MAURICE DENIS
ViENISE
Au petit jour, sur un ciel d'azur pâle, dans une atmosphère si bleue et si soyeuse que toute apparence y défaille de trop de délicatesse, un dôme lointain sur les eaux, comme une goutte de lait qui tremble : c'est la Salute.
C'est la Saluteàe. Guardi et de Canaletto, architecture trop généreuse dans un lieu trop séducteur, à l'entrée du Grand Canal, un peu solitaire au milieu de l'agitation des gondoles, somptueuse avec ses amples escaliers aménagés pour des cortèges descendant vers l'eau.
Tous les soirs je revenais vers six heures au bout d'une petite impasse d'où l'on peut à son aise la contempler d'en face, la voir se comporter dans la lumière, et j'oubliais dans un enchantement les vilenies de cette architecture, dont je me serais tant gaussé si je l'eusse rencontrée dans une province française. Je lui étais presque reconnaissant de m'aider à sentir la différence des lieux. On n'a pas le courage ni l'envie de vitupérer pierre par pierre cette église théâtrale. La rencontre est trop captivante. Le précieux, l'unique, l'exceptionnel de cet endroit laissent la raison privée de tout point d'appui. Ici l'architecture se désiste. Rien n'est plus sur la terre. Tout repose sur de l'eau. Tout chante dans de la lumière. Tout est musique. Le Vénitien prompt, subtil, adroit, grisé par la splendeur d'un ciel déjà oriental, se désintéressa de toute résistance : il consacra le monument à la rareté du site, fait d'un adieu à la terre vers son extrémité sur les eaux.
Congé splendide. La magie de ces avenues
et de ces rues liquides dissout les principes organiques de notre conception monumentale et, d'un charme suprême, trace notre limite. Tout ce que je reprocherais à cette église, si je la voyais ailleurs, c'est justement ce qui fait à cette place son prestige. Ces volutes qui soutiennent prétentieusement le dôme semblent les roues de je ne sais quels chars lancés par des cochers ivres dans d'impossibles carrières. Le baroque s'emporte ici dans le profil et dans l'ornementation jusqu'à une outrance que sollicite le décor naturel. L'emphase y est véhémente et drapée, l'abondance des motifs inutiles correspond au tumulte de l'âme sous ce ciel où notre esprit commence à se sentir délié de ses lois.
Sur notre dernière motte de terre, donnons une fête!
Une fête, une débauche où tous les ressorts de l'architecture se détendent, où tous les incidents s'essorent avec une fantaisie maniérée, où les pierres expansives déroulent des moulures à grand fracas et célèbrent leur libéra-
tion dans un carnaval, une fête où toute injure à la raison est tenue pour un trait de lyrisme, une fête enfin, rien que du mouvement sans motif, et cette grande passion, qui n'est que d'étourdir les yeux ; la fête de la fin de la terre d'Occident, de sa fin sous les cieux, de sa fin dans les eaux. Que tous ces atours démesurés vaillent ici, non par le monument qu'ils construisent, mais par l'architecture qu'ils détruisent avec un si sonore entrain. Que les pierres, si belles ailleurs d'être silencieuses, soient ici comme un parlement de choses loquaces.
Ah, ce Longhena, quel énergumène ! Comme il nous a grossièrement mystifiés l'autre jour au tombeau du doge Pesaro, à l'église des Frari ! C'étaient des nègres atlantes dont le pantalon de marbre blanc laissait voir par une déchirure leurs genoux de marbre noir, et des squelettes de marbre noir qui secouaient des linceuls de marbre blanc en vue d'y faire lire des inscriptions latines. Et puis a-t-on idée de faire porter un cercueil par des chameaux ?
Si Longhena ne fut guère moins expansif à la Salute, il y fut plus heureux. La lumière vénitienne travaillait avec lui : elle fit de son dôme un magnifique offertoire dans les deux. Le monde était plus grand que sa déclamation.
J'y retournais tous les soirs à cette heure où les objets qui nous passionnent nous parlent avec un si doux accent. C'est le moment où la ligne sablonneuse du Lido, entre le ciel qui baigne et l'eau qui éclaire ses maisons d'ocre, traîne un ruban feu au ras d'une mer d'outremer, sur laquelle les barques paisibles éploient leur voilure mandarine.
