‹ Les marchands de santé (volume 3)Chapitre 62 sur 79 · CONNU POUR SON AVARICE · texte numérisé non relu

CONNU POUR SON AVARICE

C’est à coup sûr une des plus glorieuses conquêtes de la science moderne que la solution de ce problème, si longtemps réputé insoluble. C’est à elle que l’un de nos maîtres, le grand Bassinard a dû sa renommée impérissable.

Les marchands de santé du passé cherchaient, niaisement et sans souci d’eux-mêmes à abréger la maladie. On est tenté de rire maintenant à l’aspect de tant de naïveté !

La première précaution à prendre pour multiplier les visites chez un malade connu pour son avarice est, messieurs, d’insister sur la diète.

En effet, l’homme qui ne mange pas perd ses forces; l’homme qui perd ses forces perd sa volonté....

Onésime se hâta de passer dans la salle voisine.

Le cours roulait sur les moyens de recouvrement DES CRÉANCES MÉDICALES.

A côté on parlait de la taxe des consultations.

— Mais on ne s’occupe que d’argent ici! s’écria ' Onésime.

— Et de quoi voulez-vous qu’on s’occupe, demanda maître Helleborus, dans une école de commerce?...

— Médicale!

— Eh oui; vous voudriez entendre disserter sur la médecine? Soyez satisfait. Ce disant, il poussa une porte, et tous deux ils se trouvèrent dans une sorte d’amphithéâtre dont le centre était occupé par une table sur laquelle figuraient des cages de toute grandeur.

De ces cages s’échappaient des miaulements, des gloussements, des aboiements, des bêlements, des grognements, des croassements.

On se serait cru au Jardin des-Plantes.

Cette symphonie imprévue, jointe à une forte odeur de ménagerie, fit faire à Onésime un mouvement en arrière, mouvement qu’il renouvela en apercevant au-dessus de la chaire du professeur

l/ÉCOLE DE COMMERCE MÉDICALE

(eux rangées, l’une de peaux de lapins, l’autre de apins écorchés tout vifs.

— N’ayez pas peur, chuchota maître Helleborus. ,rous avez devant vous une des célébrités de Fanasia-Planète, le fameux Lourens. C’est à coup sûr e praticien qui a le plus tué d'animaux... clienèle à part.

— A quoi bon ces exécutions?

— A quoi bon?... Vous ignorez donc qu’à cet ixercice-là le fameux Lourens a gagné quinze décorations, six traitements, huit fauteuils académiques, neuf...

— Et la médecine qu’y a-t-elle gagné?

— Vous faites toujours des questions saugrenues... Écoutez plutôt ce savant sans pareil.

Le fameux Lourens venait en effet de prendre - a parole :

« Messieurs,

» Vous le savez, nos expériences antérieures nous avaient conduits à une certitude précieuse : ià savoir que les os du canard peuvent recevoi" toutes sortes de teintures.

» Le premier dans la planète Fantasia, j’avais, j’ose le dire, ouvert ce nouvel horizon.

» Vous avez vu de mes os de canards chocolat, pistache, cramoisi, cuisse de nymphe, vert bouteille, gris perle, bouton d’or? Eh bien! messieurs tout cela n’était rien.

» Aujourd’hui, à l’aide d’un procédé de nourriture joint à un procédé d’acupuncture qui me permet d’agir directement sur les tissus, je colore non-seulement les os, mais les chairs! je colore non-seulement en une nuance, mais en plusieurs ! Et cela sur toutes sortes d’animaux.

» Passez moi un lapin!

L’appariteur de service s’empressa de tirer d’une des cages un lapin, que le professeur saisit par les oreilles.

» Ce lapin, messieurs, a, n’est-ce pas, l’air de n’être nullement préparé. Passez-moi un couteau... En trois coups, je vous l’écorche. Une! deux! trois!

Et maintenant regardez, messieurs. Voilà le fruit de vingt ans de veilles! voilà le résultat de vingt ans de recherches. Vingt ans que je ne regrette pas, messieurs, puisqu’il m’a été donné

l’école de commerce médicale 21 0

}nfin d’obtenir ce qui fut le rêve de ma vie, le apin tricolore !!.. »

Onésime profita de l’enthousiasme causé par cette péroraison pour s’esquiver et faire prendre [pair au légitime écœurement que lui avait causé lia vue- du lapin aux trois couleurs.

l’academie des infaillibles

La première fois qu’Onésime avait entendu prononcer: Académie des Infaillibles, il avait perçu la sensation désagréable que produit une note discordante. Infaillibles sentait presque le charlatanisme.

Heureusement il se souvint à temps que Paris possède des immortels, et, antiphrase pour antiphrase, il fut obligé de reconnaître que l’une n’était pas plus grotesque que l’autre. Maître

l’académie des infaillibles 21ü

Helieborus avait même insisté pour qu’il donnât le prix de ridicule au vocable terrestre.

Ce maître Helieborus était un terrible personnage. 11 n’avait soulevé aucun coin du voile de mystère qui l’entourait, il ne s’était pas départi d’une seule de ses habitudes de satire perpétuelle, il ne quittait pas Onésime d’une semelle.

Il n’avait pourtant plus l’air de peser en quoi que ce fût sur les décisions de son malade. Il acquiesçait à tous ses désirs et à moins que, ces désirs, il n’eût la puissance de les lui inspirer à son gré, c’était à n’y rien comprendre.

Aussi quand le petit-fils d’Argan manifesta l’intention d’assister à une séance de l’Académie des Infaillibles, il eût semblé que maître Helleborus était prévenu que cette manifestation aurait lieu.

— C’est précisément aujourd’hui jour de réunion, répondit-il simplement. Une importante discussion occupera les Infaillibles. Vous pourrez les juger en toute connaissance de cause.

L’Académie des Infaillibles était installée dans un local d’apparence funèbre. Un jour douteux filtrait du plafond et éclairait avec peine les pro-

fondeurs d’une voûte sans style architectural.

La première partie du local, diviséé en stalles, était réservée aux académiciens, la seconde au public, — qui brillait en général par son absence.

Quant aux Infaillibles, réunis par groupes, ils causaient de leurs petites affaires sur les tons les plus aigus, pendant qu’un monsieur, debout à une sorte de tribune, faisait une lecture dont il était impossible d’entendre un traître mot.

— Quel est donc ce monsieur? interrogea Onésime.

— C’est le secrétaire qui lit le procès-verbal de la séance précédente.

— Mais on ne peut pas saisir un mot.

— Parbleu ! Il ne parle pas.

— Comment peut-il lire sans parler?

— Rien de plus simple. Comme, depuis un temps immémorial, il est de règle à l’Académie des Infaillibles de ne prêter aucune attention à cette partie du programme, le lecteur se borne à une pantomine de pur*e formalité.

— Ali bah !... Et quel est cet autre monsieur qui s’installe à son tour?

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