L'ANNONCE D'UNE VICTOIRE A LA CONVENTION
Le Président. — Un aide de camp du général Dumouriez demande à paraître à la barre pour annoncer des faits importants.
La Convention décrète qu'il sera admis sur le champ.
Philippe Devaux, aide de camp de Dmnouriez, est introduit.
Il s'exprime ainsi :
Citoyen-Président, j'ai l'honneur d'annoncer que l'armée française victorieuse est à Liège. [Vifs applaudissements). Elle a remporté, à une lieue de Liège, une victoire complète sur les Autrichiens et les a chassés tous au delà de la Meuse. (Nouveaux applaudissements).
Le Président, à Vaide de camp. — Citoyen, nous étions assurés d'avance de la prise de Liège. Les Français libres étaient devant la citadelle ; et l'instinct de la liberté est celui de la victoire. La Belgique est enfin devenue tout entière le théâtre des triomphes des armées de la République ; elle saura en conserver les bienfaits. La Convention nationale applaudit à votre empressement à lui annoncer ces nouveaux succès. Elle vous accorde les honneurs de la séance. (Vifs applaudissements) .
L'aide de camp dépose alors sur le bureau la lettre que le général Dumouriez lui a remise pour remettre au Président de la Convention nationale.
Treilhard, secrétaire, fait lecture de cette lettre ainsi conçue :
Il n'y a point que la chose écrite qui soit belle. La chose parlée et la chose vécue sont souvent des œuvre*s d'art. C'est pourquoi nous publions anjourd'hui ce fragment d'une séance de la Convention, lequel n'est point beau seulement par une sorte d'éclat théâtral, mais encore par le mouvement et par le souffle qu'on y distingue. Ceci est véritablement du grand théâtre.
Lettre du général Duniouriez au Président de la Convention nationale.
« Citoyen Président,
a A la tête des plus braves troupes de l'univers, j'ai attaqué hier, à 7 heures du matin, Farrière-garde des Impériaux, commandée par le général Staray, composée de 12,000 hommes au moins ; je n'en avais pas autant pendant une partie de la journée ; mais lorsque l'armée nationale que je commande s'est déployée, l'ennemi a pensé à sa retraite, après avoir été forcé dans six villages et avoir perdu son général.
« La brièveté du jour et la prudence m'ont empêché d'entrer dans la ville. J'y suis depuis 9 heures du matin, et il m'est impossible de peindre l'ivresse de ce brave peuple, et les délicieuses émotions qu'il nous a fait éprouver. Les idées républicaines portent ici le même caractère de raison et d'énergie qu'en France. J'oserai répondre que sous quatre jours la garde nationale sera parfaitement organisée, et que sous quinze jours le pays de Liège aura une Convention nationale.
« L'armée se montre de plus en plus digne de la cause qu'elle soutient, et mérite qu^on s'occupe de ses besoins. • « Notre perte ne va pas à plus de- 15 ou 20 hommes tués ou blessés : celle des ennemis monte à 5 ou 600 hommes au moins, parmi lesquels ils ont surtout à regretter le général Staray. Il arrive continuellement des déserteurs.
« Je suis logé au palais, del'évêque de Liège, qui est parti précipitamment hier à 3 heures. Je ferai faire un inventaire exact des papiers qu'il a laissés, je chargerai de ce détail le citoyen Jolivet, représentant de la République française.
« Le Général de Vannée de Belgique, « Signé : Du m ou riez. »
Kersaint. — Il y a longtemps qu'on a prétendu que la reconnaissance ne devait pas être la vertu des Républiques. Il est temps, il est digne de vous de détruire une pareille assertion. Je demande donc que la Convention charge son président d'écrire à Dumouriez qu'elle est contente de sa conduite.
Basire. — Je demande l'ajournement.
Kersai.nt. — Et moi, je demande la question préalable sur l'ajournement, pour l'honneur de- la nation française.
