‹ Les marches de l'Occident: Venise - GrenadeChapitre 3 sur 13 · IMPORTANCE DE VENISE · texte numérisé non relu

IMPORTANCE DE VENISE

Pardonnons à Venise d'avoir fait périr l'architecture.

Elle nous a révélé la peinture, le grand jeu de la peinture. C'est là son importance dans l'histoire de l'Occident ; et parce que l'Occident fut et reste essentiellement de mœurs catholiques, la peinture est devenue le plus riche langage de l'Occident moderne.

Delacroix a écrit quelque part dans son Journal que le christianisme aime le pittoresque, ft La peinture, dit-il, s'allie mieux que la sculpture avec ses pompes et s'accorde

plus intimement avec les sentiments chrétiens. »

11 se cache dans cette indication une vérité

profonde. La statuaire n'est pas en effet pour nous « l'art central » qu'elle fut chez les Grecs.

La conception catholique de la vie, qui consiste en un parti pris très exactement déterminé, trouve plus aisément son expression dans un art qui demande à être regardé d'un certain côté et d'un point de vue fixe. Notre sculpture religieuse du Moyen Age, moins libre que l'antique et si étroitement incorporée à l'architecture, démontre fortement comme quoi des peuples de conscience catholique exigent de la sculpture elle-même qu'elle soit commandée par un parti pris.

La conception catholique, qui fait si grand cas de l'homme, trouve plus aisément son expression dans un art qui ne sait rien représenter que dans un minutieux rapport avec lui, qui dispose ses perspectives, ses personnages, ses coloris pour qu'il en reçoive l'im-

l'importance de VENISE 35

pression dans un seul coup d'œil, qui tient compte de ses pensées, de son pays, de sa morale, de son histoire, de son tempérament, et de l'éducation même de son organe visuel pour résumer en un instant à ses yeux l'aspect superficiel des choses.

La conception catholique, qui attache tant d'importance à la vie intérieure, trouve plus aisément son expression dans un art, qui, au lieu de réduire à quelques lignes harmonieuses la représentation de l'homme, permet de le peindre dans son atmosphère, au milieu des objets qui nous révèlent sa vie intime, ses habitudes et sa complexion.

La conception catholique enfin, qui est universelle et qui prétend à embrasser toute l'activité humaine, trouve plus aisément son expression dans un art qui dispose de la diversité joyeuse et de la splendeur colorée du monde.

Dès l'instant que l'architecture était déchue de sa primauté, il devenait nécessaire que la peinture prît le pas sur la sculpture

dans ]a civilisation catholique de l'Occident. C'est l'importance de Venise de l'avoir manifesté. Nous lui devons l'ordre suivant lequel nous nous sommes désordonnés, et c'est par quoi elle se rattache directement à nous.

Taine me semble donc avoir erré lorsqu'il nous donna Venise comme une ville de paganisme, et qu'il en cherchait la preuve dans ce t'ait exact que l'austère Réforme ne put jamais prendre pied chez les Vénitiens. « Théorie et pratique, écrit-il, idées et instincts, ils ont hérité des mœurs et de l'esprit antiques et leur christianisme n'est qu'un nom. »

Grave méprise. Tout à Venise proteste contre cette assertion, ses églises multipliées, ses légendes de saints, son esprit corporatif, son goût du faste, ses passions brillantes. Les mœurs, même aujourd'hui, y demeurent nettement catholiques et tout simplement

LIMPORÏANGE DE VENISE 37

parce que les Vénitiens n'ont pas de plaisir à en disputer, parce que les notions admises une fois pour toutes, l'usage, la tradition nationale, en écartant des troubles de conscience dont ils ne se soucient pas, permettent cette vie clémente où les porte leur penchant naturel. L'indépendance de Venise vis-à-vis de Rome, comme en d'autres temps notre gallicanisme, fut une politique, rien de plus. L'hostilité des Vénitiens envers la Réforme montre qu'ils étaient au contraire profondément attachés aux usages catholiques.

C'est qu'il ne faut jamais perdre de vue, non pas si l'on parle du dogme, mais si l'on considère telle civilisation, tout ce que l'état d'esprit catholique comporte de joie, d'assurance et d'entrain.

Que Venise ne fût point mystique, c'est accordé. Mais prompte aux fêtes et aux batailles, éprise des couleurs, des légendes et des aventures romanesques, elle n'avait non plus rien d'Athénien. Foncièrement elle était

de civilisation occidentale. « Aucun sen-

timent n'a pénétré à Venise, dit Charles Blanc, qui n'eût sa source dans la chevalerie et dans le christianisme. »

Sa participation aux croisades ne fut pas désintéressée : elle a trahi les intérêts de l'Occident quand elle y a trouvé son profit : soit. Mais ce sont reproches que les Croisés euxmêmes ont parfois encourus. Parce que' Junot s'est signalé par des déprédations ou que Soult a passé à Louis XVIII, ont-ils cessé d'être les soldats de Napoléon ? Venise fut en réalité le garde-côte de la chrétienté ; elle guerroya sans relâche contre les pirates barbaresques; ses mœurs conservatrices et indépendantes, son organisation traditionnelle, son activité prodigieuse font ressortir l'humeur occidentale.

Toutes les migrations de nos races ont retenti jusque chez elle et lui ont apporté leurs alluvions successives. Avec une unité merveilleuse son histoire se développe de la chute de Rome à la Révolution : elle coïncide avec l'Occident tout entier.

Page 1