‹ Les marchands de santé (volume 3)Chapitre 22 sur 79 · LE PARADIS THÉRAPEUTIQUE · texte numérisé non relu

LE PARADIS THÉRAPEUTIQUE

Puis venaient des détails affriolants sur la salubrité, la commodité, la supériorité de ces différentes demeures, qui se prétendaient toutes situées et organisées de façon à rendre leurs hôtes centenaires.

Pour les édifices plus vastes, c’étaient des hôpitaux. La nudité de leurs murailles attestait leur destination.

LE QUARTIER DES MALADES

On sentait qu’ils dédaignaient de faire des avances à leur public gratuit. A quoi bon promettre, quand on n’est pas obligé de tenir!

— Eh bien! interrogea maître Helleborus, comment trouvez-vous votre futur domicile?

— A en croire les enseignes, le quartier des Malades serait celui où l’on se porterait le mieux de toute la ville. Toutefois j’entrevois aux fenêtres des visages qui ne sont pas du même avis.

— Vous êtes plaisant. Ne faudrait-il pas vous offrir des malades en toilette de bal?

— Non, mais ce quartier me paraît un peu

triste.

— Quand vous serez , guéri, vous aurez toute

faculté d’en habiter un autre.

— Hélas! nous n’y sommes pas, soupira le petit-fils d’Argan en suçant une pastille de Vichy qu’il avait découverte au fond d’une de ses poches.

Maître Helleborus ne releva pas l’interjection; il se pencha vers le cocher et lui désignant du doigt une maison d’assez belle apparence :

— Arrêtez-vous là, dit-il.

En voyant la voiture faire halte, un groupe de malades s’empressa pour assister au débarquement.

Cette haie de nouvelle sorte, n’avait rien de précisément récréatif, mais les commentaires qui en sortirent ajoutèrent au désagrément de la situation. Ces commentaires pouvaient se diviser en deux catégories :

Ceux des malades découragés;

Ceux des malades à illusion.

— Ils ont bien besoin de venir ici, grondaient les uns en toisant Onésime et son guide. C’est probablement pour insulter à nos souffrances. Est-ce qu’on devrait les recevoir avec des figures pareilles ?

— Avez-vous observé le petit? chuchotaient les autres. — Le petit, c’était Onésime. — Ce teint jaune, ces yeux cernés... En voilà un qui file un vilain coton. Dieu merci, nous ne sommes pas dans un tel état et nous aurons depuis longtemps délogé qu’il attendra encore sa guérison ! C’est une consolation.

Le malheureux Du Tilleul, à qui ces réflexions n’avaient pas échappé, sentait la sueur perler sur son front.

Maître Helleborus s’en aperçut probablement, et estima qu’il y aurait cruauté à prolonger la scène.

LE QUARTIER DES MALADES

— Ouvrez la porte, entrez, pendant que je paye le cocher, lui dit-il. Je vous rejoins.

Le portier de la maison s’était avancé au-devant :1 Onésime.

— Qu’y a-t-il pour votre service?

— Je désirerais... je viens...

11 ne savait trop comment traduire une volonté qui n’était pas absolument la sienne.

Le portier prévint au surplus une plus ample explication :

— C’est pour un logement..- Vous ne faites pas notre affaire... Nous ne prenons pas les maladies mortelles...

— Hein?... Qu’avez-vous dit?... balbutia l’infortuné.

— Vous avez bien entendu. Je vous ai dit que la maison est très-bien habitée et que nous n’y recevons que des gens indisposés légèrement, parce que les autres, vous comprenez... Un enterrement ça attriste toujours !

— Vous ne par... lez... pas sérieusement?...

— Est-ce que j’ai l’air de rire?... Bonsoir... Cherchez ailleurs!...

Onésime ahuri regagna la porte.

— 11 n’y a rien à louer? demanda maître Helle-

bonis. Eh ! mais qu’avez-vous donc, cette mine bouleversée...

— Ah ! je savais bien que j’étais un homme perdu...

Et il raconta sa mésaventure à son compagnon.

— N’est-ce que cela? repartit celui-ci. Vous êtes bien bon de vous effaroucher d’un propos sans importance. Les portiers de la planète Fantasia n’en font pas d’autres. Suivez-moi.

— Je ne puis.

— Bien ! Vous avez envie de vous trouver mal à présent! Marchez, vous dis-je, et vous allez tout de suite voir la contre-partie de la scène qui vous a si fort touché.

En effet, ils avaient pénétré dans une autre maison, dont le portier, avec une bonne grâce d’état, les salua d’un :

— Qu’est-ce que vous venez faire ici?

— Nous loger, répondit maître Helleborus.

— Jamais.

— Pour quelle raison?

— Vous n’êtes pas assez malades, ni l’un, ni l’autre.

