LOU
(Permettez -moi, en attendant, d’achever le rtrait que j’étais en train de vous tracer de compléter la ressemblance par quelques Dits.
Je vous ai déjà montré deux redoutables envois du malheureux médecin de province.
Et l’autorité !
Que de souplesse il faut à l’échine de celui qui eeut obtenir son patronage !
Et le clergé !
Que de génuflexions, si l'on tient à sa recomvalidation !
Et quand l’autorité et le clergé se trouvent
en dissentiment, — ce qui peut arriver parfois,..
Que de détours et de louvoiements pour éviter le Charybde de M. le maire, sans échouer sur le Scylla de M. le curé !
Et les distances immenses à franchir pour aller d’un malade à l’autre ! Et le trot mutilant du cheval de pays ou les cahots mortels du cabriolet embourbé dans les ornières !
Et lo froid, et le chaud, la pluie, le vent, l’insomnie à braver ? Et les maigreurs navrantes du salaire qui récompense de tant de peines !
Et les contestations avec le paysan madré qui ne comprend pas qu’on se fasse payer, puisqu’on ne lui a rien vendu — que des paroles !
Et tout le martyrologe dont je vous épargne la suite ! Non î parbleu, il n’est pas étonnant que la centralisation médicale ait fait des progrès si rapides, et que les soixante mille médecins de Fantasia-planète soienttous dans la capitale... Car, du moment où...
LA MÉDECINE DE PROVINCE
Tandis que maître Hellébores achevait sa tirade,
garçon s’était approché :
— Maintenant que vous avez achevé de conommer, dit-il sans autre cérémonie, faites-moi ee plaisir de céder la table.
Onésime allait encore se révolter de ce procédé peu civil; son guide lui ferma la bouche d’un signe et leva le siège pour lui donner l’exemple. Quand ils eurent fait deux ou trois pas :
— Mon cher Du Tilleul, reprit Helleborus, j’ai vu le moment où vous alliez vous emporter de nouveau. Je vous ai pourtant expliqué...
Tant que vous voudrez, mais Finsolence de ce drôle dépassait toutes les bornes.
— Elle ne diffère pas tant qu’il vous le semble
de l’insolence des subordonnés terrestres. En tout eas elle n’en est que le progrès logique. Vous avez subi là-bas des exigences ridicules; soyez puni ici par où vous avez péché, vous et vos frères de la terre.
— Au surplus, répondit Onésime, je suis bien aise d’avoir quitté l’atmosphère enfumée de ce café!
— Une des pourvoyeuses brevetées de messieurs les marchands de santé !
— On ne s’y voyait point à deux pas, et ce goût de tabac joint à... Je vous assure que vous avez eu tort de me faire boire de la bière. Cela ne me réussit pas.
— Du Tilleul, mon ami, votre pusillanimité est la principale cause de toutes vos souffrances imaginaires.
— Imaginaires!... que les voilà bien les gens qui ne sont affligés d’aucun mal. Imaginaires!... un pauvre homme dont les poumons, le foie...
— La rate, le cœur, le cerveau, les reins, la moelle épinière, les bronches, énuméra Helleborus avec un ironique empressement...
— Riez à votre aise... je ne sais rien qui rende cruel comme de se bien porter.
— - A ce compte, vous allez vivre ici au gré de votre idéal et entouré de cœurs compatissants et sympathisants.
— De quels cœurs voulez-vous parler?
— Ne vous ai-je pas dit et répété que tout était centralisé ici? Or, de même qu’il y a le quartier des Amours faciles, le quartier des Ouvriers, des Lettrés, il y a le quartier des Malades, et c’est celui que vous choisirez de préférence, n’est- il pas vrai ?
— J’y suis bien obligé, hélas !
— C’est ainsi que je l’entendais... Cocher!... cocher !...
Maître Helleborus adressait cette interpellation à l’automédon d’un véhicule qui traversait la rue.
L’automédon tourna la tête avec un mouvement de charmante indolence, toisa les deux voyageurs d’un air adorablement impertinent, puis, faisant un signe de refus méprisant, reprit sa marche triomphale.
— Mais, il est vide ! exclama Onésime.
— Certainement.
— Eh bien?
— Eh bien ! votre figure ou la mienne n’oat
pas eu le bonheur de lui plaire, et il nous dédaigne.
— Si j’avais su, j’aurais infligé à ce maroufle...
— De la violence? — pour être condamné à une
indemnité.
— Vous avez raison; au moins doit-il y avoir des règlements...
— Il y en a un qui se compose de plusieurs centaines d’articles, tous conçus de façon à corriger les abus. Malheureusement les règlements ont été donnés au cocher pour lui procurer la satisfaction de les violer.
— C’est un peu comme cela sur terre.
— Ne vous étonnez point qu’alors ce soit beaucoup comme cela dans la planète Fantasia... Tou jours le grossissement des abus que je vous avais annoncé... Cocher!... cocher!...
Maître Helleborus hélait une seconde voiture.
— Vous êtes trop grand, répondit le cocher, vous fatigueriez mes bêtes.
— Cocher ! cocher !...
C’était une troisième voiture.
— Merci, il ne doit pas y avoir gras dans vos poches, fit le cocher en passant outre.
— Cocher !... cocher!... cocher!...
Ils en appelèrent ainsi successivement une douzaine qui se promenaient à vide, tandis que les places affectées au stationnement restaient dépourvues de tout véhicule.
Des douze cochers, chacun motiva son refus d’une façon différente.
Celui-ci, parce que la course était trop longue ; celui-là, parce que la mine d’Onésime ne lui revenait pas ; cet autre, parce que la mise d’Helleborus n’était pas assez élégante ; ce quatrième, parce qu’il s’était promis de ne jamais conduire que des personnes décorées..., etc.
Enfin, après des recherches multipliées, les voyageurs finirent par découvrir un treizième cocher qui consentit à les emmener, non sans avoir au préalable dicté des conditions draconiennes, telles que :
1° Aller au pas, parce que son cheval avait chaud ;
2° Descendre de dix en dix cabarets, parce que le cocher de son cheval avait soif;
3° Déposer les voyageurs en route, s’il en
trouvait d’autres qui lui accordassent un meilleur prix...
Et ainsi de suite...
Onésime était furieux.
— Mais, mon bon Du Tilleul, vous allez vous échauffer le sang, insinua maître Helleborus. Onésime aussitôt cessa d’être furieux.