‹ Les marchands de santé (volume 3)Chapitre 64 sur 79 · L’INSPECTEUR UES ESPÉRANCES · texte numérisé non relu

L’INSPECTEUR UES ESPÉRANCES

Tout plein de son futur mariage, le petit-fils d’Argan était debout devant la fenêtre de fhôtel qu’il habitait en face de celui de Sylvandire de Hocheval.

Deux raisons militaient en faveur de cette attitude. La première c’est qu’il cherchait à entrevoir le profil de sa fiancée ; la seconde, c’est qu’il se faisait la barbe.

Et en promenant son rasoir sur ses joues, il réfléchissait:

l’inspecteur des espérances

— Elle est charmante et elle paraît m'adorer... <fe crois que le mariage me rétablira la santé. Du moins est-ce l’avis du docteur que je suis allé voir lier. 11 est vrai qu’ avant-hier j’en avais consulté un autre qui m’a menacé des plus grands malheurs, si je ne restais garçon... Chère Sylvandire,

1 me serait impossible de renoncer à elle... Elle pst charmante, et puis décidément elle m’adore!...

Un coup de sonnette interrompit ce monologue mental.

— Entrez ! cria Ilelleborus qui fumait un ûgare sur le divan en suivant du regard les expressions de visage de son protégé.

Un inconnu, à la tenue officielle s’introduisit en ’aisant force révérences et s’adressant à Helleborus.

— C’est à monsieur Du Tilleul que j’ai l’honaeur ?...

En parlant ainsi, il étendait déjà la main comme pour saisir le bras d’Helleborus qui, le fixant d’un air sarcastique :

— Vous confondez, monsieur... fià-bas, près delà fenêtre...

L’inconnu recommença à s’avancer avec la

lt:s marchands de santé

même profusion de révérences et sur le même ton :

— C’est à monsieur Du Tilleul que j’ai l’honneur?...

En même temps, il avait saisi, — et bien saisi cette fois — le bras d’Onésime, dont il faisait mine de tâter le pouls.

— Pardon, mais que voulez-vous?... demanda le petit-fils d’Argan ne comprenant rien à cette manœuvre.

— L'Inspecteur des espérances ! fit l’inconnu avec un salut de plus.

— Ah! fort bien... répliqua Onésime interdit... seulement je ne saisis pas parfaitement...

L’inconnu comptait paisiblement : Une , deux ,• une , deux , une, deux !

— Je ne saisis pas parfaitement le motif qui vous amène...

— Une, deux, une, deux! Le pouls répond assez bien à ce que l’on m’avait dit. Vous plairait-il de vous déshabiller? fit le visiteur bizarre.

— Me déshabiller! Et pourquoi?

— Ne vous ai-je pas dit, monsieur, que j’étais Y Inspecteur des espérances?

l’inspecteur DES ESPÉRANCES

— Du diable, monsieur, si je sais ce que vous me voulez avec vos espérances, votre inspection, votre manière de me tâter le pouls et de me vouloir faire quitter mes vêtements.

— N’allez-vous pas vous marier ?

A.vec Mile Sylvandire de Hocheval, oui certes. ^

— Eh î bien alors ?

— Eh! bien alors, quel rapport entre....

Pardon, intervint maître Helleborus, mais

monsieur est étranger, et comme tel ignore les coutumes du pays. Veuillez être assez bon pour lui expliquer vos titres et vos qualités — Il me semble que — quand on habite quelque part, — grommela l’Inspecteur, on devrait au moins apprendre à respecter les fonctionnaires

publics.

Onésime regarda l’intrus d’un air qui demandait clairement de quelle sorte de fonction il pouvait être investi.

— Monsieur, reprit le nouveau venu, Mlle de Hocheval m’envoie ici conformément à la loi qui autorise les fiancés des deux sexes à faire vérifier officiellement et médicalement les espérances énoncées par chacun au contrat de mariage.

Les espérances... Attendez donc. En France

on donne ce nom charmant aux calculs d’intérêts basés sur de funèbres convoitises...

