MALADIES DU SANG
(IntomnieB)
TRAITEMENT DU DOCTEUR eANIHiBJ)
Quérison in&Ulible 1S3, AOB •■ &A stHOora, 133
Un autre qu'Onésime aurait probablement fait des réflexions d'une nature différente à l'aspect de ce. déploiement d'amorces.
Mais lui, — ô Ârgan I du haut du ciel, ta demeure dernière... -— mais lui> se glissant dans €es draps pleins de promesses damassées, se contenta de murmurer béatement :
— Guérison infaillible! Toujours et partout!... Mon nouvel ami Helleborus a des allures légèrement suspectes et fantastiques, mais je ne l'en bénis pas moins de m'avoir conduit ici.
LA SCIERIE HTGIOPATHIQOI
L'aurore aux doigts de rose n'avisiit encore fait qa'entre-bâiller les portes de l'Orient, quand le petit-fils d'Argan fat réveillé en sursaut.
Toat près de lui — on aurait dit dans la chambre voisine — se faisait entendre un concert de nouvelle espèce.
Aux aigres grincements de plusieurs douzaines de scies se joignaient le bruit de lourds morceaux de bois remués avec fracas et l'écho d'exclamations, de lamentations, d'injonctions qui formaient le plus étrange des amalgames.
- Sapristi ! s'écria Onésime en se levant sur son séant.
Puis il se frotta les yeux pour recueillir ses souvenirs troublés par l'accumulation de tant d'événements imprévus...
— Sapristi ! répéta-t-il, où suis-je donc?
En s'adressant cette question, il tâtait autour de lui, — car le demi-jour n'éclairait qu'imparfaitement la chambre.
Soudain tout fut reconstruit dans sa mémoire. Il venait d'apercevoir les t^leaux, la glace, les meubles aux recommandations si singulières.
— Je me rappelle maintenant... maître Helleborus... la planète Fantasia... le quartier des Malades...
Ed ce momeant le coacert discordant prit dans le voisinage cm redoubleittent d'intensité.
— Grand Dieu! pensa-t^l, serais*-je tombé dans un hospice d'aliénés?
Onésime avait peu fréquenté les théâtres, cependant U y était allé ($ael^iielbi6, et cMàme tout le monde il avait vu «me des soixante reprises des Pilules Aa ^diabh^ — une pièce dant le titre devait avoir pour lui un attrait particulier.
C'était précisément «ine réminiscence de la fa-
LA SCIERIE HYGIOPATHIQOE 99
meuse féerie qui lui traversait la cervelle. Il songeait à la scène de la maison de repos, et à son âssanant toho-botm.
-- La fiction deviendrait-eUe pour moi une réalité?... c'est abomiDab}e...moi qui m'étais promis de faire la grasse matinée... je suis moulu après tant de...DrelinI drelin!,. ►garçon... quelqu'un!... Drelin ! drelin !
Le cordon de sonnette auquel il se cramponnait avait fait sortir de la muraille une nouvelle pancarte, qui portait cet avis :
JL eowse dei' cattrés mcdadei
Vous êtes prié de $whmt dmicemejU.
Si Von ne vous répond pas^ attendes et plaignez'-vom
à V administration.
— Il sont charmaiftls avec leur : smmez doucement!... Est-ce qu'ils se figureirt que. les autres malades doivent dormir plus que moi avec la sé- ^ade (p'oa leur donne à c^té.... Dretol..* Atte&des pdot VOU& plaindre, et mimrez — Drelin I en attendant... Drelin! drelin! drelixà!...
Le cordon était resté dans la main, du carillon-
îièiir, mais ses efforts ne semblaient pas devOir 'provoquer d'autre résultat.
A îa fin pourtant — il s'était bien écoulé une eU mi-heure — le domestique de la veille parut à demi vêtu, l'air effaré et se frottant les yeux.
— Est-ce que monsieur a sonné?
— Si j'ai sonné!..
— Dame! monsieur, dans le premier sommeil.
— Le premier sommeil à cinq heures du matin...
— C'est toujours mon premier, puisque je ne me suis pas réveillé depuis hier soir.
— On aurait le temps de mourir...
— Monsieur a raison, ça nous est déjà arrivé.
— Et vous osez l'avouer !
— Dame, monsieur, c'est la faute des malades ; il fallait qu'ils payent le supplément de nuit, et on serait venu tout de suite.
