‹ Les marchands de santé (volume 3)Chapitre 51 sur 79 · LE BANQUET DES NÉVROBIOLOGTSTES · texte numérisé non relu

LE BANQUET DES NÉVROBIOLOGTSTES

! heureux, murmura le petit-fils d’Argan entre ses dents.

— Et savez-vous qui sont ceux-là ? demanda maître Helleborus.

— Quelque noce?

— Vous n’y êtes pas, mon ami. Apprenez d’abord que, dans la planète Fantasia, le mariage est une affaire beaucoup trop sérieuse pour qu’on y mêle les futilités du plaisir. Un jour de noce, ici, le mari et la femme s’enferment seuls et passent toute la journée à faire des chiffres, pour bien établir qu’ils ne se sont pas réciproquement volés dans leur apport mutuel.

— Jolie occupation; mais tout cela ne me dit pas...

— La provenance de ces bruits festinatoires... Eh! eh! j’avoue que le rapprochement me semble piquant : vous avez entendu ce que les autres disent des marchands de santé; vous allez entendre ce que les marchands de santé disent d’eux-mêmes.

Le banquet dont les gais échos arrivent jusqu’à nous est un banquet médical.

— Encore !

— Toujours ! C’est le banquet que s’offrent annuellement les Névrobiologistes pour célébrer l’anniversaire de la naissance de Divagmann, le fameux fondateur de la doctrine névrobiologique.

Justement les fenêtres de la salle du banquet donnent sur la rue, et comme un rez-de-chaussée est très-commode pour permettre aux passants de recueillir les éloges enthousiastes que ces messieurs se décernent entre eux, je vous promets qu’ils ont bien eu garde de fermer les croisées. Profitons-en pour approcher. Le spectacle est intéressant, surtout quand l’heure des toasts aura sonné.

Eh i mais, parbleu, nous sommes servis à sou- . hait. Voici un des convives qui se lève. Le feu des discours va éclater. Attention!

Probablement les habitants de la planète Fantasia étaient habitués à ce genre de solennités, et s’étaient blasés sur l’éloquence d’après boire de MM. les névrcbiclogistes, car personne ne s’arrêtait pour écouter. Seuls quelques gamins se livraient à des commentaires anti-académiques sur les perruques, les nez, les lunettes de la docte assemblée.

— Un vrai billet de premières loges, dit maître

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Üelleborus en montrant à Onésime une fenêtre complètement vide de spectateurs.

Le premier orateur s’était mouché, avait passé a main sur son front, avait pris son verre de la nain droite et, l’élevant par un geste noblement impétueux:

— J’ai l’honneur, messieurs, de boire à la ;$anté de Divagmann, le prophète médical, de Divagmann, notre maître vénéré, de Divagmann, te vaillant fondateur, initiateur, révélateur, propagateur de la Névrobiologie.

Des hourras frénétiques répondirent à cette proposition. Tous les convives s’étaient levés et choquaient leurs verres les uns contre les autres.

L’orateur dut attendre que le calme se fût réitabli, et il utilisa ce répit en plaçant à plusieurs i reprises ses mains sur son cœur, comme pour en comprimer les battements.

Au bout de dix minutes, il put enfin reprendre :

— C’est avec bonheur, messieurs, que je viens de voir l’accueil que vous faites au nom illustre qui nous sert de ralliement.

Cet élan unanime de filiale reconnaissance est une preuve de plus de l’énergie avec laquelle nous sommes décidés à marcher dans la voie si

largement frayée par l’admirable Divagmann.

Oui, messieurs, oui, persévérons; car nous sommes grands, nous sommes forts, nous sommes savants, nous sommes inspirés. (Oui! oui! Bravos prolongés.)

A Divagmann! à son œuvre ! à la Névrobiologie...

— Savez-vous, dit Onésime, que, si ce qu’il dit est vrai...

— Du Tilleul ! Pauvre ami !

— En tout cas, ce n’est pas précisément par la modestie que brille le toast que je viens d’entendre.

— Qu’allez-vous donc penser des autres?... La modestie dans Fantasia-Capitale est redoutée à l’égal de la peste. Est-ce qu’on arrive avec la modestie ? Aussi pas de subterfuges inutiles. Sur terre, dans les réunions du genre de celles-ci, M. X. porte un toast aux mérites de M. Y., pour queM. Y. porte un toast aux mérites de M. X.

Ici on a simplifié le mécanisme, et sans doute parce qu’on n’est jamais mieux servi que par soimême, on se passe à soi-mème la rhubarbe et le séné.

A preuve...

LE BANQUET DES NÉVP.0B10L0GTSTES

Un second orateur avait succédé au premier.

— Messieurs, dit-il, il est d’usage que nous venions dans ces fraternelles agapes ( Très-bien ! très-bien ! L'orateur salue)... dans ces fraternelles agapes exposer un à un ce que nous avons fait pour le triomphe de la méthode névrobiologique.

Je puis l’affirmer, messieurs, mon dévouement s’est montré encore cette année au-dessus de ce qu’il avait été durant les années précédentes.

Je suis à la fois pour mes malades un ami, un sauveur, un père !

Avec une intuition au-dessus de tout eioge, j’ai découvert le secret de plus de quatre-vingts maladies contre lesquelles la science de mes collègues des autres sectes avait échoué, selon son habitude.

( Rires prolongés. Bravos !)

Mes trophées, messieurs, sont ceux de la névrobiologie; je puis donc, sûr de votre sympathie, boire à mon rare talent , à mes cures merveilleuses.

{Acclamations prolongées.)

— C’est de la démence, pensa tout haut Onésime.

— Mais non, c’est tout simolement la fran-

chise du savoir-faire dont sur terre vous n’avez connu que l’hypocrisie... Pourtant, pour vous être agréable et vous dérider un peu, je veux bien risquer au milieu de cette fête une intervention qui ne sera probablement pas du goût de tout le monde.

— Vous allez entrer 1

— Pas du tout; bien mieux que cela: grâce à un certain talent de ventriloquie... Au reste, vous allez voir.

Un troisième orateur venait de se lever.

— Messieurs, commençait-il, je puis le dire avec un juste orgueil, cette année a été pour moi féconde. Pas un malade n’est sorti de mes mains sans être radicalement guéri.

Soudain il sembla qu’une voix, s’échappant du dominait les paroles du marchand de santé.

«— Docteur A..., disait la voix, tu mens!

L’orateur regarda de tous côtés, comme pour s’assurer qu’il n’avait pas été le jouet d’une illusion, puis reprenant courage en n’apercevant rien d’extraordinaire, il poursuivit .

— Oui, mes chers confrères, j’ai vaincu le mal

dans toutes...

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