‹ Les Marges, 1903-1908Chapitre 2 sur 28 · BAYSER · texte numérisé non relu

BAYSER

Quand ton col de couleur de rose Se donne à mon embrassement Et ton œil languit doucement D'une paupière à demi close Mon âme se fond du désir Dont elle est ardentement pleine Et ne peut soufïrir à grand peine La force d'un si grand plaisir.

Puis, quand j'approche de la tienne Ma lèvre, et que si près je suis Que la fleur recueillir je puis De ton haleine ambroisienne ; Il me semble estre assis à table Avec les dieux, tant suis heureux, Et boire à longs traits savoureux Le doux breuvage délectable.

JoACHiM DU Bellay.

En tête des Marges, on trouvera chaque fois un morceau de maître afin que dans tout numéro il y ait au moins une page à relire.

L^?] Romantique que nous pouvons aimer GÉRARD DE NERVAL

Le Romantisme, c'est le nom d'une grave maladie qui a infecté la littérature française et qui lui a fait courir le plus grand danger. On dit que cette maladie-là nous l'avons attrapée des étrangers, que les Allemands l'avaient et qu'ils nous Font passée, on veut aussi qu'elle nous soit venue par le Suisse Jean-Jacques.

Et généralement on s'accorde à reconnaître les écrivains atteints du Romantisme à ces symptômes : au physique, un teint jaune, des yeux cernés, une maigreur excessive, — au moral, de la tristesse et du spleen.

En réalité, cependant, le romantisme n'est qu'une maladie intellectuelle, et c'est un Français qui malheureusement en était atteint qui nous l'a communiquée : Victor Hugo. Xi Rousseau l'anarchiste, ni le mélancolique, superbe et creux Chateaubriand ne sont ses \Tais parents. Le Romantisme en effet n'est pas une façon de sentir, — elle en serait une plutôt de ne pas sentir, — ce n'est qu'une façon d'écrire.

On écrivait aux temps classiques pour exprimer une idée ou un sentiment ; l'idée, le sentiment à rendre commandait le mot. Au temps romantique l'idée naît du mot, les mots créent les idées et les ordonnent ; quand aux sentiments : peu ou point, mais leur pauvreté ou leur absence se dissimule sous la quantité et l'éclat des sons. Romantisme signifie surtout apoplexie verbale.

Nous n'allons donc pas, comme tant d'autres, blâmer le Romantisme de l'outrance ou du désordre de ses sentiments :

mais d'avoir outré l'expression de ceux-ci. Nous ne lui reprocherons pas ses penchants maladifs, et de n'avoir bien su (Louis Bertrand) de n'' avoir bien su chanter que la mort. Non ; car l'artiste a le droit de n'exprimer que ce qu'il sent et ce qu'il aime, à la condition toutefois, de le sentir et de l'exprimer réellement.

Et ce n'est point Musset que nous condamnerons : il a pleuré humainement ; ce n'est point Lamartine au vers fluide comme de l'eau claire ; c'est Hugo, qui, avec son génie verbal effrayant, nous a étourdi, nous a assourdi et ne nous a pas ému ; Victor Hugo qui sous de larges vêtements étoffés et fastueux n'a pas mis de corps, qui s'est jeté dans l'emphase, le théâtral et le faux, cultivant le coup de théâtre, recherchant les oppositions de caractère excessives et mensongères, créant toute une famille de mélodramaturges, et enfm détournant la littérature française de sa tradition et notre esprit de sa nature.

L'auteur des Orientales a une affection de l'esprit, une affection de son état, il possède, et au dernier point, la folie des mots, cette folie particulière à l'homme de lettres. Chez lui, il ne se foi^me plus d'associations d'idées, mais des associations de mots. Pour lui un mot en suggère, en appelle, en veut un autre, et au lieu de développer dans son ordre logique et heureux une idée, il ne développe que des séries de vocables tous attachés les uns aux autres par des rapports de son. Dans ses vers, et c'est pourquoi ils sont si froids, jamais d'image qui corresponde à une émotion, qui évoque une chose vivante, rien que des échos de mots, que des sensations livresques. Cela peut faire superbement illusion, mais chez le moindre amateur de véritable poésie, devant ces pages à la fois si bruyantes et si muettes, quelle impression pénible !...

