‹ Les marchands de santé (volume 2)Chapitre 45 sur 59 · XL I · texte numérisé non relu

XL I

SOMNAMBULE EXT II A - L U C I D E

— Puisqu’il en est ainsi, s’écria Onésime, après avoir marché pendant quelques minutes en silence, puisque la médecine à brevets ne peut plus rien pour moi et ne m’a fait que du mal , j’irai demander à ses ennemis cette guérison qu’elle me refuse.

— Il ne manquait plus que cela! dit maître Ilelleborus.

— On m’a justement parlé d’une somnambule...

— Extra-lucide?

— Oui, extra-lucide. Pourquoi ne le seraitelle pas? Pourquoi ne croirais-je pas à son pouvoir ?

— Vous avez donc absolument besoin de cré- i

dulité ? • I

— L'homme qui se noie se rattache à la première corde venue.

— Mais il ne se la passé pas autour du cou. — C’est bien rue des Aveugles, fit Onésime se parlant à lui-même... Rue des Aveugles, mais

nous y sommes!... En effet: Mademoiselle Bri-

( 'jitte , •première médaille de fluide à V Exposition Universelle des arts surnaturels...

D’un bond il s’était élancé vers la demeure de MIle Brigitte. Maître Helleborus gravit fidèlement

l’escalier derrière lui.

MIlR Brigitte avait été destinée par sa famille à la carrière des modes. Pendant son enfance elle avait fait des courses, pendant sa jeunesse elle avait fait des chapeaux.

A vingt-cinq ans, trouvant que le métier ne valait rien, elle s’avisa de faire des miracles.

Pour cela; il lui suffit de se dire un beau jour :

SOMNAMBULE EXTRA-LUCIDE 2£|7

— Je dois être somnambule. Si je ne le suis pas, je le deviendrai.

Dans ce but, elle se procura un associé en la personne d’un ancien courtier d’assurances contre les infortunes conjugales. 11 y avait des assurances de tout genre dans Fantasia-Capitale.

Celle-ci toutefois dépérissait, à cause de l’énorme quantité de sinistres qu’on avait à payer annuellement. Le courtier accepta donc avec reconnaissance le projet de Mlle Brigitte, avec qui il était déjà depuis longtemps en communication très-sympathique.

L’ex-courtier était occupé à consommer un jambonneau avec la sibylle moderne , lorsque Onésime se présenta avec Helleborus.

H se leva avec empressement, et s’essuyant la bouche avec le coin de sa serviette :

— Ces messieurs désirent un oracle?

Dès ses débuts 3 le mot : consultation avait été jugé trop prosaïque par la pythie de la rue des Aveugles.

— Mon ami seulement, indiqua Helleborus^

— Fort bien. Si ces messieurs veulent passer dans le salon d’attente, en attendant que Mademoiselle se prépare.

En môme temps, l’ex-courtier ouvrit une porte* et pénétra avec eux.

— Monsieur vient consulter pour?... insinua le compère magnétique.

Onésime allait répondre, Ilelleborus le devança :

— Mon ami désire laisser à la somnambule!' tout le mérite de la divination.

— Parfait! dit le compère avec un sourire qui) ressemblait à une grimace.

— Voulez-vous lire le journal? On y raconte! un vol très-curieux... C’est étonnant combien il: y a de vols cette année...

— Ah ! répliqua Helleborus qui avait fait signe! à son compagnon de garder le silence.

— 11 a dit: Ah! avec indifférence... Ce n’est

pas pour un vol, pensa le chevalier d’industrie. On y publie aussi un roman palpitant du vicomte Basson du Mérail... un feuilleton qui dure depuis! trente-sept ans... Le prologue vient de finir, c’est plein d’émotion. 11 y a notamment une séparation entre deux amants... Elles sont si cruelles ces séparations-là.

— Ah ! répliqua encore l’impassible Ilelleborus.

SOMNAMBULE EXTRA-LUCIDE

— 11 n’a pas bronché... Ce n’est pas pour affaire de sentiment... .Désirez-vous que j’ouvre la fenêtre? 11 fait si lourd! Un temps si malsain!... La mortalité a triplé depuis huit jours.

— Ciel ! exclama Ünésime avant qu’Helleborus eût eu le temps de le retenir.

— Il a dit : Ciel! C’est un malade, pensa l’excourtier. Puis, sur d’avoir éclairci la question, il ajouta :

— La séance va commencer. Veuillez me suivre.

, Mlle Brigitte était debout près d’un fauteuil. Elle regarda son compère qui lui fit le signe de convention pour indiquer qu’il s’agissait d’une consultation médicale. Aussitôt, au simple contact de la main de f ex-courtier, elle roula des prunelles, fit trois hoquets et se laissa tomber sur le fauteuil.

— Elle dort, dit l’px-courtier.

— Pas possible ! acquiesça Ilelleborus feignant la surprise.

— Elle dort et elle est lucide . . . Mademoiselle !... Monsieur désire...

— Je sais ce qu’il désire... 11 est malade, très-

malade. -1 k

Onésime devint tremblant.

— Je lis clans son corps comme dans un livre... Son cœur est là, dit-elle en montrant le côté gauche.

— C’est pourtant vrai, fit Onésime.

— Son foie est là!... (ù droite.)

— Comme elle voit !...

— Son estomac là! (au milieu.)

— Quelle lucidité !

— Oh! l’estomac!... C’est à l’estomac... Des milliers d’insectes.

— J’ai des milliers d’insectes dans l’estomac!

— Ils sont gros comme un grain de sable.

— Ah ! mon Dieu !

— Et il y' en a... attendez que je compte... 11 y en a sept milliards neuf cent trente-sept millions cent vingt mille quatorze...

— C’est prodigieux!

— Non... cent vingt mille quinze.

— À un près, peu importe !

— 11 importe beaucoup, intervint l’ex-courtier ayec un accent recueilli, notre maison veut la vérité entière !

— C’est admirable !...

SOMNAMBULE EXTRA-LUCIDE

— Continuez, mademoiselle.

— Il faut les tuer ou ils tueront... Les tuer ou ils tueront... Et il n’y a qu’un moyen... Écrivez ! Écrivez!... Le malade ira cueillir ou fera cueillir, le troisième jour de la lune, trois feuilles du second marronnier placé à gauche en entrant dans la huitième rangée du square des Innocences.

Il fera bouillir ces trois feuilles avec un radis noir, deux onces de gutta-percha, une demi-once de tabac en poudre, trois pierres à fusil, un pain de savon,

11 laissera macérer onze jours, fera rebouillir, avalera cinq litres du mélange par jours.

Dans un mois il sera guéri... Ah !...

En achevant, Mlle Brigitte agita la tête comme si elle eût été en proie à une attaque de nerfs.

— La sibylle est épuisée, dit l’ex-courtier. Voici l’ordonnance. N’oubliez pas surtout les prescriptions.

— Oh! monsieur!... vous pouvez compter... repartit Onésime haletant.

Et tandis qu’ils descendaient, maîtr-c Helleborus entendit la pythie qui disait :

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— Je l’ai un peu expédié, mais zut!... Le jambonneau n’aime pas à attendre.

— Et puis, il a tout de même aboulé ses mille,

ajouta l’ex-courlier.

Mais quand maître ITelleborus fit part de ce dialogue à Onésime, celui-ci haussa les épaules.

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