Les couchants vénitiens ne ressemblent pas aux autres crépuscules. Le soleil y est un plus grand seigneur. Nulle poussière n'épaissit ses derniers rayons ; il se garde jusqu'à la fin de son agonie des lourds resplendissements, des sublimes salissures et des éclats tragiques. Il s'éteint avec pureté.
LES MAliCHES DE L'OCCIDENT
La lanterne de la Salute semble, à cette heure là, mouillée avec de l'or. Son dôme joue avec une lueur on ne sait d'où tombée, se bombe moelleusement pour livrer des nuances et se modèle comme une épaule ronde ou comme un sein d'ambre pour déduire une clarté suprême, qui se dégrade jusqu'à l'épuisement. A la naissance de l'hémisphère, des consoles aussi attendrissantes qu'indéfendables offrent sous tous les angles un jeu de gris bleutés qu'on ne saurait dire. Mon Dieu, si telle architecture, dédiée à quelques minutes musicales, n'est plus qu'un écran offert aux gris les plus jolis, si elle n'est plus que la statique de l'éphémère, qu'un piège à reflets, qu'un éventaire de tons légers, c'est bien, dans ces apparitions, la circonstance de notre disparition que je fus contempler ici, c'est un passage que je suis venu voir, d'un esprit renseigné, d'un cœur libre, d'une âme sereine. Car il est un ultime instant où le soleil d'Avril, en passant par-dessus les maisons du Canal, laisse tomber sur l'escalier de marbre un
rayon rose, devant que de s'éteindre. Il n'est que le soleil du soir pour descendre au bord de l'eau ces degrés solitaires avec une aussi royale douceur. Le fier Occident qui demanda sa force à la succession des hommes et à la rude série des jours se fond ici comme un fantôme dans la lumière. Si émouvante est cette lueur rose,, qu'elle fait au contraire tenir la vie dans un instant. Je suis sur le seuil.
Ici enfin nous avons foi dans la lumière des cieux, comme ailleurs on compte sur la terre. Il n'était plus, vraiment, besoin d'architecture. Mais nous ne jouirions pas si bien de la beauté du site, si les formes du monument occidental ne persistaient un peU; ne fût-ce que pour se montrer sans emploi. L'Orient est proche. Nous vibrons entre deux. Telle une harpe disputée.
10 LBS MARCHES DE L'OCCIOENT
J'y revenais tous les soirs. Ce qui me retenait toujours, c'était qu'il manquât à ces spectacles la brillante agitation d'une foule heureuse, et le lieu me paraissait grandiose d'étaler sa solitude avec tant de richesse. Pour quels splendides cortèges cette superbe descente? Pour quelle foule trop nombreuse et trop étincelante, par devant une façade sans échelle humaine,, cet escalier de marbre qui s'élargissait vers l'eau, ces degrés fabuleux faits pour donnerpassage à d'impossibles multitudes, fringants cavaliers dont l'épée relevât la cape de soieincarnadine, pages malins dont la toque arborât des plumes d'ibis roses, illustres dames mouvant derrière elles des vagues rouges de velours, qui embarquassent avec une galante lenteur sur quelque fantastique Bucentaure tout en or, puéril et glorieux départ pour Cythère, pour les jardins d'Armide ou pour l'Eldorado. Il est des fêtes qui nous accablent de splendeur et nous enveloppent d'une sublime tristesse. Il en fallait de telles ici. Gomme elles eussent été magnifiques et
douloureuses 1 Comme il était magnifique et douloureux que la place fût vide I
Loin d'ici dans un autre décor, il est une Venise différente. Ma pensée à tout coup se reporte vers le ciel triste et fin qui se reflète au canal de Versailles. Lieux distants et inséparables, où pareillement dans l'atmosphère flotte la poussière nacrée des anciens fastes. Versailles connut un aussi fameux Soleil; aussi Versailles pourrait offrir à nos songes trois marches de marbre rose. Un instant même les deux villes ont feint de mêl'er leurs gloires, lorsque les gondoliers de Venise furent reçus sur le canal du parc et que, pour faire honneur à l'ambassadeur vénitien, le Grand Roi et sa cour montèrent sur des vaisseaux illuminés et naviguèrent au son des violons nocturnes, énamourés par l'écho des bosquets. En contemplant tout à l'heure au palais des Doges r Enlèvement d'Europe, j'admirais que Watteau fût si précisément un petit neveu de Véronèse. En examinant à San Giobbe et à Santa Maria del Miracoli les
charmants bas-reliefs des Lombardi, je songeais à cette élégante et discrète noblesse de notre art Louis X VI. Ici et là l'on se sent porté par une aussi mélancolique ivresse, étreint par la même volupté poignante. Ici et là l'esprit trouve pour se reposer la même pureté aristocratique des formes, où se connaît un monde à qui son passé glorieux fit une sagesse un peu lasse et dont le goût se dépouilla dans l'habitude de la splendeur. Tristesse pour tristesse, si fines l'une et l'autre, et qui dénoncent pareillement des finitions émouvantes. Là-bas, dans ce grand parc silencieux, je méditais sur les temps qui sont morts ; ici je me convaincs que ma terre s'abolit.
