— Voilà-t-il pas ! pour un sourd de plus ou de moins!... J’en ai écrasé de plus beaux qui n’ont pas crié si fort.
LE QUARTIER DES MALADES
On était arrivé à destination.
Le quartier des Malades s’offrait aux regards des deux voyageurs. Rien que par l’odorat un aveugle aurait d’ailleurs reconnu la localité.
Dans toutes les rues régnait cette odeur vaguement Acre et subtilement fade qui est le produit incestueux de la pharmacie et de la maladie.
La voiture roulait sourdement sur la paille répandue de toute part.
Onésime avait mis la tête à la portière.
Devant lui défilaient des séries interminables de maisons coupées, de distance en distance, par des édifices plus vastes et — qu’on me pardonne ce néologisme, — à l’aspect caserneux.
Les maisons les plus petites étaient toutes des maisons de santé, ainsi que l’attestaient des enseignes placées sur chacune d’elles et rehaussées de noms plus alléchants les uns que les autres.
C’était :