VIR BONUS
sent, quoique vous soyez en grande partie îa cause de mes infortunes... mais, par grâce, ayez pitié de moi.
Vous savez ce que j’ai enduré, vous savez ce que j’ai perdu, vous ne refuserez pas de me rendre un suprême service.
Maître Helleborus, si l’on ne me soigne consciencieusement, c’en est fait de moi.
N’y a-t-il pas, dans toute la planète Fantasia, un docteur à qui on puisse accorder sa confiance?
— Mon cher Du Tilleul, il en est un.
Celui-là est le docteur vraiment digne de ce nom et non pas le marchand de santé odieux ou banal.
11 est modeste comme la véritable science doit l’être toujours. 11 est désintéressé, parce que sa plus douce récompense est dans le sentiment des services qu’il rend.
11 n’a jamais fatigué la réclame de son nom, parce qu’il comprend la dignité du sacerdoce qu’il exerce.
Jamais un pauvre ne l’a appelé en vain, parce que pour lui tous les hommes sont égaux devant la souffrance.
Jamais il n’a donné un diagnostic erroné, parce que, dans l’incertitude, il a le bon sens de s’abstenir.
C’est en un mot,' mon cher Du Tilleul, le docteur tel que tous devraient être.
— Oh ! maître Helleborus, conduisez-moi chez lui, supplia Onésime.
— Volontiers, répondit celui-ci avec line intonation singulière...
Et quand ils furent arrivés :
— C’est ici, dit Helleborus en sonnant à une porte de pauvre apparence.
Une vieille femme passa la tête à une lucarne.
— Qui demandez-vous?
— Monsieur le docteur Loyal.
— 11 n’est plus ici.
— Ah! il est déménagé?
— Oui, un fameux déménagement, ce cher brave homme.
— Et où demeure-t-il?
— Au grand cimetière!...
— Comment, mort!... Et de quoi?
— Parbleu, de misère!...
S0MNAMBU1Æ EXTRA -LUCIDE
Puisqu’il en est ainsi, s’écria Onésime, après
avoir marché pendant quelques minutes en silence, puisque la médecine à brevets ne peut plus rien pour moi et ne m’a fait que du mal , j’irai demander à ses ennemis cette guérison qu’elle me refuse.
— 11 ne manquait plus que cela! dit maître
Helleborus. ,
— On m’a justement parlé d’une somnambule...
— Extra-lucide?
— Oui, extra-lucide. Pourquoi ne le seraitelle pas? Pourquoi ne croirais-je pas à son pouvoir?
— Vous avez donc absolument besoin de crédulité?
— L’homme qui se noie se rattache à la première corde, venue.
— Mais il ne se la passe pas autour du cou.
C’est bien rue des Aveugles, fit Onésime se parlant à lui-même... Rue des Aveugles, mais nous y sommes!... En effet: Mademoiselle Brigitte, première médaille de fluide à l’Exposition Universelle des arts surnaturels...
D’un bond il s’était élancé vers la demeure de Mlle Brigitte. Maître Helleborus gravit fidèlement l’escalier derrière lui.
M1Ie Brigitte avait été destinée par sa famille à la carrière des modes. Pendant son enfance elle avait fait des courses, pendant sa jeunesse elle avait fait des chapeaux.
A vingt-cinq ans, trouvant que le métier ne valait rien, elle s’avisa de faire des miracles.
Pour cela, il lui suffit de se dire un beau jour:
SOMNAMBULE EXTRA-LUCIDE 2^7
— Je dois être somnambule. Si je ne le suis pas, je le deviendrai.
Dans ce but, elle se procura un associé en la personne d’un ancien courtier d’assurances contre les infortunes conjugales.il y avait des assurances de tout genre dans Fantasia-Capitale.
Celle-ci toutefois dépérissait, à cause de l’énorme quantité de sinistres qu’on avait à payer annuellement. Le courtier accepta donc avec reconnaissance le projet de Mlle Brigitte, avec qui il était déjà depuis longtemps en communication très-sympathique.
L’ex-courtier était occupé à consommer un jambonneau avec la sibylle moderne, lorsque Onésime se présenta avec Helleborus.
11 se leva avec empressement, et s’essuyant la bouche avec le coin de sa serviette :
— Ces messieurs désirent un oracle?
Dès ses débuts, le mot : consultation avait été jugé trop prosaïque par la pythie de la rue des Aveugles.
— Mon ami seulement, indiqua Helleborus.
— Fort bien. Si ces messieurs veulent passer dans le salon d’attente, en attendant que Mademoiselle se prépare.