J'y retournais tous les soirs, et ne me lassais pas d'y désirer des visions d'Arioste. Une fois je m'y attardai si longtemps qu'il me sembla, mais je n'en suis pas bien sûr, que les lourdes portes venaient de s'ouvrir et
qu'une princesse diaphane descendait ces beaux degrés, posant son pied frivole là même où le soleil tout à l'heure traînait son plus languissant rayon. C'était tout à la fin du crépuscule : sans doute elle ne se sentait charmante qu'en échappant un peu à l'analyse.
Elle s'appelait la princesse Babiole et tenait à la main une chandelle romaine que le plus diligent de ses fous lui avait patiemment rapportée des campagnes de la terre, en faisant de sa main un rempart à la fleur, symbole de toutes les fragilités. Improbable, elle n'osait risquer un simulacre qu'à cette heure douteuse, n'étant capable de la moindre apparence que par-devant une si vaporeuse architecture. Elle ressemblait un peu à cette princesse de la comédie de Gozzi qui était prisonnière dans une peau d'orange et que le fils du roi ne put délivrer qu'en ouvrant le fruit sur le bord de l'eau. Elle n'était visible que par une soirée infiniment légère.
C'était la princesse des pastels, des sonnets et des luths, la reine des sérénades qui passe
sur le canal les nuits où l'Opéra vient chanter sur l'eau, celle qui les soirs d'été va et vient autour des bateaux de musique portant des châteaux de lanternes vénitiennes, tandis que les gondoles bercent en secret dans l'ombre des femmes renversées avec langueur sous les étreintes de la mélodie nocturne, et celle encore des matins de gala qui glisse, frissonnante, par-devant la proue des caïques turcs, des ballotines élancées, des longs bissoni, bizarres comme des serpents de mer dont le dos serait incrusté de pierreries, des nefs d'or dont la poupe laisse traîner dans l'eau de grandes pièces de soie lilas, la princesse du joli parler vénitien, flexible et ajouré par les diminutifs, doux et flottant comme une écharpe de gaze et vif comme un babil d*oiseaux, celle qui pendant les jours de folie du carnaval sautille entre les groupes et disparaît, légère, tandis que les dominos lui lancent des œufs remplis d'eau de senteur, la reine des plaisirs et des mignardises, des improvisateurs et des baladins, des grelots, des
échos et des feux de Bengale, la princesse de tous les riens surprenants et sympathiques, dont les mains adroites tressent de petites choses inofîensives et séduisantes et se mêlent de tout embellir par des miracles ténus, fleur de toutes les races dont le parfum composite s'évapore dans la mollesse d'un lieu problématique. Ohi l'admirable dentelle des petites fées de Murano, les étranges fleurs de verre, les calices écœurants, mais invraisemblables, les hippocampes, les papillons, les bulles de verre stupides, mais fragiles, oh! les ridicules merveilles 1 Plus rien ici, presque plus rien de chez nous, les ressources de la terre font défaut. Alors tout un peuple s'exténue dans la dextérité : le sens des métiers se raffine, la main se fait preste et hardie durant qu'elle ouvre des choses sans consistance; l'adresse devient monstrueuse dans le vide. Ce monde travaille sans matière. Les peintres en bâtiment ont la patte de Véronèse, les dentelières des mains exquises.
