‹ Les marchands de santé (volume 2)Chapitre 20 sur 59 · LE JOURNAL DES DECES · texte numérisé non relu

LE JOURNAL DES DECES

— Et puis, poursuivit l’homme, j’avais une idée n tête.

— Ah ! ah !

— Oui ! Je voulais fonder le Journal res Dé~

— Joli titre, n’est-ce pas, mon cher Du Tilul ?

— Je ne trouve pas, bougonna Onésime.

— Bah !... peur à part...

— D’ailleurs, messieurs, mon intention n’était

pas de faire une affaire littéraire, mais bien une affaire commerciale.

— Je m’en doutais, dit Helleborus.

— Mon idée était excellente, monsieur; et pratique! et simple dans sa conception!

Le Journal des Décès paraissait deux fois par semaine, avec la liste de toutes les personnes un peu notables trépassées dans la planète Fantasia; seulement, à la nécrologie de la routine, j’ajoutais, — et c’était là le point capital, — j’ajoutais le nom du ou des docteurs qui avaient soigné le défunt.

— Voyez-vous cela ! de la réclame gratuite, ricana Helleborus.

— De la réclame! Vous croyez? Mon Dieu! que vous êtes' donc jeune dans la partie.

Mais au contraire ! J’avais beau envelopper la mention d’euphémismes hypocrites tels que :

« Malgré le dévouement dont a fait preuve M. le docteur... »

» En dépit de ses efforts, la science du docteur... a échoué. »

» M. le docteur... a fait ce qu il a pu sans réussir à conjurer... »

LE JOURNAL DES DÉCÈS \h 3

L’effet n’en était pas moins produit.

C’étaient des registres terribles que je tenais à, terribles pour la réputation de ceux dont je

relevais les morts.

— Tiens! tiens! tiens!... Savez-vous, Onésime, lue monsieur est de première force?

— Monsieur est bien bon... Je ne mérite pas ses éloges, car le Journal clcs Décès n’a réussi qu’à moitié.

— Quel malheur!

— Dans les commencements, c’était à qui viendrait m’offrir des compensations sonnantes pour que je n’imprimasse pas son nom dans mon lournal. • • *

— Cela se- conçoit.

— Toutefois, au bout d’un temps assez court, iil a surgi une complication embarrassante.

Un marchand de santé me donnait, je suppose, (cinquante écus pour ne pas être nommé, j’empo- « chais et je souscrivais; mais arrivait un autre imarchand de santé, un rival du premier, qui avait appris que celui-ci avait perdu tel malade. Lui m'offrait cent écus pour nommer son con- : frère.

Le moyen de refuser cent écus, je voüs le de-

mande, messieurs... On n’est pas de bronze, que diable !

— Sans quoi on se fondrait pour battre monnaie, observa Helleborus.

— De sorte qu’il arriva que tel docteur qui avait payé figurait quand même sur les listes du Journal des Décès , à cause de la surenchère du concurrent.

C’est si embrouillé la tenue des livres en partie double !

Bref, à force de voir ces petits accidents se

répéter, les marchands de santé finirent par

s’éloigner de moi, et je suis retombé du haut de

mon rêve réalisé un instant.

— Vous avez dû vous faire mal.

— Bien mal, messieurs. Je suis sans place depuis un mois.

— Vous nous l’avez dit.

— Et si vous vouliez utiliser mes connaissances... Je ferais tout... Avez-vous besoin d'un homme certificat? d’un antichambrier? N’importe le prix... Quand il faut vivre...

— Mon cher garçon, nous n’avions besoin que de vos renseignements. Merci.

— Comment! Vous n’êtes donc pas...

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