La maladie de Victor Hugo eut la plus détestable influence sur les écrivains de son temps ; littérateurs, ils ont admiré sa virtuosité de rhéteur, son abondance, son vocabulaire, ses aptitudes multiples de littérateur. Ils en ont eu la tête tournée, ils ont tous voulu faire comme lui et devenir aussi des fontaines de mots : de là ce nombre incroyables d'ou\Tages. • — chacun tient à donner ses cent volumes — ce fatras...

Qu'en restera-t-il ? Qu'en reste-t-il déjà ? Partout des grands mots, de la rhétorique, une sentimentalité creuse. Peu de goût, peu de sentiment de l'art français. Et par suite de la pléthore des mots, le vague des idées, des rapprochements forcés, point d'analyse, point de réflexion forte.

De là enfin : le Romantisme, c'est-à-dire le délaissement de notre antique divinité française : la Réalité — pour le Mot. L'abandon de la proie pour l'ombre.

« Alors Victor Hugo n'est pas prodigieux. Et vous le niez ?» nous demandez-vous. Permettez ; — Il est prodigieux et il ne stupéfie personne plus que nous ; il avait un génie verbal unique ; — mais ne trouvez-vous pas que c'est une fâcheuse folie que celle des mots ? — Son théâtre, par exemple, ne vous a-t-il jamais fait souffrir ? Ah ! ces tirades, cette boursouflure, tous ces sentiments d'une poésie de convention !... <( Est-ce fini ? Quand cela sera-t-il fini ? » répétait, à la première représentation des Burgraves, Balzac qui ne pouvait plus tenir en place dans sa stalle.

Comment donc expliquer qu'un artiste fin comme Catulle Mendès désire tant nous ramener à ce théâtre ? Prôner l'art de Rostand, par exemple, lequel, si soutenu qu'il soit par beaucoup de talent et de verve, est pourtant sans humanité et réduit la vie entière à des coups de scènes ! mais alors il faut admirer aussi Sardou... Et comment Catulle Mendès ne voit-il pas qu'il nous recommande précisément une des formes, la forme sérieuse, de ce Vaudeville qu'il abhorre Le drame romantique, en effet, n'est-il pas au grand théâtre poétique, exactement ce que le vaudeville est à la comédie ?

Victor Hugo qui prétendait conduire notre littérature vers la nature et vers la vérité (Préface de Cromwell, si oratoire), l'en détourna. Il croyait par sa fameuse réunion du sublime et du grotesque, aller vers la vie : il se trouve qu'il y a plus de vie dans la tragédie de Racine que dans son drame. C'est que la vie, la chose simple, naturelle et vraie, transportée tout à coup dans une œuvre d'art, il ne la voyait pas. Il ne savait pas mettre dans son tableau le petit détail vivant, purement vivant, qui nous donne le frisson, cela qui, pour l'éternité, a rendu adorables les Grecs. La vie, il la forçait

€t la déformait, et plus il voulait être vrai, plus il devenait faux.

Théophile Gautier l'aida dans son grand travail de la décomposition de Fart français. Gautier disait : je suis un homme pour qui le monde extérieur existe. — Seulement il n'y avait guère que le monde extérieur qui existât pour lui... Comme il avait commencé par faire de la peinture, tout en quittant le pinceau pour la plume, il continua à peindre. Il avait un admirable talent, certes, mais non point de créateur littéraire (1). 11 le reconnaît fort bien lui-même, sans s'en douter peut-être, en parlant de Nerval, auquel nous arriverons tout à l'heure :

« Gérard était parmi nous le seul lettré dans Facception où se prenait ce mot au xviii^ siècle. Il était plus subjectif qu'objectif, s' occupRÏi plus de Fidée que de l'image, comprenait la nature un peu à la façon de Jean-Jacques Rousseau, dans ses rapports avec Fhomme ; n'avait qu'un goût médiocre aux tableaux et aux statues, et malgré son commerce assidu avec l'Allemagne et sa familiarité avec Gœthe, restait beaucoup plus Français qu'aucun de nous : de race^ de tempérament et d'esprit. »