Onésimese ranimait.

DE QUARTIER DES MALADES

— Et que vous importe? questionna Helleborus.

— 11 nous importe beaucoup à moi et à monsieur le propriétaire. Moi et monsieur le propriétaire, nous ne louons qu’à l’année, mais nous avons soin de choisir des locataires qui n en ont pas pour plus de trois mois, parce que vous sentez, on a l’avantage de pouvoir louer quatre fois le môme appartement.

Mon compagnon est pourtant très-malade,

ricana Helleborus.

— Heu! heu!... Très-malade!... Son faciès ne m’inspire pas de confiance. J’ai dans l’idée qu’il ira plus longtemps que vous ne croyez..

Onésime respira bruyamment.

— Savez-vous bien, maroufle, que vous ôtes un coquin, avec votre système de location au décès ! exclama Helleborus en feignant de se courroucer.

— Est-ce que nous n’avons plus le droit de disposer de notre propriété comme nous l’entendons?

— C’est de l’escroquerie.

— Escrocs! nous?... Nous! un propriétaire!... Ah! c’est ainsi!... Aménaïde, le balai?... A mon aide!...

Aménaïde était occupée ailleurs, et Helleborus,

Sb

qui se tordait de rire, entraîna Onésime réconforté.

Dans une troisième maison, ce fut une femme, — peut-être ce titre est-il bien prétentieux pour une portière, — ce fut une femme qui vint au-devant des deux étrangers :

— Ces messieurs désirent...

— Un logement pour mon ami.

— Ah! ah! Monsieur est garçon?... dit-elle en désignant Onésime.

— Certainement.

— Oh ! alors, nous avons tout ce qu’il faut pour monsieur... Monsieur n’a pas de parents , directs?

— Non.

— Une chamnre superbe au second... Pas de collatéraux ?

— Non.

— Que disais-je au second! C’est au premier que je veux installer monsieur et je le soignerai comme mon propre fils.

— Merci, je ne veux pas loger ici, interrompit brusquement Onésime. Venez !

Puis quand ils furent dehors :

— L’abominable mégère!... Elle ne se doutait

LE QUARTIER DES MALADES

pas que je lisais dans sa pensée et que je déchiffrais ses instincts cupides à travers ses assurances de bon vouloir.

— Ah ! dame, fit Helleborus, philosophiquement, le cadeau que je vous ai fait a ses petites misères... L’envers des pensées d’autrui n’est pas toujours couleur de rose; mais l’amertume est souvent salutaire... Hé! hé! Vous devez savoir cela, vous, un buveur de tisanes...

Après quelques autres tentatives infructueuses, Onésime put enfin s’installer dans un domicile choisi par son ami.

— Vous serez à merveille ici... lui dit celui-ci. 11 est tard, vous allez vous coucher... Adieu...

— Vous me quittez?

— Je reviendrai demain matin... J’ai une visite à faire dans une étoile fixe à un petit million de lieues d’ici.

LES ALLUMETTES DE PRÉCAUTION

Lorsqu’Onésime fut seul, il se mit à examiner le nouveau domicile qui lui était échu.

Sa chambre, du haut en bas, lui parut tapissée d’un papier surchargé de caractères dont il ne distinguait pas bien la nature, à cause de la nuit qui était venue.

Dans le^ parquet ces mômes caractères se retrouvaient incrustés; ils étaient également peints au plafond.

— Voilà qui est curieux, murmura-t-il. Vérifions ce fait et complétons notre inventaire.

LES ALLUMETTES DE PRÉCAUTION

Ce disant, il frotta une allumette... Rien ne prit... Il en frotta une seconde, une troisième... Toute la boîte y passa... Aucune trace de feu.

Impatienté, il tira la sonnette. -Un domestique parut :

— Monsieur a sonné?

— Certainement, t ai sonné. Je m’évertue depuis une heure à frotter vos maudites allumettes et pas une ne prend. *

— Dieu merci !

— Comment, Dieu merci?

— Nos savants ont eu assez de mal à faire cette découverte.

— Quelle découverte?

— Monsieur n’est donc pas de ce pays-ci, qu’il ignore?...

— Non, je ne suis pas de ce pays-ci.

— Je conçois. Pour lors, monsieur, qu’autrefois nous avions des allumettes chimiques, comme on les appelait. Ces satanées allumetteslà s’enflammaient dès qu’on avait le malheur de les frotter.

— 11 me semble que c’était là une qualité pour des allumettes, et non pas un défaut.

— Une qualité ! Ah ! bien, par exemple, on voit bien que monsieur n’est pas de ce pays-ci.

— Que prétentez-vous insinuer par là?

