‹ Les marchands de santéChapitre 58 sur 166 · V» BONUS 2I · texte numérisé non relu

V» BONUS 2I

sent, quoique tous soyez en grande partie la cause de mes infortunes... mais, par grâce, ayez pitié de moi.

Vous savez ce que j'ai enduré, vous savez ce que j'ai perdu, vous ne refuserez pas de me rendre un suprême service.

Maître Helleborus, si l'on ne me soigne consciencieusement, c'en est fait de moi.

N'y a-t-il pas, dans toute la planète Fantasia* un docteur à qui on puisse accorder sa confiance?

— Mon cher Du Tilleul, il en est un.

Celui-là est le docteur vraiment digne de ce nom et non pas le marchand de santé odieux oq banal.

Il est modeste comme la véritable science doit l'être toujours. Il est désintéressé, parce que sa plus douce récompense est dans le sentiment des services qu'il rend.

n n'a jamais fatigué la réclame de son nom» parce qu'il comprend la dignité du sacerdoce qu'il exerce.

Jamais un pauvre ne l'a appelé en vain, parce que pour lui tous les hommes sont égaux devant la souffrance.

2hU LES MARCHANDS DE SANTÉ

Jamais il n'a donné un diagnostic erroné, parce qae, dans l'incertitude, il a le bon sens de s'abstenir. ^

C'est en un mot, mon cher Du Tilleul, le docteur tel que tous devraient être.

— Ob ! maître Helleborus, conduisez-moi chez lui, supplia Onésime.

— Volontiers, répondit celui-ci avec une intonation singulière...

Et quand ils furent arrivés :

— C'est ici, dit Helleborus en sonnant à une porte de pauvre apparence.

Une vieille femme passa la tête i une lucarne.

— Qui demandez-vous?

— Monsieur le docteur Loya},

— li n'est plus ici.

— Ah! il est déménagé?

-^ Oui, un fameux déménagement, ce cher brave homme.

— Et où demeure-t-il?

— Au grand cimetière!...

— Comment, mort!... Et de quoit

— Parbleu, de misère!...

BOMNAMBULE IXTUA-LUCIDS

-=- Puisqtf il en est ainsi, s'écria Onésîme,. après aToir marché pendant quelques minutes en silence, puisque la médecine à brevets ne peut plus rien pour moi et ne m'a fait que du mal, j'irai demander à ses ennemis cette guérison qu'elle me refuse.

— Il ne manqqpt plus que celai dit maître Helleborus.

— On m'a justement parlé d'une somnambule. ••

— Extra-lucide?

— Oui, extra-lucide. Pourquoi ne le serait* elle pas? Pourquoi ne croirais-je pas à son pouvoir ?

— Vous avez donc absolument besoin de crédulité?

— L'homme qui se noie se rattache à la première corde venue.

— Mais il ne se la passe pas autour du cou.

— C'est bien rue des Aveugles, fit Onésime se parlant à lui-même... Rue des Aveugles^ mais nous y sommes!... En effet: Mademoiselle Brigitte, première médaille de fluide à l'Exposition Universelle des arts surnaturels,..

D'un bond il s'était élancé vers la demeure de U"e Brigitte. Maître Helleborus gravit fidèlement l'escalier derrière lui.

HiUe Brigitte avait été destinée par sa famille à la carrière des modes. Pendant son enfance elle avait fait des courses, pendant sa jeunesse elle avait fait des chapeaux.

A vingt-cinq ans> trouvant que le métier ne valait rien, elle s'avisa de faire des miracles.

Pour cela, il lui suffit de se dire un beau jour:

SOMNAMBUX^ EXTRA-LUCIDE 2&7

-— Je dois être somaambule. Si je ne le suis pas, je le deviendrai.

Dans ce but, elle se procura un associé en la personne d'un ancien courtier d'assurances co&Ixb les infprtuBes crajugales. Il y avait des assurances de tout genre dans Fantasia-Capitale.

GeUe-d toutefois déq[>érissait, à eause de Ténorme quantité de sinistres qu'on avait à payer anmielleifient. Le courtier accepta donc avec reconnaissance le projet de M^ Brigitte , avbe qui A était dé}à depuis ^longtemps en communication très-sjwpatbîfoe.

L'ex-courtier était occupé à consommer uan faaMoonaeao avec la ^byUe moderne, lorsque Onésime se présenta ai^ec H<eIlebonis.

11 se leva avec empressement:, et s'essuyant la bouche avec le cmt de sa serviette :

— Ces messieurs désirent v^ or'aclet

Dés ses débuts^ le mot : ûûnsultatàon avait été jugé tnop pposaiûpie par la pytbie de la roe des Aveugies.

— Mon ami seutemeoft^ indiqua Helleborus.

