PREMIÈRE JOURNÉE
imène. Vous devez avoir quelque maladie nouvelle, depuis que je n’ai eu le plaisir de vous
oir. ^ .
— Monsieur Heïleborus, vous avez lort de tourner tout en plaisanterie. Je sens que j’ai grand oesoin de me soigner.
— Parbleu! j’en étais bien sûr, et je serais lésolé qu’il en fût autrement. Je désire même que mus commenciez, sans délai, l’expérience des indications indigènes. Partons.
— C’est que je n’ai rien pris d’ aujourd’hui...
— De l’appétit, le symptôme n’est pas des dus redoutables. Partons d’autant plus vite ; mus déjeunerons en route.
— C’est que... réitéra Onésime.
— Achevez.
— C’est que je suis un peu embarrassé... J’ai quitté la terre si brusquement, que je n’ai pas emporté...
— D’argent!... Vous vous trompez. J’ai sauvé a caisse pour vous. Vos capitaux sont dans ce secrétaire.
— Par quel moyen...
— Y sont-ils arrivés? Ceci est mon secret, un secret assez curieux, je m’en vante. 11 y a trop
de gens qui s’étudient à faire sortir l’argent de la caisse du prochain sans que celui-ci s’en aperçoive ; moi je trouvç plus 'original de l’y faire entrer incognito.
— Je vous suis, dit Onésime ; le temps de garnir mon porte-monnaie.
— Vous êtes prêt?
— Oui.
— Maintenant, surtout, prenez bien garde aux voleurs !
— La police est-elle donc si mal faite ?
— Au contraire, et c’est le danger! Elle est si bien faite, que tous les filous sont obligés ici d’avoir l’air d’honnêtes gens.
La recommandation de maître Helleborus ne levait pas tarder à porter ses fruits.
Onésime, — très-soupçonneux de sa nature, — se tenait sur le qui-vive. Déjà, à diverses reirises, il avait vu des individus, dont la mine lui )arut suspecte, rôder autour de lui, s’approcher 3t s’éloigner vivement; il avait même cru surprendre entre eux des signes d’intelligence , mais dans l’incertitude il n’avait point osé faire
part de ses appréhensions à son compagnon de route.
Tout à coup, il se retourna d’un bond, saisit un bras qui s’était glissé dans la poche de son habit, et, de toute la force de ses poumons, se mit à crier :
— Enlin, j’en tiens un. Au voleur! Au voleur !
Le pauvre hère ainsi surpris, flagrante de Uct o, tremblait comme la feuille.
— Monsieur, je vous en prie...
— Au voleur !...
— Je suis un malheureux père de famille.
— L’excuse est bonne. Au voleur !...
— Ne me perdez pas; les règlements sont si sévères.
— Il vous faudrait peut-être des lois qui vous assurassent l’impunité pour dévaliser les passants en plein jour.
— Dévaliser, moi!...
— Vous oseriez nier ?
— Mais certainement.
— Vous n’avez pas essayé de me prendre mon foulard?
— Au contraire !...
— Probablement, c’était pour m’en glisser un dans la poche...
— Oui, monsieur... c’est-à-dire, non. Pas un foulard, mais. . . Fouillez-vous plutôt, monsieur !...
Onésime, machinalement, exécuta le geste sollicité et sentit que depuis son départ ses poches avaient prodigieusement gonflé.
En même temps, il en extrayait des monceaux de papier.
— Monsieur, je vous jure que ce n’est pas moi qui ai tout mis. Voilà les miens, dit-il en désignant deux carrés de papier, l’un blanc et l'autre rose,
Onésime comprenait de moins en moins.
Quant à maître Helleborus, il avait arboré son sourire moqueur.
— Oui, monsieur, vous pouvez m’en croire, je suis un honnête père de famille; ce n’est pas moi qui ai mis les autres... Je sais bien que deux c’est déjà trop, mais le travail va*si mal, qu’on gagne comme on peut... Ne me faites pas arrêter, monsieur... je vous en prie... Je confesse que ce sont des charlatans, que leurs drogues ne
valent pas deux sous, mais un père de famille... Si vous y tenez, je vous dirai avec quoi ils fabriquent leur Sirop de platine pulvérisé , pour les tempéraments .lymphatiques... C’est de l’attrape-nigauds... Vous voyez que je ne vous cache rien, monsieur... Ne me faites pas arrêter...
Onésime, moitié par compassion, moitié par étonnement, avait lâché son prisonnier qui, sans attendre son reste, se sauva à toutes jambes.
Le petit-fils d’Argan considérait toujours ses deux poignées de paperasses.
— Quand vous les contemplerez pendant deux heures, intervint Helleborus, ce sont des prospectus de pharmacie.
— Tout cela ?
— Oui, tout cela.
— Mais comment ont-ils pu les fourrer dans mon habit?...
— Je gage que vous en avez bien^ d’autres. Tenez !... tenez !... tenez !...
Les prospectus, tirés par Helleborus, sortaient à flots du pantalon, du gilet, du col d’Onésime.
— Avouez que ce sont d’adroits gaillards.
— Alors, tous ces individus qui rôdaient auour de nous?
— C’en était! Depuis que la police letfr donne ■\ chasse, les distributeurs d’imprimés ont été ibligés de faire de véritables études. Ils ont les nêmes ruses, se donnent la même peine pour ous inonder de leur denrée, que les tire-laine »our vous alléger de vos écus... Et de fait, ce
t’est qu’une différence de procédé; le résultat este le même. Lisez plutôt!
Onésime avait jeté les yeux sur le prospectus ose, qui s’exprimait ainsi :