Jeax-Bon-Saint-André. — L'honneur de la nation française est de ne rien faire avec précipitation. Ceux qui veulent qu'on ne discute pas ne veulent pas que la Convention prenne un parti sage. Si une décision peut être véritablement honorable, c'est lorsqu'elle a été précédée de la lenteur des délibérations. Le général Dumouriez a rempli son devoir ; il n'est point de citoyen qui ne lui paye le sentiment d'admiration qui lui est dû pour ses exploits ; mais j'ai vu dans les Républiques anciennes, où l'on ne contestera pas qu'on fit honorer les vertus et les services, j'ai vu que c'était quand tous les ennemis étaient vaincus, quand le régiment rentrait dans sa patrie, qu'on lui décernait des honneurs et des récompenses. Le général Dumouriez remplira ses derniers devoirs comme il a rempli les premiers ; j'ai de lui cette bonne opinion ; mais je veux voir la fm de sa carrière avant de le remercier. (Applaudissements ) .
Manuel. — Le général Dumouriez, nouvel évêque de Liège, mérite des éloges ; mais ce n'est pas dans une République que la gloire s'escompte ; elle ne doit être payée qu'à la fm de la carrière ; ce n'est point aux généraux, c'est aux armées qu'il faut écrire un témoignage de satisfaction.
Châles. — J'appuie la motion de Manuel, je m'oppose à ce que le Président écrive directement au général Dumouriez, comme étant une mesure inconvenante et funeste à la hberté. Je demande que la Convention charge un de ses Comités de rédiger une adresse de féhcitations à toutes les armées, qui serait intitulée ainsi : La Convention nationale aux aniiées françaises.
fLa Convention nationale décrète qu'il sera adressé aux armées une lettre de féhcitation, d'encouragement et d'instruction sur les victoires de la liberté). L'aide de camp de Dumouriez demande la parole et dit :
« J'annonce à la Convention que la citadelle d'Anvers s'est rendue, mais je la préviens que je n'ai point été chargé officiellement de cette nouvelle. '^ (Applaudissements).
Séance du 1^^ décembre 1792.
Notes
Au théâtre.
Nous sommes en face de planches sur lesquelles l'homme de théâtre, avec dextérité, va, développant une « situation », amener dix ou douze « efïets ».
Pour qu'une pièce de théâtre soit bonne, il faut qu'elle sort fausse. Si elle était \Taie, elle serait mauvaise. Les cinq actes doivent sortir du premier avec une rigueur inflexible, et les personnages ne pas faire un mouvement de tête, un signe du petit doigt, qui soit contre la nature que l'auteur leur a donnée. Ou bien la pièce n'arriverait pas au bout... Or, des personnages \Tais, des êtres \ivants, n'ont pas une nature, ils en ont dix ; ils ne sont pas logiques, ils sont illogiques ; ils ne pensent pas tout le temps qu"il faut arriver au dénoùment. Prenez un indi^'idu normal, aveuglez-le. bouchez-lui les oreilles, coupez-lui le nez, faites-en une chose qui n'entende plus, qui ne voie plus, qui ne sente plus, quelqu'un qui ne s'asseoira pas sur un banc au bord d'un ruisseau parce que c'est le matin, qu'il fait doux et qu'il est pressé, qui ne traversera pas la rue pour regarder une jolie boutique, qui ne se retournera pas sur le passage d'une belle fille, quelqu'un pour lequel la vie sera muette, incolore et sans parfuras, et qui ira son chemin sans détour d'un pas bien mécanique : voilà un bon personnage de comédie.
Et il y a des gens à qui cela ne suffit pas. Ils trouvent que le théâtre n'est pas assez faux. Les uns font des pièces à thèse, les autres des pièces historiques. Ces derniers estiment que ce n'est pas la peine d'écrire une pièce de théâtre pouj ne donner au public qu'une ieiée fausse de la vie, il faut lui donner aussi une idée fausse de l'histoire. Quant à ceux du théâtre à thèse, ils posent une addition ou une soustraction, les personnages sont les quantités, l'opération s'effectue avec une précision mathématique.
Vérité des personnages faux.
Il n'y a de vrai pour le public que les personnages faux. Il est habitué à eux, il y a longtemps qu'il les connaît. Dumas fils, Augier, Feuillet les lui ont bâtis. Quand il les revoit ailleurs, il les reconnaît. Il dit alors : « Comme cela est vrai ! » Mais si on lui met un personnage vrai dans un livre, il ne le reconnaît pas : « Comme cela est faux ! » Car il n'a jamais regardé la vie, il a chargé Dumas fils, Augier, Feuillet de la regarder pour lui. Il faut donc faire des personnages faux, il n'y a que ceux-là de vrais pour le public. Et le public n'aime pas ce qui est invraisemblable.