— 11 y a un supplément de nuit?
— C'est bien simple. Donnant, donnant. Vous comprenez, dans notre partie on ne fait pas de la philanthropie, on fait du commerce et on vous vend des soins pour votre argent.
LA SCIERIE HYGIOPaTHIQUE 101
— Si j'ai jamais entendu un langage plus ef- . onté...
— C'est que, là où vous étiez, on agissait de même, mais sans vous le dire.
— Animal!
— Si c'est pour ça que monsieur m'a dérangé, ce n'était pas la peine. Seulement je ferai observer à monsieur que je n'ai pas chaud dans ce costume léger et que je pourrais bien m'enrhumer.
— Cela m'est bien égal.
— Et à moi aussi. Seulement, si j'éternue, ça sera porté sur la note de monsieur.
— Voici qui est plus fort.
— 11 faudrait peut-être que je m'enrhume pour rien... ce n'est pas dans mon service... — Monsieur aime-t-il mieux que je m'en aille?
— Pas avant de m'avoir expliqué ce que signifie l'effroyable tapage qui me poursuit depuis la pointe du jour.
— Quel tapage donc?
— Ne l'entendez- vous pas assez?:..
Comme pour souligner l'apostrophe d'Onésime,
le vacarme ébranla les airs avec une nouvelle
(urie.
-—Je n'entends absolument rien d'extraordinaire.
— Comment!... ces grincements, ces sifflements, ces...
— Oh! j'y suis!... Monsieur veut probablement parler de la Scierie bygiopathique qui est h côté. Encore une chose qui prouve que monsieur n'est pas, de ce pays-ci,, sans quoi il y serait habitué.
— Jamais jie ne; m'habitojerai à un pareil tintamarre.
— Monsieur n'est pas fait autrement que les autres. Du reste la Scierie bygiopathique est un établissement déclaré d'utilité publiqoe par ud rapport de l'Académie des Infaillibles^
— Mais me direz, vous enfin ce que c'est que cette scierie?
— Je ne demande pas mieux, seulement je me refroidis sensiblement.... Monsieur est averti.
— Finissons-en 1
— La Scierie médicale, monsieur, est une invention récente du docteur Baltimer, ua novateur, comme on les appelle ici.
Le docteur Baltimer a découvert que jusqu'à lui la médecine n'avait pas le*sens commun. C'est en général par là que débutent tous les novatei\rs.
LA SCIElfR HTGIOPATfllQBI 103
Sar çaoi, il a entreprii» de lui donner ce sens qui lai manquait et il a démontré dans un gros v&hnne de d91 pages qus' les exercices violents et prolongés étaieni le seul et unique lemède contre les affections de tous les organes.
Pour proa^er son dif e , le dûctenc Baltîma; a ouvert à eôlé un. établissemeiit dû il expérimente son système et auquel il a donné le bmi
Sfwrie: hygiopaMqvjR.
Tous les malades y sont astreints à scier du iBsitiD au soir un certain nombre de bûcbes, snir- Tant leurs forces et Fétat plus ou moins avancé du traitement.
—Et ceux qm ne veukal pas?...
— On les contraint donc!
— Je voudrais bien savoir par quel moyen ?... —A coups de martîfflet donel
—Voua vous moques.
— Pas du tout, monsteor ! Le martiort^ à ce qu'assuve le docteur Baltimer^ est même uo c(Hn* plément indaspensabia pour fouetter le samg et rétablir l'équilibre des humeurs.
Tenez, ks eiitenâez^vQas?:^. . ae sont des malades rebelles à la science.
Oo distinguait en effet des voix^ qui exhalairat
10[i LES BfÂRCHANDS DB SANTÉ
des plaintes et d'autres qui proféraient des reproches.
— Il faut ça ! ... si on écoutait les malades» voyezvous» on ne les guérirait jamais...
Moi qui vous parle» j'ai été domestique à la Scierie hygiopathique et je vous garantis que je ne les ménageais pas. Quand on sait que c'est pour leur bien...
Parce que» vous concevez» quand ils ont bien sué» bien scié» ou ils en réchappent» ou ils en meurent. S'ils en réchappent, c'est le traitement; s'ils en meurent» c'est la maladie.
— Je doute qu'il en réchappe beaucoup.
— Par exemple, monsieur» j'en ai vu un, de mes yeux vu!...
— Un sur combien?. . .
