DIALOGUE DE CORBEAUX
— Quelle chance... Moi d’abord c’est ma toquade. J’aime la rhétorique.
« Messieurs,
» Au milieu du deuil qui m’environne, je sens l’insuffisance de ma faible voix... »
— Ou bien :
« Messieurs,
» 11 est des instants où la parole est impuissante... »
— C’est égal, il est joliment lourd, le particulier.
Et Onésime entendait toujours!
l’oraison funèbre
La bière venait d’être descendue dans le caveau funéraire.
Les quelques personnes qui avaient accompagné Onésime à sa dernière demeure s’étaient rangées en cercle.
Les croque-morts, friands de rhétorique, s’étaient approchés.
Quelqu’un, en effet, commençait un dis- . cours :
l’oraison funèbre
« Messieurs.
» Au bord de cette fosse encore ouverte... »
— Mais c’est Helleborus, pensa Onésime à qui les sons parvenaient à travers le cercueil. Le traître î M’avoir ainsi abandonné. Il est bien temps qu’il se montre maintenant... Et pourquoi? Pour prononcer quelques paroles de banal regret...
— Messieurs, continuait cependant la voix :
Au bord de cette fosse encore ouverte, j’ai tenu à faire entendre à ceux qui m’environnent quelques conseils salutaires qui remplaceront, je crois, avantageusement les compliments de condoléance usités en pareil cas.
Celui que nous allons quitter pour toujours ne peut d’ailleurs avoir droit à nos larmes, puisque sa mort est en quelque sorte le résultat d’un long suicide.
— Comment! qu’est-ce qu’il chante? pensa Onésime indigné.
LES MARCHANDS DE SANTl'i
— Notre ami avait en effet tout ce qu’une créature peut désirer : il était jeune, il était indépendant par sa fortune, il pouvait se rendre utile par son travail.
Au lieu de cela, il aima mieux concentrer toutes ses pensées sur lui-même, il sacrifia à l’égoïsme et fut sacrifié par lui.
Car il avait l’égoïsme le plus dangereux de tous, l’égoïsme de la santé... 11 n’était atteint d’aucune maladie, messieurs; il avait à la fin de ses jours réussi à se les donner toutes.
Que cet exemple, à la fois terrible et ridicule, ne soit pas perdu pour vous.
— C’est une infamie, grondait mentalement Onésime. Insulter à mon tombeau !
— Messieurs, poursuivit Helleborus, mon ami fut redevable de toutes ces maladies aux marchands de santé.
La frayeur a commencé l’œuvre, les remèdes l’ont continuée, la nature l’a achevée, et la nature, je le proclame, a bien fait de se révolter.
Rappelez-vous donc tous l’exemple d’Onésime
l’oraison funèbre
Du Tilleul, et pour que ce souvenir soit appuyé par des preuves, je ferai graver à mes Irais sur un marbre qui recouvrira la dépouille de mon malheureux ami le nom de tous les marchands de santé qu’il consulta dans Fantasia-Planète.
Si cet usage peut se propager, ce sera le seul service qu’Onésime du Tilleul ait rendu dans le
cours de son existence.
Adieu, Du Tilleul, c’est toi qui l’as voulu !...
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