‹ Les marchands de santé (volume 3)Chapitre 63 sur 79 · L'ACADEMIE DES INFAILLIBLES · texte numérisé non relu

L'ACADEMIE DES INFAILLIBLES

— Un marchand de santé étranger qui fait une communication.

— Sur quoi? On ne l’écoute pas.

— Parce que cela sera dans le' procès-verbal.

— Mais puisqu’on n’écoute pas non plus le procès-verbal.

— Vous m’en demandez trop long... Vous allez d’ailleurs pouvoir vous divertir. La grande discussion que je vous ai annoncée va s’ouvrir.

Un Infaillible déroulait d’un air superbe un volumineux dossier. Puis d’un ton tranchant il commença :

— Courtes observations sur les propriétés curatives de la mort-aux-rats.

— Je demande la parole, interrompit un autre Infaillible.

— Un ennemi acharné de l’orateur, murmura rapidement maître Helleborus à Onésime.

— Je m’étonne que mon collègue me veuille contredire avant même que j’aie soufflé mot, objecta le premier Infaillible.

— Pardon! Vous avez dit: Courtes observa

lions et votre manuscrit a au moins deux cents pages.

Pendant qu’on riait, le premier Infaillible reprit son aplomb.

— La mort-aux-rats, cette substance vénéneuse...

— Je demande la parole, s’écria le second Infaillible. Vous avez dit : Cette substance, or la mort-aux-rats est un composé de plusieurs substances et non une substance simple.

— Cette substance vénéneuse que les anciens...

— Je demande la parole. Jamais les anciens

n’ont employé ce poison, d’origine moderne.

— Que les anciens ignoraient...

— Je demande la parole. Les anciens ne l’employaient pas, c’est vrai, mais de là à ne pas le connaître, il y a un abîme.

— A conquis sa place...

— Je demande la parole. Vous voulez la lui faire conquérir, mais rien ne vous donne raison.

— Vous ne me laissez pas le temps de m’exprimer.

— Vous abusez de la tribune.

l’académie des infaillibles

— C’est l’envie qui vous pousse.

— Et vous la jalousie.

Les infaillibles paraissaient goûter avec bonheur e spectacle de cette altercation.

— Courage, monsieur Carbonet, criaient les

ms.

— Bravo, monsieur Danipeau, criaient les .utres.

— Kiss ! kiss! kiss!..

L’académie était évidemment partagée en deux :amps. Déjà les interpellations se croisaient, on ;e montrait le poing; mais le président, qui msque-là avait sommeillé, jugea que lé moment -tait venu de se réveiller et dominant le tui nulte :

— La séance est levée!... A la semaine prochaine.

— Ce n’est pas moi qui reviendrai, fit Onésime. Quand c’est la raison qui parle, ils ne veulent pas entendre; quand c’est la rancune, ils :ae veulent pas s’entendre. Je vois qu’ici mieux yaut encore être acheteur que marchand de santé.

— Souffrir le mal que de le faire, ajouta en ,guise de commentaire maître Helleborus.

LES EAUX DE BLAGUEN-BLAGUEN

Un nouvel accès de prostration succéda à cette nouvelle déception d’Onésime. 11 dépérissait, jaunissait, maigrissait.

Sur ces entrefaites, le bruit se répandit tout à coup dans Fantasia-Capitale qu’on venait de trouver une source minérale dont les merveilleuses propriétés laissaient bien loin en arrière toutes celles qui étaient déjà connues.

Partout on ne parlait que des eaux de Blaguen-

LES EAUX DE BEAGUKN-BLAGUEN

Blaguen, si inopinément découvertes par le docteur Balissan.

Or, voici ce qui était arrivé.

Le docteur Balissan végétait, — occupation inoccupée qui lui était commune avec tant de confrères. Il avait essayé de se raccrocher successivement à toutes les branches do son art. Les branches lui étaient restées dans la main.

Il allait se noyer. Dans quoi se noie-t-on? Dans l’eau. Quel trait de lumière! Le docteur Balissan était sauvé.

— Imbécile ! se dit-il, triple imbécile qui n’avait pas pensé à la spécialité des eaux. Fantasia- Planète en compte, il est vrai, déjà des quantités considérables... Diable, 9,976 au dire de mon dictionnaire hydrologique. Il y en a de sulfureuses, de ferrugineuses, d’arsenicales, d’alcalines. Il n’y en a pas qui soient le tout à la fois. J’en ferai!...

Notez que le docteur Balissan n’avait pas dit : j’en trouverai.

Et d’un pas assuré il s’en alla voir un sien ami, fabricant de produits chimiques dont les ateliers étaient situés dans un des faubourgs de Fantasia-Capitale, à quarante-six lieues et trois quarts de la grande place centrale de la ville.