— Le chiffre est en dehors de la question. D'ailleurs le patronage de l'Académie des hifaUlibles est là pour sauvegarder tout.
— Et quelle est encore celte Académie?
— L'élite de nos savants. Les lumières de la science médicale.
— Ils sont fous d'avoir approuvé un système aussi absurde.
— Us en ont approuvé bien d'autres... Vous
LA SCIERIE HTGIOPATHIQDE 100
Terrez, quand vous lirez les journaux ; vous rencontrerez, après chaque remède préconisé, cette phrase invariable : Approuvé par X Académie des Infaillibles.
— Je ne me trompe pas, dit Onésime en prêtant l'oreille... le bruit a cessé.
— C'est l'heure du brossage, monsieur.
— Pour qui?
— Pour les malades donc. Afin de les remettre, on leur frictionne le corps avec des brosses d'électro-chimico-chiendent ; toujours de l'invention du docteur Baltimer... Après cette opération- Y\\s> vont recommencer à scier...
—Alors je ne pourrai pas me rendormir?...
— Aujourd'hui peut-être bien que non; mais vous vous y ferez, monsieur, vous vous y ferez...
— Merci bien ! . . .
— 11 n'y a pas de quoi... je redescenas me cou... me cou... Ma foi! trop tardi Monsieur est téffloin que j'ai éternué... Ah! tchi! Monsieur en est pour ses cent sous.
LE SQUÀRB INDISCRET
Qm faire âaQS^ofi iîl qaacd ûd ne dort pas?
Onésime dépaysé, inquiet, isolé, attendait que le jour fût câinplétement yeno:^ en se livrant à des monologues qui trahissai^t une série d'impressions peu favorables à la {daBète Fantasia.
Aussi, pour réagir contre ses préoccupations, comme il voyait que son guide ne revenait pas encore — il s'habilla prestement, descendit l'escalier et gagna la rue en pensant :
— Une promenade matinale est éminemment
JUC SQUARK INDISCRET 107
samtâire; au dire de tous les médecins que j'ai vus; promenoDs-ûous donc, sans préjudice deropinion des médecins <pie je verrai.
Au . bouJ; de la me, il aperçut un eiytace de vingt mètres carrés environ, qu'on avait .recouvert de ^zon factice et planté d'une demi-douzaine d'arbres enveloppés dJass des gilets de flanelie.
Il s'e&quit aiqiràs <dhiin passant de ce iqu -était l'espace 'de vîngt mètres carrés
— Monsieur, réponffit le passant, cf est ce que Dous nommons un square.
— Ah ! fort bien, je sai§.
— Nous aussi, nous savons, nous ne savons même que trop*
Dans les premiers temps, quand ou a mis au milieu de nos places ces petits joujous, nous trouvions l'idée agréablement frivole^ nous ne tardâmes pas à changer d'avis.
Autrefois en effet, joous avions dans Faotasia-Capitale de magnifiques jardins publicsi, bien ombreni» bien touffus. Mais, tandis qu'on nous donnait d'une main ces hochets champêtres, de l'autre on rognait, on mutilait insensiblement les beaux jardins.
Si bien qu'un matin, nous nous aperçûmes que nous avions lâché la proie pour Tombre.
À l'heure qu'il est, le sacrifice est consommé. Les squares sont la seule verdure qu'on trouve dans notre grande cité.
Si vous tenez à vous promener un peu, ]e tous conseille de vous hâter avant qu'il soit plus tard^ car le square serait complet, et vqus seriez obligé de prendre un numéro d'ordre en attendant qu'une autre personne sorte.
Monsieur, j'ai bien l'honneur de vous saluer.
— Monsieur...
Qnésime se remit en marche en s'ébabissant derechef.
Mais son étonnement eut bientôt un tout autre motif. 11 avait publié la faculté de seconde vue dont l'avait enrichi son ami Hellebonr: , et il se trouva étrangement surpris en voy:;; : ^a'il lisait dans la pensée de tous ceux qu'il rencontrait, aussi clairement que s'il eût déchiffré un livre ouvert.
A plusieurs reprises, le résultat de la lecture
fut même si saisissant qu'Onésime se passa la
main sur les yeux, comme pour échapper à une pénible vision.
LE SQUARE DIDISCiAbT 109
— Non! c'est impossible!., c'est impossible ! murmurait-il....
Cependant il était arrivé au square principal du quartier des Malades.
