LA MEDECINE DE PROVINCE
Tandis que maître Hellebons achevait sa tirade^ le garçon s'était approché :
— Maintenant que vous avez achevé de consommer, dit-il sans autre cérémonie, faites-moi le plaisir de céder la table.
mil VOITURE, BOURGEOIS
Onêsime aUait encore se révolter de ce procédé peu civil; son guide lui ferma la bouche d'un signe et leva le siège pour lui donner l'exemple.
Quand ils eurent fait deux ou trois pas :
— Mon cher Du Tilleul, reprit Helleborus, j'ai vu le moment où vous alliez vous emporter de nouveau. Je vous ai pourtant expliqué...
— Tant que vous voudrez» mais l'insolence de ce drôle dépassait toutes les bornes.
-— Elle ne diffère pas tant qu'il vous le semble
JKE vorroRB, bourgeois! 61
de rinsolence des subordonnés terrestres. En tout cas elle n'en est que le progrès logique. Vous avez subi là-bas des exigences ridicules; soyez puni ici par où vous avez péché, vous et vos frères de la terre.
— Au surplus, répondit Onésime» je suis bien aise d'avoir quitté l'atmosphère enfumée de ce café!
— Unedespourvoyeusesbrevetéesdemessieurs les marchands de santé !
— On ne s'y voyait point à deux pas, et ce goût de tabac joint à... Je vous assure que vous avez eu tort de me faire boire de la bière. Cela ne me réussit pas.
— Du TiUeul, mon ami, votre pusillanimité est la principale cause de toutes vos souffrances imaginaires.
— Imaginaires!... que les voilà bien les gens qui ne sont affligés d'aucun mal. Imaginaires!... UD pauvre homme dont les poumons, le foie...
— La rate, le cœur, le cerveau, les reins, la moelle épinière, les bronches, énuméra Helleborus avec un ironique empressement...
— Riez à votre aise... je ne sais rien qui rende cruel comme de se bien porter.
S2 LES UARGBANBS J>E SANTÉ
— A ce oompte^vous allez Tivre ici au ^é de votre idéal ,et eolDoré itetCCDurs Gompatisfiante et
sympathisants.
— De quels cœurs vomlash^oiis parler?
— Ne vous ai-je pas dit et répété que tout était centralisé ici? Or, de môme qu'il y a le quartier des Amours faciles, le quartier des Ouvriers, des Lettrés, il y a le quartier des Malades, et c'est celui que vous choisirez de préférence, n'est- il pas vrai?
— J'y suis bien obligé, hélas !
— Cest ainsi que je l'en tendais,.. Cochierî... cocher!...
Maître Helleborus adressait cette interpellation à l'automédon d'un véhicule qui traversait la rue.
L'automédon tourna la tête avec un mouvement de charmante indolence, toisa les deux voyageurs d'un air adorablement impertinent, puis, faisant un signe de refus méprisant^ reprit £a marche triony)bale.
-s- Mflâs, il est vide 1 exclama ûnésime.
— Certainement.
"— Eh bien?
— Eh bien ! votre figure ou la mienne n'ont
UNE VOITURE, BOURGBO»! 6S
pas en le bonheur de lui plaire, et il oaas dédaigne.
— Si j'avais sa, j'aw^ infligé à ce maroufle...
— De la violence? — pour être condamné à une indemnité.
— Vous avez raison ; au moins doit-il y avoir des règlements...
— Il y en a un qui se compose de plusieurs centaines d' articles, tous conçus de façon à corriger les abus. Malheureusement les règlements ont été donnés au cocher pour lui procurer la satisfaction de les violer.
— C'est un peu comma 66la sur terre.
— Ne TOUS étoimei&poinli qu^aiors ce soitbeasu- Gonp efflome cela dans la planète Fantasia... Tou^ ieors^le grossissement des abus que je "voua araîa' aanoncé... Cocher!... coelierh..
Maître Helleborus hélait une seconde voiture.
— Vous êtes trop grand, répondit le cocher, TOUS fatigueriez mes bâtes.
— Cocher! cocher t.. .
C'était une troisième voiture.
6k LES UKMXLMXDB DE SANTÉ
— Merci, il ne doit pas y avoir gras dans vos poches, fit \b cocher en passant outre.
— Cocher I... cocher!,., cocher!...
Ils en appelèrent ainsi successivement une douzaine qui se promenaient à vide, tandis que les places affectées au stationnement restaient dépourvues de tout véhicule.
Des douze cochers, chacun motiva son refus d'une façon différente.