M. René Bazin ou M. Marcel Prévost ont bien compris cela. N'ayant introduit dans leurs romans que des caractères conventionnels et de la vie fausse, ils étaient sûrs d'un rapide succès. Et comme cela est plus facile à faire, c'est tout bénéfice.
Sujets.
Et il y a toujours des sujets qu'il ne faut pas traiter ! Il y à toujours des critiques qui disent : « Il est dommage que l'auteur ait choisi un pareil sujet ! » comme on dit : « Il est malheureux que cet assassin n'ait pas fait servir son intelligence au bien. » Il y a toujours des critiques qui disent : « Comment rendre compte de ce livre ? il est impossible à raconter dans un salon. » *
Pourquoi avez-vous choisi un pareil sujet ? dit le critique. — Mais il n'y a que les fabricants pour choisir leur sujet. On ne choisit pas son sujet.
Tous les sujets sont intéressants, mais il y a celui dont l'intérêt, aujourd'hui, est à nu pour moi. Tout est sujet, mais il y a celui qu'aujourd'hui je vois mieux. Il y a aujourd'hui le sujet avec lequel je suis intime, et le sujet auquel je n'ai pas été présenté.
Le fabricant de romans se dit : « Je crois que cette année le divorce intéressera le public. Construisons un roman sur le divorce. » Le romancier pense : « Le caractère que je viens d'avoir l'occasion d'observer, la passion que je viens d'éprouver ou de regarder, cela m'a pris entièrement, ce que j'ai vu est extraordinaire, mille détails de vie insoupçonnés se sont
découverts à mes yeux. Un livre s'est fait en moi. Je vais l'écrire. »
Ce sujet-là n'est pas neuf, dit le critique. — Il ne s'agit pas de trouver un sujet neuf, mais sur un vieux sujet des idées neuves, des sentiments nouveaux, des points de vue inconnus. Celui qui cherche un nouveau sujet, c'est qu'il ne s'est pas encore trouvé soi-même. Car s'il avait déjà son originahté, un sujet, dès qu'il serait regardé par lui, lui paraîtrait neuf. Au lieu de chercher un sujet, qu'il se cherche donc.
Impassibilité.
L'impassibilité des Parnassiens a été mal comprise, et peut-être ne la comprenaient-ils pas bien eux-mêmes. Ce n'est pas à côté, hors de l'humanité que doit se tenir l'artiste, c'est au-dessus ; s'il est trop près, il prend parti. Et prenant parti, il n'y a plus qu'une face des choses qui lui apparaisse : il rapetisse son tableau, il en diminue la profondeur, il peint tout sur un seul plan.
Le premier devoir du poète et du romancier est d'être juste. Pour être juste, il ne faut point juger. L'artiste regarde, il regarde cette vie qu'il adore, il la voit belle chez l'un, belle chez l'autre, il s'émerveille de ses nuances infinies, il ne se déclare pas pour le faible contre le fort, ni pour le fort contre le faible : il connaît la nécessité de ces deux caractères, — il sait aussi qu'ils se complètent, et forment à eux deux une figure»entière de cet être dont l'étude l'enthousiasme et le possède, de l'être humain, , . Est-il donc impassible ? Non pas. Car s'il ne condamne, ni ne loue les différentes figures de la vie, il est passionné pour la vie elle-même.
Regards de face et de côté
Le sous-officier d'habillement.
« Bonjour, monsieur Duflos », disait le sous-officier, sur le pas de la porte du magasin, à huit heures, au réserviste barbu qui s'approchait nonchalamment. Il lui tendait sa main loyale. « Comment allez- vous ce matin ? Vous vous êtes barré
de la théorie, et vous avez coupé encore à la corvée de quartier... M. Lapomme a moins de chance : je viens de le voir qui conduisait le mulet du fumier... Mais ne perdons pas de temps, arrosez un peu et donnez un petit coup de balai au magasin. Vous verrez, il y a des bouts de ficelle sous la table. L'officier ne tardera pas à arriver. Tout à l'heure, nous matriculerons les phalzars qui sont entrés hier. »
Duflos et Lapomme étaient les deux réservistes de la pério'de employés au magasin du corps. Ils travaillaient sous les ordres du sous-officier d'habillement, guidés par Mésange, le garde -magasin, et Biton, brigadier, surveillait.