Divers groupes de promeneurs circulaient ou piutôt exécutaient^ à la suite les uns des autres, une promenade en rond qui — par Tétroitesse du cercle, — rappelait les évolutions des chevaux deFranconi.
Onésime prit la file, sur Tordre que lui intima un gardien.
Devant lui cheminait un vieux monsieur qui s'appuyait sur l'épaule d'un jeune homme. Vu le peu de distance qui les séparait, Onésime ne perdait pas un seul mot de leur conversation.
— Cher enfant, disait le vieux monsieur, que je te remercie de t'être levé de si bon matin, pour v^nir m'aider dans ma promenade habituelle !
— Par exemple, mon bon oncle, ne suis-je pas trop heureux de vous être agréable ?
— Tu es un charmant garçon, je penserai à toi sur mon testament.
— Ah ! mon oncle ! pourquoi parler de choses pareilles?
— 11 le faut bien ! je ne m'abuse ni sur mon âge, ni sur ma situation.
lîO LÏÏS MARCHANBfS DE SA"NTE
— ?fOT) oncle! mon cher oncle, si je croyais fiii^' \ou< supposiez que c'est Tifitérêt qui me
— J'en suis à cent mille lieues I mais tu ne peux pas m'empôcher de te témoigner mon affcctioia par un petit legs.
— Soit, mon oncle, comme je suis bien sûr qu'avec un coffre comme ïe vôtre vous enterrerez vingt jeunes g^ns comme moi,..
— Tu plaisantes!
Tandis qu'ils s'exprimaient ainsi, Onésinde, lisait dans leurs pensées :
— Je sais bien, drôle, ce qui fa fait déranger de si bon matin. Tu flaires l'odeur de l'héritage, se disait l'oncle. Ce n'est pas mon coffre, c'est irion cofire-torl^i l'occupe.
— Si lu te figures, se disait le neveu, que sans les écus, je serais assez bête pour venir te servir de canne, j
— y.ais rira Dîen qui rita le dernier.
— J'aurai ma revanche, patience!
— l)>ï>ord je ne te laisserai pas un sott.
— Comme les autres héritiers seront vexés» quatKi ils verront que fai tout accaparé!
— J'espère bien ne pas mourir de sitôt..
LE SOITAirB im^TSCRET 111
— Seulement, il û'en finit pas de trépasser. . . Onésime, révolté de ces duplicités^ détaorna
son attention de ce duo d'hypocrites.
Derrière lin, un tnari s'a^anf ait, donnant le bras à une femme amaigrie par la souffrance.
— Comment te trouves-tu aujowd'taii? demandait le iDfari.
— Mieux, beaucoup mieux, répondait la femme.
— Je suis venu un peu plus tard que dTiabitnde parce que je suis ©Wigé tfaller à mon bureau à huit heures... — Oui à cause d'un travail supplémentaire.
— Comme je te remercie !
-— N'est-ce pas xm bonheur pour moi?... Et comment as-tu passé la nuit?
— Très-mal.
— Tu n'as pas dormi?
— A peine.
— Que dit te docteur?
— Ah! te doctewî...
— Eh bien? ne vas-tu pas te désespérer? Jamais je ne t'ai trouvé meilleure mine.
— Je souffre pourtant bien.
— Quel genre de souffrance?...
— Un genre qui... que...
~ Il ne faut pas trop te fatigaer alors. Je vais te reconduire. D'autant plus que l'heure s'avance et que ce maudit bureau.... Je ne sais ce que je donnerais pour pouvoir passer mes journées en» tières auprès de toi.
— Pauvre ami!...
Et tandis que le duo se poursuivait tout haut sur la note sentimentale, Onésime déchiffrait tout bas :
— 0 mon bureau, que je te bénis I pensait le mari.
— Oh ! non, je ne la lui dirai pas, la cause de mon mal, pensait la femme.
— Sans ce prétexte bureaucratique, je me vois d'ici obligé de tenir toute la journée compagnie à une femme qui soufEre, qui est jaunie, vieillie.. •
— Un mois et demi sans recevoir de ses lettres!...
— Heureusement on a su se créer des compensations. Elle est charmante, cette petite Eudoiie.
— Albert! Albert! moi qui t'aimais tant!
•**• Diable ! dépêchons-nous, je manquerais le rendez-vous qu'elle m'a donné pour aller déjeuner à la campagne, — et elle déteste attendre.