SCÈNE DE MOEURS
chez vous... Et caetera... Goûtez-moi cette bière, et à votre santé!...
— A ma santé ! J’en ai bien besoin, répondit le pauvre voyageur en passant la main sur son visage, que ces secousses avaient sensiblement altéré.
LA MÉDECINE DE PROVINCE
Maître Ilelleborus regarda Onésime avec insistance :
— Vous serez donc toujours le même... Je gage qu’un bon bifteck vous rétablirait...
— De la viande ! Moi qui suis à la diète !...
— Vous aimeriez mieux une potion?... Vous en aurez ! vous en aurez !... La ville est bonne.
— Je vous jure que je ne suis sérieusement pas à mon aise, balbutia Du Tilleul.
— Mais tant mieux, cornes du diable, tant
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mieux!... Il faut bien que messieurs de la médecine vivent. Les pauvres gens!...
Je vous parlais de la centralisation; eux aussi en font la désastreuse expérience.
Ah ! dame ! la médecine en province était si triste chose! 11 y avait de quoi y renonce**. Un satané local où tout se sait :
— Tiens, fait l’une, on sonne un mort.
— Mais, oui, c’est le père X.
— Ah! bah! Et qui est-ce qui le soignait?
— Le grand médecin brun qui est nouvellement établi.
— En voilà un qui ne m’inspirerait pas de confiance.
— Et à moi, donc !
— Si jamais celui-là prend dans le pays, cela m’étonnera singulièrement.
— C’est une abomination de laisser des ganaches pareilles exercer.
— On devrait lui donner un charivari.
— Pour moi, je vais aller conter à tout le monde que c’est lui qui a tué ce pauvre père X.
Et que vous aurez raison.
Jésus mater! ... On en condamne qui ne l’ont pas tant mérité!...
Allez donc faire de la médecine agréable sous la surveillance des cent yeux d’Argns, et avec la responsabilité de vos moindres prescriptions !
Vivent au contraire les grandes capitales où l’on ne compte pas avec les malades. Un de plus on de moins dans le tas !...
— Comme vous y allez, s’écria Onésime avec un frisson. J’en fais partie, moi, de ce tas-là !
— C’est bien la peine de m’interrompre pour un si mince détail. Je reprends.
Le contrôle des malades n’est pas le seul qu’ait à subir le médecin de province.
Le pharmacien est là qui guette et épie.
Le pharmacien de la capitale est, — - vous le verrez ici,' — devenu la plupart du temps le compère du marchand de santé, quand il ne s’improvise pas marchand de santé lui-même.
Dans les petites localités, c’est différent.
Précipité du haut d’ambitions plus ou moins légitimes jusqu’en ces bas-fonds delà droguerie, le pharmacien voit dans le médecin un favori du sort qui lui a pris injustement sa place au soleil.
Ce qui ne l’empêche pas, — quand il rencontre celui-ci, — de lui prodiguer ses plus ob-
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séquieuses révérences; mais, s’il embrasse son rival, c’est pour mieux l’étouffer.
Un centigramme de plus dans une potion, un milligramme de moins dans une ordonnance, — en voilà assez pour remuer toute la ville.
Et le soir, en faisant sa partie de piquet, avec un voisin, le pharmacien jaloux insinue :
— Gomme il est heureux, tout de même, que je ne m’absente jamais; encore aujourd’hui...
— Quoi donc? questionne naturellement le voisin.
— Oh! rien... ce sont des choses que, pour l’honneur du corps, il vaut mieux céler; mais, c’est égal, quand on pense à la légèreté avec laquelle on accorde maintenant les diplômes... trois dames... et cinquante de point...
— Cinquante sont bons... Gomme ça, notre médecin a encore fait quelque boulette de sa façon?
— Je n’ai nommé personne, que je sache. . Je joue trèfle.
— Suffit! on comprend à demi-mot... Je le prends... Neuf, dix, onze... Aussi bien, avec moi vous avez tort de faire des secrets, parce que, vous savez : muet comme la tombe...
