‹ Les marchands de santé (volume 3)Chapitre 2 sur 79 · J’AI L'HONNEUR DE VOUS PRESENTER · texte numérisé non relu

J’AI L'HONNEUR DE VOUS PRESENTER

Vous vous souvenez d’Argan ?

D’Argan, l’original aux décoctions insinuatives , préparatives et rémollientes pour amollir , humecter et rafraîchir les entrailles de Monsieur?

D’Argan, le consommateur de bonnes médecines purgatives et corroboratives 'pour expulser et évacuer la bile de Monsieur ?

D’Argan, le Malade imaginaire , — puisqu’il tant enfin l’appeler en toutes lettres. Et peut-être

vous étiez-vous souvent demandé ce qu’était devenu cet excentrique après la fameuse séance dans laquelle il fut jugé

Dignus intrare In docto corpore...

Le pauvre homme — à ce qu’il paraît — mourut de joie, mais ne mourut pas tout entier, et mademoiselle Angélique, sa fille, se chargea de lui continuer une postérité.

Cette postérité vivait à Paris, il y a quelques années, dans la personne d’un descendant mâle que j’ai beaucoup connu et que vous voudrez bien me permettre de vous présenter.

M. Argan, petit-fils, — par l’effet d’une intermittence fréquente dans la suite des générations, — était tout le portrait de son trop célèbre aïeul.

En son berceau , sa nourrice l’avait plusieurs fois surpris dans l’attitude instinctive d'un malade qui se tâte le pouls.

Bambin , il se tirait la langue devant tous les fragments de glaces qu’il pouvait rencontrer.

Au collège, il professait pour l’infirmerie un

j’m l’honneur de vous présenter... 0

culte qui lui valut plusieurs centaines de pensums.

Jeune homme, il remplaçait la bière et l’absinthe, chères à ses compagnons, par la fleur de mauve et la limonade cuite.

De sorte qu’à trente-cinq ans, vous lui en auriez donné soixante, si le hasard vous l’avait fait rencontrer, cheminant à petits pas dans la rue, sous la triple enveloppe du cache-nez, des paletots et des gilets de flanelle. Heureusement pour lui, M. Argan petit-fils était riche, ce qui lui fournissait les moyens de se livrer à sa fatale monomanie. Il était même assez riche, du fait de son père, arrondi dans le commerce, pour pouvoir renier le nomd’icelui.

Ce qu’il ne manqua pas de faire.

La loi sur les titres de noblesse n’était pas encore inventée et il lui fut, en toute sécurité, permis de s’exhausser d’une particule.

Là encore sa prédestination irrésistible et héréditaire se révéla malgré lui. Il s’improvisa d’abord Argan Du Tilleul, puis Du Tilleul tout court. Du ^Tilleul! une réminiscence de tisane!

Mais richesse et anoblissement ne suffisaient

pas au bonheur de l’infortuné. Sa vie était peuplée d’angoisses.

Tantôt c’était le foie, tantôt la rate, tantôt le cœur, tant le poumon, tantôt... 11 n’avait, par précaution sanitaire, pas même osé se marie rl

Ce n’est pas tout.

Argan, son ancêtre, professait du moins pour les hommes de l’art une vénération sans bornes, une crédulité aveugle, un fétichisme qui m’admettait pas de contrôle, et si cette foi ne le sauvait pas, elle le soutenait toujours dans ses épreuves.

Son rejeton, au contraire, à toutes les maladies qu’il croyait avoir, en joignait une qu’il avait réellement: la maladie du doute.

Il voulait et ne voulait pas , il avait soif d’ordonnances, et quand ces ordonnances étaient rédigées, il se mettait à les commenter, à les interpréter, à les discuter, oubliant que la médecine est un dogme qui s’affirme mais ne se prouve pas.

Jugez si, — dans une telle situation, — M. Argan Du Tilleul devait se trouver un mortel malheureux, à chaque jour de son existence.

lî

UN AMI SURNATURE»,

Un de ces jours-là — qui était une nuit — Onésime Du Tilleul — il se nommait aussi Onésime — était couché et plongé dans un abattement profond.

Une potion calmante était restée sans résultat.

Les heures s’écoulaient peuplées d’insomnies . qu’il attribuait successivement aux causes les plus redoutables ; sa lassitude était extrême. Appuyani sa tête somnolente sur le creux d’une de se? mains, et tournant machinalement de l’autre une

cuillère dans la tasse placée sur la veilleuse tremblante, le célibataire attristé songeait. Un bruit soudain appela son attention.

C'était la porte de sa chambre qui s’ouvrait, et par l’ouverture apparaissait un personnage aux allures vaguement fantastiques.

Le personnage était totalement inconnu d’Onésime, qui entre-bâillait déjà la bouche pour lui poser une interrogation toute naturelle ; quand l’étranger, devançant la question :

— Veuillez m’excuser, monsieur Argan...

— Du Tilleul, objecta Onésime choqué.

— Argan du Tilleul, soit, si vous y tenez. Vous n’en êtes pas moins le petit-fils de feu Argan époux en secondes noces de dame Béline. De cette union est né...

— Je n’ai nul besoin de ces renseignements généalogiques, interrompit de nouveau Onésime.

— C’est vrai, je tenais seulement à vous prouver que, si je suis inconnu de vous, je n’en ai pas moins l’honneur de vous connaître parfaitement, vous et les vôtres.

— Que m’importe? *

— 11 vous importera probablement tout à

UN Am SURNATUREL

l’heure. Vous êtes malade, mon cher monsieur Arg..., je veux dire Du Tilleul.

— Qui vous a dit ?..

Personne; je le sais. Vous êtes malade ou vous croyez l’être.

— Je le suis.

— Accordé, — c’est chez vous une conviction de famille. Et tenez, précisément au moment où j’entrais ici, vous étiez occupé à chercher dans votre tête quel genre inédit de médecine vous pourriez bien appeler à votre secours.

— Qui donc êtes-vous pour lire ainsi à travers ma pensée?

Un ami... que vous n’avez jamais vu, mais qui vous porte intérêt et a résolu de venir à votre secours.

Appartiendriez-vous à la Faculté ?

I/inconnu sourit d’une façon légèrement ironique, puis reprenant de sa voix pénétrante :

— On me nomme maître Helleborus, mais les sciences de la terre sont trop peu de chose pour que je leur consacre un temps précieux; c’est aux connaissances surnaturelles que je me suis voué exclusivement, et c’est par les

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procèdes surnaturels que je veux opérer votre guérison.

— Mais...

— Inutile ! j’ai déjà lu votre réponse dans votre cerveau. Vous me prenez pour un fou.

Le petit-fils du Malade imaginaire rougit légèrement en se voyant si bien deviné.

— Ceci doit vous prouver, poursuivit l’étranger que vous chercheriez en vain à dissimuler avec moi et que mieux vaut vous confier à ma parole. Je vous disais donc que je m’étais particulièrement consacré aux études surnaturelles. Je crois pouvoir affirmer que vous avez devant vous le premier spirite de l’univers... Comment! encore!... Voici maintenant que vous me taxez tout bas de charlatan?...

Cette fois, une terreur superstitieuse s’empara d’Onésime, qui sentait toutes ses pensées lui échapper malgré lui. 11 garda le silence tandis que son bizarre interlocuteur reprenait :

— Faites bien attention ! Le premier spirite de l’univers, et non de la terre. La terre, je vous le répète, est indigne de fixer mes préoccupations. Mais l’immensité des mondes! Mais toutes ces planètes !... Vos astronomes me font rire, quand

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