INTRODUCTION
Nous étions, vers l'été 1904, quelques jeunes gens que l'on rencontrait, toujours les mêmes et aux mêmes endroits, sous les galeries de l'Odéon ou au jardin du Luxembourg. Nous aimions passionnément la littérature et portions sur les livres ou les hommes des jugements concis et définitifs. L'un de nous, — c'était à la musique de la Garde, — nous montra un jour une petite revue couleur mandarine ; il nous assura qu'elle était rédigée par un auteur unique, qu'elle était indépendante, impartiale, qu'en s'intéressant aux livres du passé elle se montrait infiniment curieuse de ceux d'aujourd'hui, joignant le goût des nouveautés à celui de la tradition. Il n'en fallait pas tant dire pour nous donner envie de juger par nous-mêmes l'œuvre et l'auteur. C'est ainsi que nous connûmes, sous les arbres du Luxembourg, au bruit des trompettes d'Aïda, par un après-midi charmant, Eugène Montfort et ses Marges.
Il se trouva que notre ami ne nous avait point trompé, qu'il n'avait pas même exagéré. Nous fûmes dès lors parmi les fidèles de cette revue originale.
Pour comprendre le genre de plaisir que nous y prenions, il faut se représenter l'état de la jeune littérature à cette date. En huit ou neuf années, tout a tellement changé que c'est déjà de l'histoire et qu'il faut parler de cette époque au passé. Le néoclassicisme ne s'était point affirmé encore avec la même intransigeance qu'il a fait plus tard. On le soupçonnait pourtant de méditer de grands desseins et subversifs. Il y avait comme une inquiétude dans Tair. Or, ce fut précisément le rôle des Marges de sentir et de faire sentir d'abord qu'une évolution se préparait, que le vent allait tourner. Toute la campagne anti-romantique, dont le livre de Pierre Lasserre est le plus notable épisode, ne commença que bien après. ^lais, plus sage que les jeunes gens d'aujourd'hui, ^lontfort ne rejetait point en bloc tout ce qui a suivi Racine et précédé Moréas. Il distinguait certains romantiques dont il disait que nous pouvions les aimer. Ses articles sur Gérard de Nerval et ^Maurice Barrés témoignent du culte fervent qu'il avait pour tous les deux. Gérard de Nerval et Maurice Barrés ont été adoptés depuis et passionnément défendus par toute une école. En faisant mieux connaître le poète charmant de Sylvie, Montfort fut presqu'un précurseur.
Son plaisir est de marcher ainsi en avant de la colonne et d'indiquer des chemins qu'il se hâte d'abandonner lui-même quand ils deviennent trop fréquentés. Bien avant que ne fussent tombées dans le domaine commun les théoriescontreleRomantisme, ]Montfort s'en était éloigné. Comme les Marges s'étendent sur quatre années, on y peut aisément retrouver la trace de cette évolution.
II fut encore l'un des premiers à pleinement admirer Claudel et à publier son admiration. Quand parut l'article des Marges qui lui était consacré, ^larcel Schwob félicitait Montfort d'avoir dit hautement ce
que plusieurs pensaient et n'osaient pas écrire. Il le remerciait pour Claudel et « pour sa grande œuvre si admirable, si énorme que jusqu'ici ceux qui l'admirent se sont tus, crainte que l'on se moque d'eux. C'est, ajoutait Marcel Schwob, « comme si l'un d'entre nous trouvait un diamant gros comme lîne grenade : personne ne voudrait le croire ». Aujourd'hui, l'admiration pour Claudel est devenue presque banale. Ici encore, les Marges ont indiqué une voie qui a été suivie.
Le rapprochement seul de ces noms — Gérard de Xerval, ]\Iauî"ice Barrés, Claudel, — est par luimême assez significatif. ^lontfort n'est l'homme ni d'une école, ni d'un parti, ni même d'une coterie. On lui a reproché des « goûts disparates. » Il ne serait point malaisé de tourner cette critique en éloge. ]\Iontfort est, avant tout, un artiste qui aime les beaux livres pour eux-mêmes et de quelque main qu'ils viennent.* 11 le montra bien dans l'enquête si intéres santé qu'il mena sur le « roman social ». Après l'apparition de VEtape, au lendemain de la mort de Zola, il écrivait qu'un roman devait être, d'abord et surtout, une œuvre d'art. Or, il semble bien que la plupart des nouveaux romanciers, et des plus aimés, ne se soucient point désormais de faire autre chose.