— Fort bien. Si ces messieurs veulent passer dans le salon d'attente^ en attendant que Made* moiseile se prépare.

ilfi LES MARCHANDS DE SàNTJ

En môme temps, Tex-courtier ouvrit mie porte et pénétra ayec eux.

— Monsieur vient consulter pour?... insinua le compère magnétique.

Onésime allait répondre, Helleborus le de- '•ança :

— Mon ami désire laisser à la somnambule tout le mérite de la divination.

— Parfait I dit le compère avec un sourire qui ressemblait à une grimace.

— Voulez-vous lire le journal? On y raconte un vol très-curieux... C'est étonnant combien il y a de vols cette année...

-^Âb ! répliqua Helleborus qui avait fait signe à son compagnon de garder le silence.

— Il a dit: Âb! avec indifférence... Ce n'est pas pour un vol> pensa le cbevalier d'industrie. On y publie aussi un roman palpitant du vicomte Basson du Mérail... un feuilleton qui dure depuis trente-sept ans... Le prologue vient de finir, c'est plein d'émotion. Il y a notamment une séparation entre deux amants... Elles sont si cruelles ces séparatioDs-là.

— Ah ! répliqua encore l'impassible Helleborus.

SOMNAMBULE EXTRA-LUaDE 249

— Il n*a pas bronché. . . Ce n'est pas pour aJGfaire de sentiment... Désirez-vous que j'ouvre la fenêtre? 11 fait si lourd! Un temps si malsain!... La mortalité a triplé depuis huit jours.

-— Ciel ! exclama Onésime avant qu'Hellebonis eût eu le temps d» le retenir.

— Il a dit : Ciel ! C'est un malade, pensa Texcourtier. Puis, sûr d'avoir éclairci la question, il ajouta :

— La séance va commencer. Veuillez me suivre.

W^ Brigitte était debout près d'un fauteuil. Elle regarda son compère qui lui fit le signe de convention pour indiquer qu'il s'agissait d'une consultation médicale. Aussitôt, au simple contact de la main de l'ex-courtier, elle roula des prunelles, fît trois hoquets et se laissa tomber sur le fauteuil.

— Elle dort, dit l'ex-courtier.

— Pas possible! acquiesça Helleborus feignant la surprise.

— Elle dort et elleestlucide... Mademoiselle 1... Monsieur désire...

— Je sais ce qu'il désire... D est malade, trèsmalade.

Onésime devint tremblant.

— Je lis dans son corps comme dans un livre- Son cœur est là, dit-elle en montrant le côté gauche.

— C'est pourtant vrai> ût Onésime.

— Son foie est là!... (adroite.)

— €omme elle voit!...

*- Son estomac là I (au milieu.)

— Quelle lucidité I

— Oh! restomacl... Cest à Testomac... Des milliers d'insectes.

— J'ai des milliers dlnsectes dans l'estomac !

— Ils sont gros comme un grain de sable.

— Ahî mon Dieu!

— Et il y en a... attendez que je compte... IJ y en a sept milliards neuf cent trente-sept millions cent vingt mille quatorze...

— C'est prodigieux!

— Non... cent vingt mille quinze.

— A un prés, peu importe !

-* H importe beaucoup, intervint l'ex-eourtier avec un accent recueilli, notre maison veut la ?érite entière !

— C'est admirable!...

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-^Continuez, mademoiselle.

*- Il faut les tuer ou ils tueront... Les tuer ou ik tueront... Et il n'y a qn'na moyen... Écrivez ! Écrivez!..* Le malade ira cueillir ou fera cueillir^ le troisième joiur de la lune, trois feuilles du second marronnier placé à gauche en entrant dans la huitième rangée du square des Innocences.

Il fera bouillir ces trois feuilles avec un radis non-, deux onces de gulta-percha, une demi-once de tabac en poudre» trois pierres à fusil, un pain de savon.

Il laissera macérer onze jours, fera rebouillir, avalera (îînq litres du mélange par jours.

Dans un mois il sera guéri... Âh !...

En achevant, M^^^ Brigitte agita la tête comme si elle eût été en proie à une attaque de nerfs.

— La sibylle est épuisée, dit Tex-courlier. Voici l'ordonnance. N'oubliez pas surtout les prescriptions.

^ Ohl monsieur!... vous pouvez complet... repartit Onésime haletant.

Et tandis qu'ils descendaient, maître Helleborus entendit la pythie qui Ôisait :

— - Je l'ai UD peu expédié, mais zotl... Le jambonneau n'aime pas à attendre.

— Et puis, il a tout de même aboulé ses mille, ajouta Tex-courtier.

Hais quand maître Helleborus fit part de ce dialogue à Onésime, celui-ci haussa les épaules.

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