L* HOMME -CERTIFICAT
— Quant à cela, messieurs, je fais tout ce qui concerne mon état, et je puis dire que je suis avantageusement connu. J’ai travaillé un an chez le docteur Jubilard, trois mois chez le docteur lBuohon, neuf mois le docteur Lacouture, huit imois chez...
— Pardon, mais vous ne nous dites pas quel ■ est votre genre de travail. '
— Encore une fois, messieurs, je fais tout ce qui concerne mon étal; j’ai d’abord été certifiicat...
— Comment, certificat?
— Oui, messieurs, je me montrais aux malades comme attestation d’efficacité des remèdes qu’on allait leur administrer.
— Quand je vous le disais! fit ITelleborus en se tournant vers Onésime.
— Sans vanité, monsieur, je puis dire que je
suis l’un des plus forts de la partie, surtout pour la variété des physionomies. Chez le docteur Jubilard, je travaillais dans le foie ; chez le docteur Buchon, dans le poumon ; chez le docteur Lacouture, dans la moelle épinière, et vous sentez bien
que c’est là le vrai mérite. 11 n’y en avait pas
deux comme moi pour prendre la figure d’un phtisique .
— Qu’entendez-vous par là? questionna Onésime,
— Dame! monsieur le sait tout comme moi,
— à moins que monsieur ne soit tout jeune dans la partie. Quand il arrivait un nouveau malade, on m’amenait, ou plutôt on m’apportait devant lui, afin de lui montrer que son cas n’était pas aussi désespéré que le mien. C’était là mon triomphe. Vous m’auriez donné deux heures à vivre. Aussi, quand la semaine suivante le
meme malade me voyait apparaître frais, gai,
souriant, il était vaincu et convaincu; mon docteur pouvait en tirer ce qu’il voulait.
— Et comment se fait-il que vous ayez renoncé à ce métier qui devait être lucratif et ré- 5 créatif, dit Helleborus.
— Je n’y ai pas renoncé, monsieur. Seulement la concurrence abîme tout ce qu’elle touche. 11 a fini par venir des propres à rien qui vous jouaient la congestion cérébrale ou la fièvre typhoïde pour vingt sous par jour.
— Les coquins! s’écria Helleborus avec un air de componction.
l’homme-certificat
— N’est-ce pas, monsieur!... Aussi, j’ai pernuté, et je suis entré clans les anticham- \ tiers,
Onésime ouvrait de grands yeux à tout ce fu’il entendait. Ce mot d ’antichambrier sonna îotamment à son oreille d’une façon si bizarre, u'il ne put s’empêcher d'interroger encore.
— Qu’est-ce que les antichambriers?
— Décidément, reprit l'homme, ces messieurs ont tout jeunes dans la partie. Les anticham- 'riers sont les employés que les docteurs qui ommencent payent pour faire antichambre chez ux. Parce que, — vous savez, — les clients, il ’y a pas de plus drôle de clique.
Onésime fit une .grimace, mais maître Ilelleorus se jetant à la traverse:
— Oh! oui, vous avez bien raison, une drôle de lique!
— Quand ils arrivent chez un marchand de nnté et qu’on ne les fait pas attendre une bonne eure, ils en sortent persuadés que c’est une maette. Un docteur qui n’a pas une pratique dans on antichambre !
De là la création des antichambriers. On staonne à l’heure de la consultation dans le salon
d’attente ; orné d’un nom sonore, vêtu élégamment, on lie conversation avec les arrivants, on entonne adroitement les louanges du marchand de santé auquel on est attaché.
C’était là mon fort, surtout auprès des dames! Cela tient à mon éducation... ancien prix d’honneur, pour vous servir.
— Comment se fait-il, monsieur le prix d’honneur, que vous ayez également abandonné la noble carrière des antichambres?
— Toujours pour le même motif; les gâtemétier! Croiriez-vous qu’on trouve maintenant des antichambriers pour la nourriture!... Aussi ils vous font des cuirs en dialoguant avec la clientèle, mais des cuirs! Quand une profession est ravalée- à ce point, un homme qui se respecte n’a plus qu’à l’abandonner.
— Naturellement, opina Helleborus.