La princesse Babiole rôde et circule par-
16 LES .MAKCHES DE LOCCIDENT
tout, insaisissable, au milieu d'un peuple de prestidigitateurs, sous un ciel prestigieux. Elle est celle qui ne sait ni le bois, ni la pierre, ni les piliers, ni les voûtes, l'esprit des reflets, des dorures et des marbres, l'âme du verre et du fil. Le moindre de ses gestes évoque une fête dans un futile objet, et si menu est partout son joli labeur qu'on en tremble et qu'on en sourit, tant elle s'y révèle éphémère, tant c'en est le charme de ne servir de rien.
Elle hésitait, j'hésitais à me l'avouer présente sur cette marche dernière au bord d'une onde. Y descendrait-elle et poserait-elle sur les flots une mule sans pesanteur? Je ne sais plus trop comment se dénoua l'instant critique où je me demandais autour de quel fantôme flottait cette poudre d'or, cette poudre à l'iris ou cette lumière. Ce furent sans doute les peBles de ses colliers qui se dénouèrent et roulèrent de tous côtés tandis qu'elle s'enfuyait partout. Ses cheveux s'épandirent, ses dentelles se déchirèrent et tout cela fut les flots de Venise. Des sequins dansaient {sur
les petites vagaes encore un peu éclairées ; une faveur bleue flottait sur la plage lointaine du Lido. Le ciel de verre était si aigu que l'air endolori semblait gémir, et l'espace brunissant palpitait avec une fine chaleur, comme si le monde entier n'était plus rien que de la chair émue.
A Venise, la princesse Babiole est répandue partout.
Si l'Occident cesse à Venise, on peut dire aussi qu'il y recommence. Cette architecture en effet qu'elle nous emprunte, et qu'elle détourne, et qu'elle mélange, et qu'elle comprend si mal, elle ne la détruit pas, elle la transforme, elle en change l'objet : c'est une magicienne.
Ces cintres que Peau casse en les renvoyant, ces galbes qu'elle détord, ces fenêtres, ces toits, ces façades qu'elle fragmente dans ses jeux^ ce deviennent des choses folles et jolies; ces morceaux de pierre se changent en des rayons du ciel ; on les voit s'agiter, palpiter.
sourire : ils se colorent, ils s'illuminent, et dans les mirages épars du Grand Canal s'effeuillent comme une gerbe de fleurs. La catastrophe est ravissante. Dans le temps que Venise ruine l'architecture, elle nous prépare un autre enchantement.
Je ne doutais pas, en abordant à Venise, d'y rencontrer de ces spectacles singuliers qui vous renseignent d'un seul coup. Je ne fus pas déçu. Le jour même de mon arrivée, je vis un bateau d'où l'on débarquait de la terre, apportée du continent I
Si Venise ne se fiait qu'à sa belle lumière, il n'en resterait rien. Tous les travaux qui sortent des doigts vénitiens ressemblent un peu à des gageures; l'existence même de la ville en est une. Il faut qu'on lui apporte tous les jours, pour qu'elle survive, un peu de la terre de la Jérusalem d'Occident. Elle a dépeuplé de leurs forêts les provinces voi-
sines pour rester en équilibre sur le limon des fleuves. La Salute repose sur plus d'un million de pieux. Il a suffi que l'eau fût boueuse pour que ces gens se crussent pourvus d'un pays assez solide. C'est la ville sans terre.
Peut-on croire à l'architecture en un lieu dont le sol fut emprunté? Toute licence se pardonne à cette enchanteresse qui édifia des palais sur la mer et posa sur les eaux les portiques de Saint-Georges et du Redentore.
Seules importent ici les illusions et les apparences. Tout y conseille le scepticisme, rien n'y est qu'un plaisant spectacle.