— Mon cher ami, lui dit-il, voulez-vous faire fortune?... Oui? moi aussi. Vous fabriquez des produits chimiques? Oui encore. Vous avez pour l’écoulement des eaux qui vous ont servi un tuyau collecteur conforme à l’ordonnance de police numéro 33,654, modifiée par l’ordonnance 41 ,365; modifiée par l’ordonnance numéro 111,313, modifiée par l’ordonnance numéro 634,322.

— En effet j’ai un tuyau collecteur conforme à l’ordonnance numéro, etc., etc., etc.

— C’est tout ce qu’il fallait. A quelle profondeur? cinq mètres. Très-bien. Nous bouchons le tuyau par un bout. Nous y pratiquons nocturnement une ouverture par où l’eau puisse jaillir. Vous préparez un mélange dont voici la formule et ensuite... Pchi! pchi... Pchi! pchi...

Le docteur Balissan acheva de chuchoter le reste de son idée à l’oreille de son confrère, qui lui sauta au cou et l’embrassa avec effusion.

Le lendemain, tous les journaux annonçaient la découverte des eaux de Blaguen-Blaguen qui avaient jailli pendant la nuit. Tous les chimistes en analysaient la composition et y trouvaient chacun des ingrédients différents. Amorcés par une prime que Balissan avait généreusement

LES EAUX DE BLAGUEN-BLAGUEN

semée pour cueillir plus largement, tous les marchands de santé recommandaient les eaux de Blaguen-Blaguen, à celui-ci à cause du soufre, à celui-là à cause du fer, à celui-là à cause de l’arsenic.

Le docteur Balissan courait à la fortune.

LES AMOURS THERMALES

Ce récit véridique fait à Onésime par maître Helleborus ne devait pas le persuader. Probablement c’était pour cela qu’Helleborus l’avait fait, car voyant son ami hocher la tête :

— Je vous ai divulgué, lui dit-il, l’art de fabriquer une source et de s’en créer des millions de revenus.

— Tout cela est bel et bon, mais on ne trompe point ainsi toute une population.

— La tromper en quoi? Les autres eaux miné-

LES AMOURS THERMALES

raies naturelles de Fantasia- Planète n’ont jamais fait de bien, celles-ci ne font point de mal. Partant quitte.

— Si ceux qui y vont ne s’en trouvaient pas satisfaits...

— Ils s’empresseraient de n’en pas informer les autres, afin deleur laisser partager leur déception.

— Vous êtes désillusionnant.

— Et vous illusionné. Mais j’avais si bien prévu le cas que nos bagages sont déjà portés dans la voiture à vapeur qui nous attend en bas.

— Pour nous emmener?

— Aux eaux de Blaguen-Blaguen, parbleu !

Les voyages ne duraient pas longtemps dans la planète Fantasia et, en une vingtaine de minutes, les deux touristes avaient franchi les quarante-six lieues et trois quarts.

Encore n’eurent-ils la peine que d’en franchir quarante; car la file des voitures à vapeur amenant des buveurs aux eaux de Blaguen-Blaguen commençait à six lieues et trois quarts de distance.

Un employé s’approcha.

— Ces messieurs viennent pour les eaux?

— Oui, parbleu, mais nous n’y sommes pas

— Impossible d’aller plus loin, messieurs. Tout est retenu jusqu’au 28 septembre.

— Et nous sommes au 1er mai.

— Oui, monsieur.

Le 28 septembre, à 2 heures 35 du matin, monsieur sera admis à boire un verre de la précieuse source. Pas avant.

— C’est prodigieux, fit Onésime presque enthousiasmé.

— Vous allez attendre? dit Helleborus narquois.

— Si ces messieurs ne veulent pas rester tout ce temps-là en voiture, continua obligeamment l’employé, ils peuvent descendre dans un des neuf mille hôtels d’attente fondés sous le patronage du docteur Balissan. On y est admirablement pour trois cents francs par jour.

— Saperlote ! ne put s’empêcher de crier Onesime.

— Ah ! monsieur, on est nourri, objecta l’employé.

— Je l’espère bien... Mais à quoi diable allonsnous passer notre temps jusqu’au 28 septembre 2 heures 35 du matin?...

Au moment où Onésime se posait cette ques-

LES AMOURS THERMALES

tion en mettant pied à terre, il avait enrrevu ia gracieuse silhouette d’une femme qui lui parut jeune et séduisante.

— Si je devenais amoureux pour tuer le temps? pensa-t-il.

D’où il résulta que le 20 septembre suivant Onésime n’avait pas encore bu son verre d’eau, mais était sur le point d’épouser demoiselle Sylvandire de Hocheval.

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