En môme temps, l’ex-courtier ouvrit une porte et pénétra avec eux.
— Monsieur vient consulter pour?... insinua le compère magnétique.
Onésime allait répondre, Helleborus le devança : N
— Mon ami désire laisser à la somnambule tout le mérite de la divination.
— Parfait! dit le compère avec un sourire qui ressemblait à une grimace.
— Voulez-vous lire le journal? On y raconte un vol très- curieux... C’est étonnant combien il y a de vols cette année...
— Ah ! répliqua Helleborus qui avait fait signe à son compagnon de garder le silence.
— Il a dit: Ah! avec indifférence... Ce n’est pas pour un vol, pensa le chevalier d’industrie. On y publie aussi un roman palpitant du vicomte Basson du Môrail... un feuilleton qui dure depuis trente-sept ans... Le prologue vient de finir, c’est plein d’émotion. 11 y a notamment une séparation entre deux amants... Elles sont si cruelles ces séparations-là.
— Ah ! répliqua encore l’impassible Helleborus.
SOMNAMBULE EXTRA-LUCIDE
— Il n’a pas bronché. .. Ce n’est pas pour affaire de sentiment... Désirez-vous que j’ouvre la fenêtre? Il fait si lourd! Un temps si malsain!... La mortalité a triplé depuis huit jours.
— Ciel ! exclama Onésime avant qu’Helleborus eût eu le temps de le retenir.
— Il a dit: Ciel! C’est un malade, pensa l’excourtier. Puis, sûr d’avoir éclairci la question, il ajouta :
— La séance va commencer. Veuillez me suivre.
M1Ie Brigitte était debout près d’un fauteuil. Elle regarda son compère qui lui fit le signe de convention pour indiquer qu’il s’agissait d’une consultation médicale. Aussitôt, au simple contact de la main de l’ex-courtier, elle roula des prunelles, fit trois hoquets et se laissa tomber sur le fauteuil.
— Elle dort, dit l’ex-courtier.
— Pas possible! acquiesça Helleborus feignant la surprise.
— Elle dort et elle est lucide... Mademoiselle !... Monsieur désire...
— Je sais ce qu’il désire... 11 est malade, trèsmalade.
Onésime devint tremblant.
— Je lis dans son corps comme dans un livre... Son cœur est là, dit-elle en montrant le côté gauche.
— C’est pourtant vrai, fit Onésime.
Son foie est là!... (adroite.)
— Comme elle voit!...
— Son estomac là! (au milieu.)
— Quelle lucidité !
— Oh! l’estomac!... C’est à l’estomac... Des milliers d’insectes.
— J’ai des milliers d’insectes dans l’estomac! — Ils sont gros comme un grain de sable.
— Ah ! mon Dieu !
— Et il y en a... attendez que je compte... 11 y en a sept milliards neuf cent trente-sept millions cent vingt mille quatorze...
— C’est prodigieux!
— Non... cent vingt mille quinze.
— A un près, peu importe !
— 11 importe beaucoup, intervint l’ex-courtier avec un accent recueilli, notre maison veut la vérité entière !
— C’est admirable!...
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— Continuez, mademoiselle.
— Il faut les tuer ou ils tueront... Les tuer ou ils tueront... Et il n’y a qu’un moyen... Écrivez ! Écrivez!... Le malade ira cueillir ou fera cueillir, le troisième jour de la lune, trois feuilles du second marronnier placé à gauche en entrant dans la huitième rangée du square des Innocences.
Il fera bouillir ces trois feuilles avec un radis noir, deux onces de gutta-percha, une demi -once de tabac en poudre, trois pierres à fusil, un pain de savon.
Il laissera macérer onze jours, fera rebouillir, avalera cinq litres du mélange par jours.
Dans un mois il sera guéri... Ah !...
En achevant, M*le Brigitte agita la tête comme si elle eût été en proie à une attaque de nerfs.
— La sibylle est épuisée, dit l’ex-courtier. Voici l’ordonnance. N’oubliez pas surtout les prescriptions.
— Oh! monsieur!... vous pouvez compter... repartit Onésime haletant.
Et tandis qu’ils descendaient, maître ïlelleborus entendit la pythie qui disait :
— Je l’ai un peu expédié, mais zut!... Le jambonneau n’aime pas à attendre,
— Et puis, il a tout de même aboulé ses mille, ajouta l’ ex-courtier.
Mais quand maître Helleborus fit part de ce dialogue à Onésime, celui-ci haussa les épaules.