Aussi les Vénitiens ont -ils fait accueil avec une curiosité évidente aux formes architectoniques les plus diverses. Leurs deux plus célèbres merveilles appartiennent à des traditions voyageuses.
La byzantine Saint-Marc, c'est après tout une tradition italique, d'origine étrusque, affirmant dans les voûtes, les arcs, les coupoles sur plan rond, l'esthétique du cercle, for-
mule longtemps ballottée entre l'architecture à linteau des Grecs et la croisée d'augive des Français, et qui un jour reprendra vie avec la Renaissance. Elle a voyagé jusqu'au Bosphore où elle s*est heurtée aux conceptions helléniques et asiatiques, et de là est née cette fameuse coupole sur plan carré, qui caractérise désormais l'architecture de Byzance. Par Venise elle revient chez nous pour aller jusqu'à Périgueux, où elle produira Saint-Front, et s'évanouir ensuite dans notre Anjou aux voûtes domicales du style Planlagenêt. Au moment qu'elle passe par cette porte merveilleuse de l'Occident, des commerçants magnifiques vêtent les murs d'une chemise d'or, sous laquelle s'atténue la pesanteur romaine. Ils couronnent leur basilique de lanternes bulbeuses, la hérissent de pinacles, l'enjolivent de sculptures gothiques, la renforcent de colonnes précieuses, dérobées à tous les pays et portant témoignage de tous les styles. Ils accrochent à ses membres tous les joyaux qu'ils ont collectionnés.
23 LES MARCBES DP L'OCCIDENT
Le palais des Doges semble uu défi. Le lourd repose sur le léger. C'est un bonnet persan en équilibre sur une dentelle empesée. Les styles différents s'y tressent avec une subtilité sans pareille et l'ensemble qui est insoutenable s'impose comme une trouvaille de génie. Les arcades du rez-de-chaussée sont ogivales, celles du premier étage gothico-arabes : sur quoi se dresse un mur de brique, nu comme une tente du désert. C'est qu'il est à Venise une vaste chambre close dans l'ombre de laquelle se jouent les passions qui importent et s'élaborent les destins glorieux de la République. Voilà ce qui se décide derrière ce mur sublime, et les colonnes se redoublent pour soulever au-dessus de la cité des eaux cette arche mystérieuse, comme une châsse d'argent.
Ces deux admirables monuments sentent la réussite bien plutôt qu'ils ne témoignent d'une tradition enracinée. Il en est de même de la plupart des palais de Venise. Les styles divers s'y étreignent du mouvement le plus
heureux. Venise ne croit à rien qu'à ellemême et recommence toujours des miracles qui sont la fantaisie d'un jour.
Que les Vénitiens aient adultéré l'art ogival, qu'ils aient, bien avant la Renaissance, espacé les piliers des églises, élargi les arcades et haussé les formerets, qu'avec un superbe mépris de la logique, ils aient supprimé comme de vilaines béquilles ces beaux soutiens extérieurs de l'édifice, qui témoignent du moins de sa probité, que les piliers du transept se déversent dangereusement et qu'on ait dû maintenir par des poutres de bois l'écartement des voûtes aux Fvari et à San Giovanni et Paolo, ce sont là des déformations propres à l'Italie. Moins que tous autres les Vénitiens en furent scandalisés. Les tableaux de Carpaccio montrent qu'ils n'avaient point de répulsion pour cette architecture orthopédique. Dans le premier et le deuxième panneau de la Légende de Sainte-Ursule, les arcades sous lesquelles attendent les ambassadeurs et les fauconniers, l'édifice octogonal sous lequel
est assis le roi Agrippinus sont maintenus par des tirants.
(]es sceptiques du moins manifestèrent longtemps une prédilection pour l'ogive que deux traditions leur conseillaient, l'arabe et la française. Cela se conçoit. L'architecture médiévale est la plus souple ; elle se prête à tous les plans, elle s'accommode à merveille de la dissymétrie qui leur fut toujours chère, et ils l'avaient si bien pliée à leurs habitudes qu'ils eurent peine à y renoncer. L'Italie était en pleine Renaissance qu'ils persistaient à bâtir des palais gothiques. Ce qui ne les empêcha pas un peu plus tard de se passionner si fort pour le style romain, qu'ils instituèrent un débat public sur la question de savoir comment se peut placer la demi-métope dans un coin, sans que l'on manque aux autres lois du dorique, et la Renaissance en elîet n'offre rien de plus accompli que la Libreria de Sansovino.