— J’ignore ce qui se passe dans la planète que j entends nommer à l’instant pour la première fois, mais ici nos législateurs ont prudemment pourvu à ce que la fraude etledol ne se glissassent pas dans les amours. Autrefois, — avant l’institution du corps dont j’ai l’honneur de faire partie — c’était, monsieur, un véritabie scandale. On voyait journellement des jeunes filles dans leur impatience de se marier, donner pour agonisants des oncles qui en avaient encore au moins pour dix ans, — des vieillards tromper de malheureuses jeunes filles en simulant, au moment de l’hyménée, des infirmités qui les abusaient sur l’imminence de l’héritage à intervenir. Mais, Dieu merci, nous avons réglementé tout cela. Vous vous mariez? C’est bien. Votre future énonce tant d’argent comptant, tant d’argent à attendre de tels et tels parents. Immédiatement un de mes confrères ou moi, nous nous rendons chez les parents, et nous nous assurons si leur faiblesse de complexioi ou leur décrépitude autorise les présomptions de legs prochain; un de mes confrères ou moi, nous donnons ensuite notre rap-

l’inspecteur des espérances

norfc et voilà, monsieur, en quoi consistent les utiles et nobles fonctions à’ Inspecte^»' des espérances.

Onésime, légèrement pale, se contraignait évidemment pour ne pas éclater.

— Pardon, monsieur, dit-il, je ne vois pas toutefois ce qui vous appelle ici; je n’ai pas parlé à Mlle Sylvandire de parents à héritage...

— Sans nul doute, mais vous-même? continua l’Inspecteur avec un sourire terrible.

—Moi-même!... que signifie?...

— Vous avez une certaine fortune personnelle qui détermine Mlle de Hocheval à vous épouser.

— Ah ! c’est ma fortune...

— Vous ne pouvez ignorer qu’aucun mariage ne se traite autrement. Dans le quartier des eaux, surtout, où les jeunes personnes d’un placement difficile viennent sagement chercher un valétudinaire, il est bien naturel que ces pauvres petites prennent quelques garanties... Permettez donc que je continue mon examen...

— Ne me touchez pas ! ne me touche^ pas ! Vous me faites horreur!...

— Si c’est la crainte de quelque révélation attristante qui vous anime, soyez sans inquiétude,

nous avonsla discrétion de ne jamais dire au sujet à combien nous évaluons ce qui lui reste de durée.

— Je vous répète que vous me faites horreur, vous et vos abominables attributions

— Insolent !...

— Que je veux être épousé pour moi-même...

— Dans votre état! Il ferait beau voir cela...

— Et que vous pouvez aller aux cinquante mille diables en compagnie de MlIe de Hocheval dont les infâmes calculs m’ont à jamais guéri d’un fol amour.

— Le bel amoureux! Avec cette poitrine rentrée, ce teint...

— Sortez, coquin ! s’écria Onésime éperdu de colère et de peur...

— Je sors, je sors, mais sortira bien qui sortira le dernier ! grinça M. l’Inspecteur avec un coup d’œil qui sentait le tombeau.

Le petit-fils d’Argan retomba épuisé sur un fauteuil.

— Elle !... me faire inspecter. . . Escompter mes souffrances... Oh! l’épouvantable pays! l’épouvantable fille ! l’épouvantable bonhomme !...

— Du Tilleul, objecta philosophiquement mai-

l'inspecteur des espérances 235

tre ïlelleborus, vous n’êtes pas juste. Sur terre, on pratique ce genre de vérification sans en avoir l’air. Ici on a légalisé la chose.

Pour le fond, les cupidités matrimoniales se valent; ne dites donc pas toujours du mal de la franchise...

LA MÉDECINE JUDICIAIRE

C’était déjà beaucoup — pour un esprit aussi faible — qu’une pareille émotion; mais, hélas ! ce n’était pas tout.

Huit jours après, Onésime recevait ua papier orné de dix-sept timbres; — chaque timbre coûtant six francs, le fisc de Fantasia-Planète en avait successivement élevé le nombre exigible de un à dix-sept.

Sur ce papier, il était dit en style de ri-

gueur :

LA MÉDECINE JUDICIAIRE

« Que te sieur Onésime Du Tilleul, sans profession connue, aurait à comparoir le lendemain devant la G C XXXe chambre des Tribunaux civils de Fantasia- Capitale, dite CHAMBRE MATRIMO- NIALE, pour s’entendre condamner, comme de droit, en réparation des dommages causés, par un refus non motivé de mariage, à la santé et à la réputation de la demoiselle Sylvandire de llocheval ; dommages devant entraîner une incapacité de fiançailles de plus de vingt jours. Délit prévu par les articles 6, 875, 773 et 9, 395, 263 des deux cent soixante codes en vigueur. »

— Je vous l’avais prédit, mon cher Du Tilleul, s’empressa de répondre Ilelleb@îus, quand il apprit cette nouvelle.

— Mais ce serait plutôt à moi à solliciter des dommages et intérêts, car toutes ces secousses m’ont mis dans un état pitoyable.