Mésange et Biton, brigadier, étaient du même pays.
— Ce soir, j' vas sortir, disait Mésange.
— Que qu' tu vas faire ? disait Biton.
— Ma foi, j'ai envie d'aller jusqu'à la rue de Bellechasse, prendre un jus à trois sous. Il est bon. Et puis j' m'en retournerai m' coucher.
— Une idée : j' vas avec toi.
Mésange, quelquefois, recevait un pâté de ses vieux ; ou bien il revenait de permission avec une belle volaille froide. Le brigadier payait un litre à six sous. On allait le prendre dehors.
— Je le préfère bien à celui à dix de la cantoche, disait Mésange. Si c'est pas malheui'eux de voler comme ça le soldat. Une cantine où qu'ils gagnent cent mille francs par an. On se plaint assez. Mais y a pas : ils sont protégés...
A l'heure de la soupe, ils s'enfermaient tous les deux avec le pâté, la bouteille, deux boules... et toute l'après-midi ils avaient sommeil.
Dans le magasin toujours sombre, car il n'est éclairé que par des œils-de-bœuf percés à trois mètres de terre, règne un calme profond. On travaille.
Au miheu, sur une grande table, des piles de ceintures de flanelle s'amoncellent. Mésange les marque, Duflos les plie,
Lapomme en fait des paquets. Vis à vis d'eux, le sous-offîcier est penché sur un registre^ ou bien il se rejette sur le dossier de sa chaise et se balance. Des rayons chargés de brodequins, de brosses, de pantalons, de ceinturons, de sacs, bien rangés, bien alignés, et qui s'étagent jusqu'au plafond, les contemplent.
— Je vais vous en dire une, murmure Lapomme. Le sous-offîcier le regarde.
— 11 faut prendre l'accent allemand, poursuit Lapomme. Tenez, on dit : Mon premier est un serchent de fd. Mon deuxième est un serchent de fd. Mon troisième est un serchent de fd. Mon quatrième est un serchent de fd. Mon cinquième est un serchent de fd. Mon sixième est un serchent de fd... Et mon tout est un oiçeau. Qu'est-ce que c'est ?
— Qu'est-ce que c'est ? fait le sous-offîcier. Une blague. Mon premier est un serchent de fd. Mon dei xième est un serchent de fd. Mon troisième... C'est une blague ,loustic.
— Mais non. Mais non. Vous ne trouvez pas, maréchal des logis ?
— Ah ma foi !... Celle-là !...
— Eh bien : six cognes. Cigogne.
— Cigogne ?... Six cognes ! Cigogne ! Ah ! oui ! Tiens ! c'est vrai... Ah! Ah! Ah! celle-là est bonne. Oui elle est bonne. On ^ient de m'en dire une tout à l'heure au mess, qui n'est pas mauvaise non plus. Tenez, c'est une femme, s' pas ? s'agit d'une femme et d'un curé. — Une femme... La femme dit... Non ! c'est pas comme ça... Attendez donc. Ah oui ! c'est le curé qui dit... Non, crénom ! je ne me rappelle pas comment qu' c'est arrangé... Vous ne la connaissez pas celle-là, Lapomme ?
— Non, maréchal des logis.
— Elle est bonne aussi, celle-là.
— J'en ai vu une hier, dit Biton. Pétard ! une joHe poule ! Ah ! c'était regrettable que je soye en service. Elle me regardait. Je ne sais pas ce qu'elles ont, maintenant, toutes, depuis qu'on porte les nouvelles guêtres...
— Ah! le brigadier!... Brigadier, et cette femme que vous croyiez qu'était pucelle, et qu'avait déjà fait deux petits?. . . Il lui en arrive, toujours, au brigadier. Ah ! Ah ! Ah !
— ^ Il y a que les sous-ofîs qui font des femmes, alors ?
— Vous ne me direz tout de même pas qu'un brigadier fait les femmes que fait le sous-ofTicier et l'officier ! Moi aussi j'ai été brigadier, brigadier !