— Il n’y a pas de secrets là-dedans... Quatorze du carreau, quinze du trèfle... Seulement, je ne voudrais pas avoir l’air de dénigrer... Quinze. Ma parole d’honneur... croyez- vous, qu’il ne faut pas avoir perdu la tête?... Administrer à un enfant la noix vomique dans de pareilles proportions...
— Ah! c’était de la noix vomique pour le petit de
— Je n’ai nommé personne.
— Mon Dieu, non... ne voilà-t-il pas ! Comme vous êtes drôle de vous défier de moi. A vous à faire !
— Je ne me défie pas.
— N’empêche pas que sans vous...
— Son compte était réglé à ce pauvre petit. Voyez-vous, monsieur Binet, ça crève tout de même le cœur, quand on pense que des gâtemétiers pareils ont des titres, se donnent de l’importance, tandis que soi, on végète dans une misérable boutique où il faut encore qu’on répare les bévues de ces beaux messieurs... Dix heures... Nous ferons la belle demain... Je vais fermer. Surtout pas un mot de ceci.
— Comment donc !
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Et, dès le lendemain, M. Binet a colporté partout l’erreur du médecin qui, sans le pharmacien, envoyait ad patres le petit de Mme ***.
Onésime avait écouté d’un air d’incrédulité.
— C’est une supposition que vous faites, n’estce pas? dit-il à maître llelleborus; car jamais docteur ne commet de ces erreurs-là.
— Feu Argan, votre arrière-grand-père, vous octroierait sa bénédiction pour une demande semblable.
Bon jeune homme! Vous êtes bien son descendant direct et candide. Mais sur ce chapitre, je me suis promis de laisser la parole aux faits, et ils parleront assez, quand le moment sera venu.
Permettez -moi , en attendant, d’achever le portrait que j’étais en train de vous tracer et de compléter la ressemblance par quelques traits.
Je vous ai déjà montré deux redoutables ennemis du malheureux médecin de province.
Et l’autorité!
Que de souplesse il faut à l’échine de celui qui veut obtenir son patronage !
Et le clergé !
Que de génuflexions, si l’on tient à sa recommandation !
Et quand l’autorité et le clergé se trouvent en dissentiment, — ce qui peut arriver parfois,..
Que de détours et de louvoiements pour éviter le Charybde de M. le maire, sans échouer sur le Scylla de M. le curé !
Et les distances immenses à franchir pour aller d’un malade à l’autre ! Et le trot mutilant du cheval de pays ou les cahots mortels du cabriolet embourbé dans les ornières !
Et le froid, et le chaud, la pluie, le vent, l’insomnie à braver ! Et les maigreurs navrantes du salaire qui récompense de tant de peines !
Et les contestations avec le paysan madré qui ne comprend pas qu’on se fasse payer, puisqu’on
ne lui a rien vendu — que des paroles !
Et tout le martyrologe dont je vous épargne la suite ! Non ! parbleu, il n’est pas étonnant que la centralisation médicale ait fait des progrès si rapides, et que les soixante mille médecins de Fantasia-planète soient tous dans la capitale... Gar, du moment où...
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Tandis que maître Helleborus achevait sa tirade, le garçon s’était approché :
— Maintenant que vous avez achevé de consommer, dit-il sans autre cérémonie, faites-moi le plaisir de céder la tahle.
UNE VOITUP.E, BOURGEOIS!
Onésime allait encore se révolter de ce procédé peu civil; son guide lui ferma la bouche d’un signe et leva le siège pour lui donner l’exemple. Quand ils eurent fait deux ou trois pas :
— Mon cher Du Tilleul, reprit Hellehorus,* j’ai vu le moment où vous alliez vous emporter de nouveau. Je vous ai pourtant expliqué...
— Tant que vous voudrez, mais Tinsolence de ce drôle dépassait toutes les bornes.
— Elle ne diffère pas tant qu’il vous le semble