Celui-ci, parce que la course était trop longue ; celui-là, parce que la mine d'Onésime ne lui revenait pas; cet autre, parce que la mise d'Helleborus n'était pas assez élégante ; ce quatrième, parce qu'il s'était promis de ne jamais conduire que des personnes décorées..., etc.
Enfin, après des recherches multipliées, les voyageurs finirent par découvrir un treizième cocher qui consentit à les emmener, non sans avoir au préalable dicté des conditions draconiennes, telles que :
lo Aller au pas, parce que son cheval avait chaud;
2o Descendre de dix en dix cabarets, parce que le cocher de son cheval avait soifj
30 Déposer les voyageurs en route, s'il en
UNE VOrrURE, BOURGIOISI 65
trouvait d'antres qai Itd accordassent un meilleur prix...
Et ainsi de suite. ••
Onésime était fiirieux.
— Mais, mon bon Du Tilleul, vous allez vous échauffer le sang, insinua maître Helleborus.
Onésime aussitôt cessa d'être furieux.
TAPEZ DERI^IÈRBl
En montant en voiture, maître'Helleborus avait nécessairement dû indiquer l'adresse à laquelle il voulait être conduit.
— Au quartier des Malades! telle rue! tel ouméro ! avait-il crié assez haut.
C'était une imprudence, — que peut-être il avait commise à dessein et pour le bien de la cause qu'il avait entrepris de gagner.
Le char numéroté cheminait en effet depuis quelques minutes et — fidèle à la consigne qu'il s'était donnée — cheminait à pas comptés.
TAPXZ OERRl£ftKl 67
OnéMme pelotoniré dans on coin anil ftnti^ Tement appuyé la main sur sieis tempes^ povst s'assarer que les battements de l'artâlre^ Bravaient syfeîi aaoQiiA' pettaiistiiHr gmm^
Skiudain retentit afi^ee. nn aiduraemmt sigiiifiatî£ HE/ cci. qal». âfi|>ais, qa'ilSr étaient en. vûitore» auît été proférer une. foiSrOu.desuu.
&'ét»tl'exdaaiatîûn fiironta dntgamin de Vsm désireux de jouer à ua denses camacades un.maur vais tourdesoncrû, lQ:.Sentinelle,jprenezgarde à vous, de la locomotion :
— Tapez derrière!... Tapez derrière!... Tape^ derrière L.. proférait à Funisson un chœur dé ieunes drôles.
Sur qpoi« le cocher d'envoyer k l'arrière de tes équipages une grêle de coups de fouet.
Mais les Tapez derrière! poursuivaient leur cours avec un redbttbrement d'ardeur qui indiquait que le but n'avait point été atteint.
—Sans dout& qctel^polisson qur aura grimpé sur 1(39 ressorts, diti Onéisime;
son compagnon sourit silencieusement
— Pourquoi souriez^vôus?'...
Maftrer Hëlieboms ne^ répondit pas, il se contenta de soulever te petit rideau qui cachait' la
lucarne placée à l'arrière de la voiture avec on geste qui signifiait :
— Regardez.
Onésime regarda et demeura bouche béante.
Assis, cramponnés, perchés, et luttant pour s'évincer mutuellement de leurs fragiles* positions, il avait aperçu une demi-douzaine de marchands de santé, de ceux-là mêmes qui l'avaient assailli lors de son arrivée.
—Dame oui, fit maître Helleborus en devançant les réflexions qu'allait formuler Du Tilleul, cela paraît singulier, quand on n'en a pas l'habitude^ et le contraste de la tenue sévère, de l'air grave des personnages avec la bizarrerie de leurs attitudes prêtes à l'étonnement, mais que vonlez-vous?... La concurrence !
— Et la dignité professionnelle!... objecta Onésime. Jamais à Paris....
— Jamais — quant à présent... Ne jurez pas pour l'avenir... D'ailleurs, je ne vois pas une aussi énorme différence qu'il vous plaît de l'admettre. Chasser le client par écrit ou en personne, la belle nuance.... ces braves gens sont dans la sincérité de leur rôle!.. Us ont entendu que vous
TAPBZ DERRliRB!
alliez au quartier des Malades, et la proie flairée, ils ont snivi la piste....
Pendant Targumentation de maître Helleboms les hourras des gamins avaient redoublé :
— Tapez derrière ! Tapez derrière !
Si bien que le cocber poussé à bout s'était dressé sur son siège et tournant le dos à son cbeyal s'efforçait d'allonger le bras pour atteindre les envahisseurs.
Hais un. bien autre tumulte éclata tout à coup.