Mais au cours de ces engouements successifs, un trait s'accuse qui est proprement vénitien : le goût de l'effet. Constructions fragiles, mais décor éblouissant. Loin d'être embarrassés par des données si différentes, leurs architectes en tirent une variété perpétuelle ; ils cherchent 1-a richesse dans la dissymétrie et le disparate : c'est leur originalité. Il leur semble qu'un monument est fait pour étonner les yeux et leur donner une fête.
On peut constater par exemple dans la Procession de Gentile Bellini, qui est à l'Académie, que les bâtiments de la place Saint- 31arc qui occupaient la place des Nouvelles Procuraties allaient rejoindre le pied du Campanile du côté Nord. La place Saint-Marc formait donc autrefois, bien que la basilique ne fût point située dans l'axe, un parallélogramme à peu près régulier. Que fait Scamozzi en construisant les Nouvelles Procuraties ? Il supprime le parallélisme, élargit la place d'un côté, recule la façade du monument nouveau
en arrière du Campanile : le parrallélogramme devient ce trapèze qui offre au-devant de Saint-Marc une perspective de théâtre.
Les deux lions en relief qui ressortent avec une puérilité si grossière des deux côtés de la porte de la Scuola de San Marco sont d'un mauvais goût ! C'est qu'ils entendent bien attirer l'attention. Cependant ils n'ont point été mis là par un de ces gothiques vénitiens, prompts à de violentes fantaisies. Ils sont de Tullio Lombardo lui-même, oui de l'un de ces Lombardi à qui nous devons des monuments d'un goût si pur.
Voilà qui me livre décidément le secret de l'architecte vénitien. Même s'il est homme de goût, il tient à m'étonner, il veut que je me pâme. Il me fait une déclaration péremptoire. Il cherche mon œil. Il y a en lui un peintre qui s'ignore.
Il possède, comme pas un autre, le sentiment des valeurs. Il ne prétend point me donner des impressions de sécurité,, de majesté, de recueillement. Il se préoccupe seule-
ment de faire ressortir l'un par l'autre le clair et le foncé. Le roman, l'ogive française, l'ogive arabe, le gothique allemand, le gothique italien, l'arc de la Renaissance se mélangent sur les palais du Grand-Canal. Les colonnes ont été rapprochées, les ogives ont été incurvées avec des appareillages de fortune, le tout a été surmonté d'ajourages quadrilobés. Ce sont jeux serrés d'ombre et de lumière, que varie chaque heure différente. Tout réagit. Le lourd et le léger, le vide et le plein sont en conflit partout. Chaque pierre fait naître un incident.
Au sentiment de la valeur, l'architecte vénitien joint à un degré éminent celui de la' couleur. Dans ce désordre de tous les styles, un élément domine, la splendeur des matières intercalées dans les murs. Bien loin que la Renaissance affaiblisse ce goût, elle l'accuse, et personne n'excella comme les Lombardi à préparer par un dessin élégant et précis la place d'une belle incrustation de jaspe ou de porphyre sur un mur. C'est que les
Lombardi ont eu de très anciens prédécesseurs dans les architectes de Saint-iMarc. C'est bien ]k une vieille tradition de Venise. Dès lors les façades ne sont jilus rien que des cadres destinés à recevoir de magnifiques pièces de matière sanguinolente.
L'architecture décomposée jusqu'à ce délicieux non-sens porte un nom ; que dis-je, sa folie se donne une loi spéciale : c'est l'architecture incrustée, et Ruskin en résume à peu près ainsi les étranges principes :
— Les plinthes et les corniches qui servent à envelopper l'armature seront légères et d'un dessin délicat. Le rôle en est limité, elles sertissent une matière rare.
