LES DESSOUS DE CARTES
de VOUS raconter. Il pense en ce moment au moyen de vous faire définitivement évincer de la maison de votre fiancée, auprès de laquelle il veut prendre votre place. .
— Vous en avez menti, riposta le monsieur au 3erment.
— C'est VOUS qui mentez !
— Non, parbleu ! C'est vous qui êtes un drôle de vous mêler de ce qui ne vous regarde pas, surenchérit l'ami qu'on avait voulu éclairer.
— Comment, vous aussi!... balbutia Onésime d'un ton de reproche.
— Oui, moi aussi!... Apprenez, espèce de manant, que dans ce pays-ci on ne se fait pas un jeu de l'amitié.
— Je le vois parbleu bien!...
— Est-ce une insulte? Prenez-garde!
Si maître Helleborus ne s'était pas interposé, la dispute aurait pu dégénérer en bagarre.
— Aussi, dit-il au descendant d'Argan, quand ils furent hors de portée de la voix, aussi pourquoi vous aviser d'intervenir?
— Pouvais-je le laisser abuser indignement 1
— Non-seulement vous le pouviez, mais vous
le deviez. C'est à yous-méme qu'il convient d'appliquer les enseigoements que vous tirerez de la seconde vue. qoe je tous ai djonuée... Et je vous réponds que vous aurez assez à lEaire comme cela. Probablement la remâutrance avait produit son effet ; car, à quelques pas de là., comme ils avaient croisé deux dames, qui échangeaient les plus af- |fiotueii6e& politesses :
— Si eUes savaient réciprocpiement, se contenta de gromineler Onésîme, que le mari de chacune d'elles fait la cour àrautre.-Maisje ne comprends pasce que j'éprouve... Une soudaine défaillance.. Bien sur c'est quelque fièvre maligne.
— Sites4on6 que c'est la faim... Depuis temps que...
La phrase fut scindée par an incident des^
étranges.
8ANT& A VENDRK
— Une fièvre maligne I s'était écrié en s'approchant vivement un individu tout de noir habiUé.
— Une fièvre maligne, répéta un second, non moins noir dans sa tenue.
— Une fièvre maligne...
— Une fièvre maligne...
Ce mot répercuté comme par une suite d'écbos avait en un clin d'œil groupé autour des voya^ geurs une vingtaine de personnages qui, tous, prenant la parole à la fois :
— Monsieur, venez chez moi !
— Adressez-vous à moi!..,
— Moi seul ai le véritable et infaillible traitementl...
— Je garantis ^ur facture une santé immuable. . .
— Monsieur!... Monsieur !... Monsieur!...
Et en s'escrimant, en tirant Onésime qui par les manches, qui par les pans, qui par le collet de son habit, ils s'efforçaient tous de le soustraire aux tentatives de séduction des autres concurrents.
— Que Satan vous confonde ! Allez-vou$ nous laisser, intervint d'une voix menaçante le compagnon de Du Tilleul ahuri. Quand on aura besoin de vous, on vous appellera et l'on n'aura certes pas de peine à vous trouver, mais en attendant^ tâchez de ce pas nous persécuter plus longtemps.
L'apostrophe produisit son effet et les obsesseurs se dispersèrent, non sans maugréer et sans décocher quelques épithètes de consolation.
On les vil bientôt recommencer la même comédie et les mêmes sollicitations autour d'un passant indigène qui avait fait un faux pas en descendant d'un trottoir.
SANTi A VENDRE 87
— Qaels sont ces gens? demanda le petit-fils d'Argan.
— N'en dites pas de mal I d'anciens amis de votre famille — et de vous-même.
— Gomment?
— Ce sont des marchands de santé ; sur terre on prononce : médecins.
Nous sommes arrivés dans le quartier qui leur est réservé.
— Eh! quoi, cette rue immense...
— Il y en a quarante-sept de la même longueur^ exclusivement habitées par des docteurs des Facultés les plus diverses» et chaque année le nombre en grossit avec une rapidité effrayante pour eux — et pour leurs malades.
Vous avez été témoin d'une scène qui vous offre un avant-goût des singularités qui vous attendent.
Ceux que vous venez de voir sont les gfttemétiers, les malheureux» ceux qui en France s'inscrivent aux quatrièmes pages.
Ici la réclame est loin d'être dédaignée, mais comme on la juge insuffisante, les marchands de santé font en personne la chasse au client.
Le mot magique de fièvre prononcé par vous
a sonné à leurs oreilles comme un appel de clairon.
Maintenant ils recommencent ailleurs leurs tentatives de soins forcés.
De toute part on n'entendait en effet que des offres de services médicaux.
Sur les murailles de chacune des maisons du quartier habité par les disciples d'Esculape, des pancartes de douze pieds de haut, des lanternes annonçant et le prix des consultations et le nombre des cures obtenues dans l'année. D'aucuns avaient même imaginé de placarder à leurs carreaux des portraits de malades avant et après la guérison.
Ce système, renouvelé des procédés de nos maîtres d'écriture, ne suffisait pas.
Les marchands de santé eux-mêmes arrêtaient par le bras les promeneurs et s'efforçaient de leur persuader que leur santé pronostiquait les plus terribles catastrophes.
— Encore une fois, reprit Helleborus, c'est là la populace de la chose ; mais si cette populace a ses défauts, l'aristocratie a les siens. — Nous étudierons les uns et les autres à loisir, car notre