— 11 fallait prendre les devants ; tout se plaide ici, et vous auriez trouvé mille avocats pour un.

— J’avais reculé devant le ridicule d’un tel procès.

— Et MUe de Ilocheval ne recule pas, elle. C est une brave !

— C’est un monstre d’impudence, une perfide que je confondrai de la belle manière, car il est impossible qu’aucun juge... A propos, que veut-elle dire avec son incapacité de fiançailles ?

— Parbleu ! l’incapacité dans laquelle son indisposition la met de chercher un autre épouseur. C’est son travail à cette aimable vierge !

— Quel pays! quel pays! murmura Onésime.

Il fallait pourtant obtempérer à l’injonction de l’autorité et, au jour dit, Onésime paraissait devant la CCXXXe chambre, accompagné seulement de maître Helleborus. Il n’avait pas pris d’avocat; le premier qu’il avait vu lui avait demandé dix-sept mille francs, rien que pour les frais préparatoires de sa plaidoirie.

Un murmure hostile accueillit l’arrivée de Du Tilleul, et l’on se montrait avec une antipathie méprisante cet étranger qui avait voulu se soustraire aux sages prescriptions des lois Fantasiaques.

Un second murmure, — aussi flatteur que l’autre avait été hostile, — salua l’entrée d’un vieillard à l’air vénérable, que le président invita à lire son rapport sur les faits du procès.

LA MÉDECINE JUDICIAIRE

Le vieillard était le docteur Patachu, expert le médecine judiciaire près les tribunaux de la olanète.

Le docteur Patachu, homme du monde, savant distingué, toxicologue hors ligne n’avait qu’un défaut. 11 voyait des coupables partout. Ses rapports, au lieu de conserver la neutralité équitable, s’aiguisaient en réquisitoires. Avant d’examiner, il avait déjà conclu mentalement. Dès lors tous ses efforts tendaient à grouper des faits, à réunir des arguments qui pussent confirmer cette conviction primitive. 11 eût découvert du poison dans une paire de lunettes.

Aussi le docteur Patachu passait-u pour un terrible jouteur. Lui-même, à son cours de médecine judiciaire, prenait plaisir à proclamer ses succès avec une fierté mêlée de bonhomie et d’un ton doucereusement satisfait répétait à ses élèves :

— Oui, messieurs, j’ai eu le plaisir de faire condamner à mort, ce matin, mon trois millième prévenu!...

Le docteur Patachu s’avança devant la barre, jeta à Onésime un regard qui présageait de sinistres conclusions , huma une prise de tabac ,

et se mit a lire un long rapport qui concluait ainsi :

« Tels sont, messieurs, les éléments médicaux du procès.

» L’embarras gastrique, l’obstruction du foie, la surexcitation cérébrale sont constants chez la demoiselle Sylvandire.

» Qu’on ne m’objecte pas une indigestion accidentelle, une surexcitation passagère. Le coupable est devant vos yeux ; c’est le sieur Du Tilleul.

» Ainsi que je l’ai prouvé dans mes Recherches sur ï influence des souffrances morales , le chagrin réagit puissamment sur les organes. Qu’est-ce donc quand le chagrin tourne au désespoir?

» C’est là le cas ! La demoiselle Sylvandire était, — quand je l’ai visitée, — en proie au désespoir le plus caractérisé ; et sa douleur ne s’explique que trop par la ruine des espérances que lui avait traîtreusement inspirées l’état sanitaire de l’accusé !

» Perdre un fiancé rentier et valétudinaire est un coup qui aurait pu devenir mortel pour la demoiselle Sylvandire.

» Le ciel ne l’a pas permis, mais ¥ incapacité

LA MÉDECINE JUDICIAIRE

de fiançailles est établie et cette incapacité est terrible eu égard à l’âge de la victime. Vingt jours de perdus quand on frise la trentaine, ce sont vingt siècles, et j’estime que le tribunal ne trouvera pas excessive la demande en six mois de prison et cent mille francs de dommages et intérêts! »

Les bravos de l’auditoire ponctuèrent cette conclusion du docteur Patachu, à qui le président octroya la permission de se retirer, vu l’importance des précieux travaux qui devaient le réclamer.

Quant à Onésime, il voulut répliquer, mais soudain il sentit un éblouissement, resta incapable d’articuler un mot et s’entendit vaguement condamner aux cent mille francs de dommages.

Le tribunal, admettant des circonstances atténuantes, avait écarté la prison.

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