De l'intérêt que présentaient pour nous les Marges à leur apparition, et qu'elles présentent encore aujourd'hui, on pourrait donner d'autres motifs, mais dont le détail entraînerait trop loin. Une question se pose, toutefois, qui ne doit point rester sans réponse. Comment une revue, de celles qu'on appelle «petites», dont il n'est tiré qu'un nombre très restreint d'exemplaires vite épuisé, presque ignorée du grand public, peut-elle avoir une influence littéraire marquée et mériter qu'on Timprime à nouveau? Or, on ne peut contester à ces petites Marges d'avoir eu, dans leur sphère et à un moment déterminé, une telle influence.
Le fait serait inexplicable à ceux qui ne font point de différence entre la critique indépendante et la critique salariée, hâtive, mal informée, de la presse quotidienne, hebdomadaire ou mensuelle. Le journal, assure-t-on, est une tribune. Disons mieux : Le journaliste est semblable à ces orateurs américains qui, dans des meetings monstres, s'adressent à des milliers et des milliers d'auditeurs. ^lais parlet-on de littérature en plein vent? L'influence littéraire d'un journal diminue à mesure qu'augmente son tirage. On pourrait soutenir le paradoxe, qu'elle est en raison inverse du nombre de ses lecteurs. Dans la presse, en général, l'incompétence des critiques n'a d'égal que le défaut de culture et l'incuriosité de leurs clients. C'est un aveugle qui s'adresse à des sourds.
Comment s'étonner, après cela, cjne la critique des grands journaux n'ait, pour ainsi dire, jamais contribué à établir même une réputation littéraire ! Il y manque cet indispensable lien entre l'auteur et les lecteurs. Ceux-ci ne le connaissant pas n'attendent point curieusement son avis sur les livres nouveaux, n'essaient point de le prévoir ou d'y résister, de le discuter ou d'y adhérer.
[Nlontfort avait, pour ses Marges, un public fidèle d'amateurs et de connaisseurs. Il nous plaisait, en outre, de savoir que ce critique ne l'était point exclusivement, qu'il écrivait des récits de voyage et des romans, qu'il n'était point, comme disait Théophile Gautier, un abbé courtisant la femme d'un homme m.arié, lequel ne peut ni lui rendre la pareille ni se battre avec lui... A dix-huit ans, nous aimions cette image truculente... Nous savions que Montfort n'était pas un critique professionnel ayant écrit, par accident, une œuvre d'imagination. 11 nous était agréable de l'entendre parler de son art. Nous nous plaisions à reconnaître que le genre de littérature
qu'il cultivait ne l'empêchait nullement de goûter les autres, que son clavier était fort étendu, qu'il était capable d'écouter et de faire écouter une musique bien différente de la sienne.
Toutes ces raisons, et quelques autres, nous ont fait croire qu'il ne serait point sans intérêt de publier à nouveau ces Marges dont le premier tirage était épuisé et qui n'étaient plus connues que de réputation de la plus jeune génération littéraire. Nous souhaitons qu'elle y trouve le même plaisir que son aînée et qu'elle en retire le même profit.
Pierre Légua y.
Avertissement du N^ i. (Novembre ipo^J.
Les Marges seront des cahiers sur la littérature publiés à époques irrégulières, car V auteur pour lequel cette publication se présente comme une sorte de délassement agréable^ désire qu'elle ne devienne point pour lui un travail ennuyeux \ il convient donc qu'il ne soit pas contraint et borné par le temps... On /•(^cueillera peu à peu, et entre deux travaux de plus longue haleine, la matière d'une livraison ; puis, tout étant au point, on le livrera à Vimprimeur : cette manière de procéder, si elle n'est point habituelle, offre, il nous semble, cet avantage qu'elle permet de donner au lecteur des pages spontanées, naturelles, écrites avec plaisir et au seul moment où l'on a ressenti le désir de les écrire, ce qui serait impossible peut-être avec un périodique à date fixe.
Participant un peu à la fois et des anciennes Guêpes d'Alphonse Karr, et des plus récentes Taches d'Encre de Maurice Barrés, les Marges pourront contenir ensemble des études littéraires ou morales, avec des anecdotes, des mots. Les Marges, ce sera les remarques qu'on note en marge des livres, et celles aussi qu'on se dit à part soi sur les gens et les choses que l'on voit. On y parlera donc un peu de tout, de littérature d'abord naturellement, mais sans s'interdire de faire des réflexions sur les objets les plus divers, et sur, même, les plus menus.
N° I. Novembre if)0^.