Voilà le funeste, c'est que seul Gérard de Nerval eut l'esprit littéraire. L'influence de Gautier, jointe à celle de Hugo, écarta de son objet la littérature. Celle-ci dévia. Elle sortit de la tradition, elle perdit son sens. Hugo était un orateur, et Gautier un peintre. On ne pensa ni n'écrivit plus dans les livres : on parla et on peignit. L'écrivain du xvi^, du xvii^ et du xviii^ siècle, lui, ne peignait pas, et à juste titre, de paysages, de costumes. S"il les voyait et les aimait, il les indiquait d'un trait et d'un trait délicieux, lequel d'ailleurs fait mieux voir que les plus longs morceaux. Ainsi procédait Ronsard, ainsi La Fontaine. On ne sacrifiait pas le portrait à son cadre : l'un était proportionné à l'autre. On savait que la poésie, que le roman, que le théâtre, sont destinés à l'expression de la vie intérieure, à la peinture des sentiments, à l'exposition des caractères.

Stendhal, héritier au xix^ siècle dans le roman de la

(1) i Malgré tout son talent de styliste, il n'a rien pu tirer de sujets factices comme Avatar, Jettatura, Arria Marcella^ Mademoiselle de Maupin » écrivait récemment M. Louis Bertrand. Mais un sujet est-il factice? n'est-ce pas l'auteur qui l'est ou ne l'est pas ?

tradition française, ne peint pas de paysages. On imagine bien que ce n'est point sans raisons. Lisez la lettre par laquelle il remercie Balzac de son article de la Revue parisienne : « On me dit, écrit-il, qu'il faut quelquefois délasser le lecteur en décrivant le paysage, les habits... Ces choses m'ont tant ennuyé chez les autres. . . » — Evidemment : ce n'est pas le sujet. — A propos du style, il disait : « Je vois l'histoire des lettres françaises dans l'histoire de la peinture ; nous en sommes aux élèves de Pierre de Cortone qui travaillait vite et outrait les expressions... En composant la Chartreuse, pour prendre le ton, je hsais chaque matin deux ou trois pages du Code civil afin d'être toujours naturel ; je ne veux pas par des moyens factices fasciner Tàme du lecteur. » Stendhal gardait les vrais principes de tradition chez l'écrivain français. Il abhorrait donc les Romantiques. Il écrivait nettement, et uniquement pour exprimer ou décrire des idées ou des sentiments. Aujourd'hui, M, Bourget, s'il avait possédé plus de largeur dans l'esprit et un style moins plat, et usé d'une observation moins convenue, mais directe et vraie, aurait pu retrouver peut-être la véritable tradition de notre roman.

Les Romantiques n'écrivaient plus comme on avait toujours écrit en France, d'un mot obéissant à l'idée, et ils avaient abandonné l'objet de la littérature. Avec Hugo ils discouraient, avec Gautier ils considéraient l'aspect extérieur des choses et des êtres.

Vivant au milieu des Romantiques, très mêlé à leur mouvement (il recrute des combattants pour Hernani ; c'est lui qui présente Gautier à Hugol, Gérard de Nerval a su ne pas subir leur influence et conserver une originahté d'autant plus difficile à garder qu'elle s'éloignait de Voriginalité du jour. Gautier l'a dit tout à l'heure : Nerval était parmi eux le seul lettré, et il restait plus français qu'aucun d'eux... Que pouvait donc penser un Nerval de l'art de Victor Hugo ?

A une époque où le classicisme avait besoin d'être ranimé, ayant abouti à un poncif affreux, les Delille et les Fontanes triomphant, Gérard de Nerval a, je suppose, suivi Hugo,

surtout parce qu'il avait distingué en celui-ci une force capable de remuer les énergies littéraires, de remettre tout en question, de déterminer un bouillonnement duquel une nouvelle vie pourrait naître.

Mais peut-être que ces choses lui étaient bien indifférentes, — j'inclinerais même à le penser, — et qu'il écrivit à sa façon, qui était la bonne, en se souciant peu de celle des autres.

Romantique par son milieu et ses attaches, il ne l'était donc aucunement par son art. A vingt ans il avait achevé une traduction de Faust, de laquelle Gœthe pouvait dire : qu'il ne s'était jamais mieux compris qu'en la lisant. Gérard de Nerval était alors, écrit Gautier, « un jeune homme doux et modeste, rougissant comme une jeune fille... Il avait le visage d'un blanc rosé, animé d'yeux gris où l'esprit mettait son étincelle dans une douceur inaltérable. Son front, que laissaient voir très haut de jolis cheveux blonds d'une finesse extrême et pareils à une fumée d'or, était d'une admirable coupe, poli comme de l'ivoire et brillant comme de la porcelaine. »

C'est ainsi en effet que nous retrouvons Gérard de Nerval sur un portrait qu'en ce moment nous avons sous les yeux et qui le représente beaucoup plus tard. La figure d'un joli ovale est entourée d'un léger collier de barbe, le nez est très pur, les yeux, ouverts selon un gracieux dessin, regardent doucement. L'ensemble du visage contient je ne sais qu'elle tristesse d'une grande suavité avec un imperceptible sourire. « La douceur de la colombe et la légèreté du nuage » a dit Arsène Houssaye.