— La science de la construction intérieure sera écartée. Il suffira que l'édifice ait un aspect rassurant. Mais puisque la couleur seule importe, il devra être organisé pour présenter une surface, le plus étendue possible.
— Toutes les colonnes devront être solides, les fûts nombreuse, d'un seul morceau, sans incrustation : ce sont des pierres précieuses.
— Les colonnes seront de dimensions variées.
— La décoration ne sera pas taillée prof ondérnent. La sculpture se réduira à une œuvre de dessin, destinée à parer la brique : elle cédera le pas à la mosaïque, à la peinture et à la dorure et devra s'abstenir presque complètement de représenter la forme humaine.
— L'impression produite par le monument ne devra pas tenir à sa dimension.
Il fallait un Barbare pour oser le dire. Tel est le canon splendide et monstrueux. Rien qu'à l'énoncer, l'on s'aperçoit qu'il anéantit ensemble l'architecture et la sculpture. Qu'en demeure- t-il donc? Un art instable qui ne consiste plus qu'en les seuls éléments de la peinture.
Comme je m'étonnais de voir la jolie façade
du palais Dario se présenter de guingois, dé
formée comme une broderie mal tendue, on
m'expliqua que le palais tombant en ruine,
elle avait été démontée, numérotée pierre par
pierre et rapportée ensuite devant une cons-
traction nouvelle. Singulier état d'esprit : les Vénitiens pensent avoir tout sauvé en préservant une marqueterie. Ils reportent une façade, comme on rentoile un tableau.
Le soin de la façade est bien en effet leur unique affaire. Les palais du Grand-Canal n'offrent d'intérêt que de ce côté-là. A droite, à gauche^, en arrière, ils sont mitoyens à d'autres palais ou donnent sur des ruelles étroites. Ils ne peuvent s'éclairer latéralement. Lorsque par hasard on peut en voir un de profil, on s'aperçoit que cette façade constitue un mur indépendant. Ligottée. avilie, étouffée, indifférente, la bâtisse qui est en arrière est sans liaison intime avec le devant ; elle n'y fait point sentir sa présence et n'y marque point la saillie de ses membres. Dès lors plus de prétextes aux décrochements, aux rondesbosses et à la sculpture. Rien ne contrarie les placages.
Elle est si merveilleusement située cette façade, avec ses marbres allumant des incendies dans l'eau 1 Ses profils n'importent, que
l'eau doit mélanger sans fin dans ses reflets. L'eau qui bouge ne veut que des ombres et des lumières, des grenats et des saphirs. Regardez la Ça d'Oro, maison d'aubépine. Pouvait-on rien imaginer de plus heureux que de la border d'un découpage de pierrre qui pendît à l'envers dans le canal, comme du point à la rose?
Valeurs opposées, couleurs brillantes, riches dessins, jeux de clartés, c'est tout l'orgueil de ces illustres façades, que la patine même du temps, les faisant plus belles à mesure qu'elles deviennent plus caduques, harmonise de la même façon que les vieux tableaux des maîtres. Et quand je vous dis que la façade vénitienne n'est bientôt plus qu'un cadre offrant une peinture, c'est à la lettre. Il vint un jour où l'on trouva naturel de la peindre à la fresque : Titien et Giorgione furent requis pour décorer l'Entrepôt des Allemands. Vt pictura domus.
Voilà donc la métamorphose qui s'opérait peu à peu dans cette ville féerique où l'architecture s'appuie sur la beauté du ciel. On n'y sut plus à la fin échafauder que des lumières, construire que des couleurs. Tour à tour Rome, Byzance, les Arabes, l'Occident lui apportaient leur architecture. Elle se jouait de tout cela, et seulement éprise de ce qui est excitant pour les yeux, elle n'y cherchait que reflets, teintes et clartés. Elle fit de la maison une façade, et de la façade un tableau.
« Architecture d'une brassée de fleurs, » écrit fort bien de la Sizeranne à propos de l'architecture vénitienne. Eh ! justement, ce que nous admirons dans une brassée de fleurs, c'est qu'elle forme un joli tableau.
Dès lors, à quoi bon les pierres ? Un carré de toile suffit.