— Rien, monsieur... Seulement, si monsieur était de ce pays-ci, il saurait que les allumettes chimiques, ça n’était bon qu’à mettre le feu...

— Évidemment.

— A mettre le feu aux maisons.

— Quand on commettait des imprudences.

— Peut-être bien ; en tout cas, nous avions tous les ans des incendies en veux-tu, en voilà. Pour lors, les savants, dont je parlais, se sont réunis pour délibérer, et ils ont décidé que si quelqu’un trouvait quelque chose de meilleur, il aurait raison.

— Vraiment, les savants se sont réunis pour prendre une décision de cette importance?

— Mais un peu, monsieur. Voilà comme ils sont chez nous. On voit bien que monsieur n’est pas de...

— Assez.

— Faites excuse, je ne, le disais pas méchamment. Pour lors qu’après avoir décrété ce que je vous contais, ils ont attendu qu’un amateur se présente avec une invention.

LES ALLUMETTES DE PRÉCAUTION

— Et il s’en est présenté un?

— Plusieurs, parbleu. C’est qu’on ne trouve pas des choses si subtiles d’un seul coup.

— Quelles choses ?

— Pour lors il en est venu un premier qui a imaginé des allumettes qui ne pouvaient prendre qu’à condition qu’on les frottait sur un papier exprès. Le papier était collé sur le fond de la boîte.

— C’était ingénieux.

— Ingénieux , monsieur , mais imprudent !

parce que, vous sentez, on avait l’allumette et la boîte à la fois. Paff ! on frottait, ça flambait,..

— Il me semble que la combinaison était commode.

— Et les incendies donc!... On voit bien... Non, rien... Après cet inventeur-là, il en est venu un autre qui a proposé des allumettes qu’il fallait tremper dans Peau avant de les allumer.

— Ah, bah !

— Oui, monsieur, ça a réussi pendant quelque temps, parce que les enfants, qui ignoraient le moyen, ne risquaient plus de rôtir leurs père et mère.

— C’est juste.

— Par malheur, au premier petit incendie qui a pris dans une maison, on a aspergé d’eau tous les étages. Vlan! aussitôt voilà les provisions d’allumettes qui ont pétillé, si bien qu’il y a eu tout un quartier de consumé.

— Et maintenant?...

— Maintenant c’est une autre paire de pistolets. Voici la vraie recette : les allumettes de précaution.

— En quoi consistent-elles?

— Ah ! monsieur, c’est d’un simple et d’un perfectionné en même temps!... Vous avez des allumettes comme celles que vous avez essayées...

— Et qui ne prennent pas.

— Parbleu! il n’y a que le bois.

— Il n’y a que le bois?

— Certainement, monsieur. Quand vous voulez du feu, vous prenez une de ces allumettes de bois, vous allez la tremper dans un pot de fer blanc qui contient un premier liquide, puis dans un second qui contient une poudre, puis dans un troisième qui contient une pâte, et crac ! votre allumette prend!....

LES ALLUMETTES DE PRÉCAUTION

— Mais ce doit être horriblement long?

— Peuli! On y est fait... Et puis la sécurité ! On a bien raison de les appeler des allumettes de précaution. Sans compter que l’on vient de rendre une ordonnance qui porte que, pour plus do tranquillité, dans chaque maison, le pot au liquide sera dans la cave, le pot à la poudre au troisième dans une armoire doublée de tôle, le pot à la pâte au grenier, et l’allumette chez les particuliers. Par ce procédé-là, vous sentez, on peut dormir sur ses deux oreilles.

— Et monter douze étages pour avoir de la lumière.

— Ah, dame! la sécurité!... On voit bien que monsieur n’est pas...

— Il faut espérer qu’on inventera des allumettes qui ne s’allumeront pas du tout. La sécurité sera encore plus grande.

— Monsieur a raison; il faut l’espérer... Voyezvous, monsieur, je prends ce bout de bois ici... je vais à la cave, je remonte au troisième, de là je...

— Et moi, j’en ai pour un quart d’heure à attendre?

— Peut-être bien... Pourvu encore que la

propriétaire ne soit pas sortie en emportant la clef de l’armoire du troisième. Elle a si peur des sinistres !...

— Alors je serais obligé...

— C’est une supposition!... D’ailleurs elle rentrera dans la soirée... J’y cours, monsieur... Mais vous verrez quand vous connaîtrez ce paysci, il n’y a rien de tel pour la sécurité...

La voix du domestique se perdit dans l’escalier.

LA GIUMBRE D’ONEfJME

EnJin l’allumette de précaution s’étant décidée à faire son effet, Onésime Du Tilleul put lier plus ample connaissance avec la chambre qu’il habitait.

11 ne s’était pas trompé.

Et d’abord sur l’abat-jour de la lampe qu’il tenait à la main, il lut :

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