C'est la figure même que l'on aurait pu rêver , à la seule lecture de ses livres, pour ce délicieux écrivain, qui a été en tant de pages le plus pénétrant poète du souvenir — et le fantaisiste le plus léger et gracieux dans ces « Voyages » auxquels ne se peuvent comparer que les charmants livres de Sterne, mais ceux-ci, avec quelque chose de moins attendri, car sous le sourire plein d'esprit de Gérard, on sent toujours de l'émotion.

Le souvenir ! Cette âme exquise en possède le culte. Il n'aime rien autant que les ombres qui s'estompent dans le lointain de sa vie, qui apparaissent un peu encore, mais incertainement et presque noyées dans une vapeur légère...

Cela fut-il vrai? Ou un rêve? on ne sait. . . On a vécu ces choses oui, mais autrefois, et elles sont passées, et il n'en reste plus que le parfum. Tout s'évoque sans une trop grande précision, telle image ancienne en rappelle une autre, et elles se succèdent, passent et s'en vont, délicieuses à l'horizon de la mémoire. Une poésie impalpable les enveloppait, longuement nous avons songé en les contemplant.

Gérard de Nerval servait avec ferveur ce culte délicat du souvenir. Peut-être il préférait re\ivre que de vivre. Aussi la plupart de ses livres sont-ils faits d'impressions anciennes,

Sylvie est, à cette manière, un recueil de souvenirs ; cette jolie composition, la dernière que de Nerval ait publiée, est d'une extrême pureté ; c'est le rappel d'une idylle exquise et touchante. Barrés la répute en outre, et justement, pour la façon parfaite dont il y est parlé « de cette région qui est le cœur de notre race » : l'île de France et la terre environnante, le Vexin, le Valois, le Béarnais, une partie de la Champagne, le bassin de l'Oise, la vraie France. — « André Chénier et Gérard de Nerval, a dit Barrés, je veux donner ces deux voisins dans ma bibliothèque, et sur le rayon des Français exquis, à l'auteur des yoces Corinthiennes et de Sylvestre Bonnard. »

Et dans ses récits de voyages qui vivront tant qu'il y aura chez nous des gens de goût : ce voyage en Orient, ces souvenirs d'Allemagne, encore le parfum et le goût du passé, de son passé, que Gérard s'est plu à faire revivre. (Je suis, dit-il quelque part, du nombre des écrivains dont la vie tient intimement aux ouvrages qui les ont fait connaître). Ces livres-là sont adorables, remplis d'observation, de finesse, de fantaisie, d'esprit, et dans un langage de grâce et de charme.

Et puis, il y a en eux je ne sais quelle insouciance, je ne sais quelle façon de se poser légèrement sur les choses, à la façon d'un être qui n'appartiendrait qu'à moitié à la terre, qui étonne et ravit.

La vie de ce déhcieux poète, d'ailleurs, n'était qu'un rêve. J'adore vraiment cette anecdote qui nous le montre achetant un lit à colonnes, magnifique, le plaçant dans sa chambre, et, à côté de cette merveille, dressant un lit pour lui, un petit lit, tout simple, tout étroit... « Mais qui couche là ? » lui demandait-on en montrant le superbe meuble. Il répondait : Mon imagination.

Son imagination était grande et admirable, en effet, mais elle reposait noblement sur la réalité, laquelle Gérard, faux romantique, ne déformait point et qu'il savait voir dans toute sa beauté profonde. Il n'inventait pas, n'arrangeait pas, seulement il avait le don de mirer la face délicieuse et poétique du monde. Dans ses ouvrages, rien de théâtral, d'éclatant, de sonore, son art est le contraire de l'art de son temps. Chez lui, jamais un coup de théâtre, pas d'éloquence, mais de l'observation et de l'analyse, c'est du véritable génie français et l'on se régale à le goûter.

Gérard de Nerval respire le double charme d'un esprit distingué tout orné et fleuri, et d'un cœur tendre et savant.

Le secret de la séduction qu'il exerce sur nous, c'est qu'il adorait la vie.

Il nous a laissé dans une heureuse page, et sans y attacher d'autre importance, le meilleur commentaire de ses ouvrages ce que l'on pourrait apipeler sa poétique, si l'on n'était sûr que lui-même eût été écarté par un mot si pédant.

H Qu'ils sont heureux, les Anglais, de pouvoir écrire et lire des chapitres d'observation dénués de tout alliage d'invention romanesque ! A Paris on nous demanderait que cela fût semé d'anecdotes et d'histoires sentimentales, — se terminant soit par une mort, soit par un mariage. L'intelligence réaliste de nos voisins se contente du vrai absolu.

En effet, le roman rendra-t-il jamais l'effet des combinaisons bizarres de la vie. \ous inventez l'homme, ne sachant pas l'observer. Quels sont les romans préférables aux histoires comiques, — ou tragiques — d'un journal de tribunaux ?

Cicéron critiquait un orateur prolixe qui, ayant à dire que son client s'était embarqué, s'exprimait ainsi : « Il se lève, — il s'habille, — il ouvre sa porte, — il met le pied hors du seuil, — il suit à droite la voie Flaminia, — pour gagner la place des Thermes » etc., etc.

On se demande si ce voyageur arrivera jamais au port, — mais déjà il vous intéresse, et, loin de trouver l'avocat prolixe, j'aurais exigé le portrait du client, la description de sa maison et la physionomie des rues ; j'aurais voulu connaître même l'heure du jour et le temps qu'il faisait. — Mais Cicéron était l'orateur de convention, et l'autre n'était pas assez l'orateur vrai. »

« T aurais exigé le portrait du client, la description de sa maison et la physionomie des rues ; j'aurais voulu connaître même Vheure du jour et le temps qu'il faisait. »

Cher ! ô cher amant de la vie ! O rêveur !

Hélas ! il avait une âme délicate d'enfant tendre !... C'était un charmant esprit, qui aimait à rêver, qui allait, le long de l'existence, comme dans un sentier où les fleurs poussent avec les ronces, et qui tout en passant, de temps en temps, en cueillait une. Il était de cette délicieuse race d'adorables vagabonds qui s'est perpétuée jusqu'à nos jours avec Verlaine. Il était quelque chose d'exquis et de très rare en ce siècle où la littérature a cessé presque tout à fait d'être un art, où tant de romanciers se sont mis en boutique, et où les poètes pour la plupart sont devenus des messieurs bien et décorés. Gérard de Nerval perdait son temps avec génie. Mais aujourd'hui, ceux qui ont du génie, s'ils « perdent leur temps », c'est-à-dire, s'ils travaillent à leur heure, avec k souci de leur indépendance, et avec celui de faire uniquement des œuvres achevées et conformes à eux-mêmes, ceux-là finissent tristement. Le D^ Blanche qui avait soigné Nerval avec dévouement écrivait le 27 janvier 1855 : « Gérard de Nerval comptait pouvoir vi%Te comme autrefois du produit de ses œuvres. Il fut déçu dans ses espérances. Sa nature indépendante et sa fierté de caractère s'opposèrent à ce qu'il voulût rien recevoir, même des amitiés les plus éprouvées ; sa raison s'est égarée, et c'est bien certainement dans un accès de folie qu'il a mis fin à ses jours. »

Gérard de Nerval aimait la vie. Il avait pour elle un amour instruit, discret et raffiné. Il entendait la parole adorable de toute chose vivante. Or cet amoureux de la vie s'est tué. A l'aube froide d'un jour de janvier, on l'a trouvé pendu, rue de la Vieille-Lanterne. Jusqu'à sa dernière heure, il avait manqué de Romantisme : agissant au lieu de parler.

De mon bloc-notes

Impressions.

Un oiseau invisible se moque et siffle, il appelle, il appelle ; puis il se gargarise ; — enfin il a trouvé un gazouillement qui lui plaît sans doute, car il le répète infatigablement, comme un gosier mécanique.

Un silence...

Les arbres agitent cent mille facettes au soleil et ils bruissent, des branches lentement se penchent et se redressent, saints de gens de cour. Mais un air plus vif s'est levé, un jeune arbre élancé se courbe et fait des grâces, comme un danseur.

Maintenant, dans l'herbe, les cigales mystérieusement font un fruit de machines à coudre. Deux alouettes sautillent sur le foin humide. Tout près, j'entends le glissement frais du ruisseau. Et, là-bas, les montagnes, pareilles à d'énormes brutes, sommeillent.

...Tandis que l'oiseau caché sous une feuille recommence son bavardage.

(Au Mas Llorda).

La conversation et les canards.

Pour Victor R...

L'autre jour, à la campagne, sur le bord d'un petit bassin, j'observais des canards. Il me parut qu'ils avaient une coutume remarquable.

Généralement, quand ils ne sont pas sur l'eau, les canards se promènent en silence, lissant leurs plumes de leur long bec, soignant leur corps, happant au passage un insecte, s'occupant, n'est-ce pas, des mille choses qui peuvent être utiles ou agréables à leur existence de canard... Mais de temps en temps, (et c'est là ce qui me frappa), les canards se réunissent, et à un signal donné, tous se mettent à parler ensemble ; alors chacun dit son mot et le répète maintes fois, et très fort, mais pour lui seul, et comme, uniquement, par obligation, car aucun canard, c'est visible, n'écoute l'autre :

cela forme un vacarme assourdissant et stupide. Encore ne dure-t-il pas, et, bientôt, chacun ayant sacrifié à la conversation, retourne à son passe-temps...

Je trouve assez raisonnable cette façon de comprendre la conversation.

(Migneaux).

Je me promenais à Marseille dans une vieille rue. Une petite fille ébouriffée portait un marmot dans ses bras ; elle lui apprenait à parler :

« Allons ! disez... disez... disez m... » faisait-elle.

Marges

On marqua au passage, il y a six semaines, le centenaire de la naissance de Prosper Mérimée. Cet écrivain, guindé, froid, sans élans, aura laissé un chef-d'œuvre au moins, Carmen, plusieurs morceaux de prose achevés, et quelques scènes parfaites. Mais il n'y a de très bien chez lui que ce qu'il a vu ou observé ; son invention est indigente : il craint toujours d'exagérer, et de prêter à ses personnages des sentiments trop vifs ou trop nourris. Si bien que de ceux qu'il tire de son imagination il ne fait que des marionnettes. . . « Très fonctionnaire et un peu vieux savant », disait La Jeunesse l'autre jour.

J'aurais voulu copier ici une Ifettre que Stendhal écrivait à Mérimée le 26 décembre 1829. Mais elle est longue et j'ai peu de place. En voici seulement deux ou trois phrases :

...Lisez-moi votre roman ; car, comme Courier, je ne puis juger sur le manuscrit. Je l'entendrai avec plaisir de sept heures à minuit, en deux ou trois séances. Je serais trop sévère pour votre style que je trouve un peu portier. J'ai eu du MAL à faire, etc., pour : J'ai eu de la peine à faire, etc.

...Je sens souvent en vous la manière de raisonner de Maisonnette, id est une jolie phrase au lieu d'une raison, id est le manque d'avoir lu Montesquieu et de Tracy -f Helvétius. "Vous avez peur d'être long. Cela sent le goût vaudevillique de 1809.

...Souvent, vous ne me semblez pas assez délicatement tendre ; or il faut cela dans un roman pour me toucher.

Un début charmant dans notre art, et auquel il me semble qu'on ne prêta pas assez d'attention, c'est celui de la belle Otero. Cette jolie personne a, paraît-il, des impressions en voyage ; et elle n'est point si avare d'elle-même qu'elle ne consente à nous les confier. Il y a d'ailleurs là des choses agréables et de l'esprit. " Il était laid, dit-elle d'un nègre, laid comme un péché... qu'on n'achèverait pas... » (a).

L'autre jour, en tète du Gaulois, nous avons lu cette note :

iVos lecteurs apprendront avec le plus grand plaisir que la direction du Gaulois vient de s'assurer la collaboration de

M. RENÉ BAZIX de l'Académie française.

Le nombre des membres de V Académie Française dont, avec nos autres distingués collaborateurs, la collaboration effective assure si hautement le succès du « Gaulois », est ainsi porté

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