— Aux mites, ils vous disent que vous êtes aux mites, et ils blaguent... Eh bien, monsieur Lapomme,jene donnerais pas ma place pour celle de vaguemestre. D'abord je suis chez moi, dans un pavillon : jamais de contre-appel ! Je boucle la porte d'en bas, l'adjudant peut bien cogner : je roupille, — je peux donc découcher toutes les nuits, je ne suis pas chopé!.. Avec ça, ici, servi comme un prince russe, le garde-magasin fait mon truc. Il a tout le temps, puisque j'ai des réservistes pour le magasin. Et moi qu'est-ce que j'ai à foutre ? ouvrir et fermer... Je me lève tard, je tire ma flemme dans mon pieu, jusqu'à 7 heures... Y a pas, monsieur Lapomme, c'est dans un plume de soldat qu'on est encore le mieux... Pas de service. Tranquille. La meilleure place du régiment. Laissez dire, j'y resterais bien encore les cinq ans qui me restent jusqu'à ma retraite.
— Et quand vous serez retraité, vous vous marierez, maréchal des logis ?
— Non d'une fesse ! ah ! croyez-vous, monsieur Lapomme? non ! j'ai fait trop de cornards !
— On s'en doute, maréchal des logis.
— Oh ! comme les autres... Mais tous les pékins sont cornards. . . Quand j'étais chef, dans les chasseurs, à Saint- Germain, un réserviste, la période finie, m'invite à dîner chez lui. J'arrive : femme superbe. Elle me regardait pendant le dîner. On va après dans un bal, on danse. Son mari était là à nous voir de loin comme une gourde. Je repique le dimanche qui suit. Puis j'y retourne tous les dimanches. Je m'amenais à trois heures. A sept heures le mari arrivait, et on se mettait à table. . . Pour ça, j'ai jamais manqué de femmes. . . Vous avez vu dans ma chambre la photo de ma chanteuse, en Alsacienne. C'était aussi à Saint-Germain. Quand le régiment partait le matin à la manœuvre, il passait devant chez elle, je m'étais fait amener mon cheval en main, je descendais de chez elle, je montais sur mon canard, tandis qu'elle me regardait en chemise derrière les rideaux.
— J'aime bien la lecture... Mais ce livre que vous m'avez prêté, cette Physionomie du mariage, ça ne m'a pas beaucoup plu. Certainement on voit bien que ce, comment?... Balzac ? n'était pas un sot, mais c'est un livre qui n"est pas moral. Il ne donne pas de courage aux jeunes gens.
— Voulez-vous un ouvrage social, maréchal des logis ?
— Social ? je n'aime pas beaucoup le socialisme, monsieur Duflos. D'abord je ne sais pas ce cjue c'est, je n'ai jamais voulu qu'on me l'explique.
— Je vois ce qu'il vous faut, maréchal des logis ; quelque chose d'un peu léger ?
— Ah ! non ! pas de bouquins cochons ! Ils ne m'apprendront rien. Vous comprenez, n'en diront jamais plus que j'en ai fait. Plutôt des choses de poésie, d'amour, des machins des champs. . .
— Brigadier, M. Lapomme vous aappelé caporal!... Vous vous laissez appeler caporal ? On vous détériore, brigadier. Moi j'aimerais autant qu'on m'appelle voleur. Quand j'étais chef, dans les chasseurs, à Saint-Germain, mon capitaine me disait : Chef, vous êtes autant qu'un capitaine d'infanterie.
— Maréchal des logis, si vous voulez, je vais vous photographier. Il y a du soleil aujourd'hui.
— Ici, monsieur Duflos ?
— Non, dans la cour.
— Eh bien, je vais m'habiller.
— Vous allez mettre votre garance, maréchal des logis ?
— Pensez-vous, c'est trop fantassin ! Moi, on me dirait, quand je sors : tu mettras ton pompon — je dirais : je ne sors pas. Il suffit que les fantassins en portent, pour que je n'en veuille pas. Je suis comme ça.
— Me voilà, Monsieur Duflos. Je suis prêt.
— Ah ! vous êtes très bien, maréchal des logis ! Là, tenez, sur ce mur blanc, le portrait viendra parfaitement.
— Comme ça ? le bras gauche sur la hanche, la jambe droite en avant ?
— Oui... oui... Peut-être... pourriez- vous lever un peu moins la tête, maréchal des logis ?
— Comme ça ?
— Oui... Si, plutôt... vous laissiez tomber les bras, simplement ?
— Comme ça ?
— Oui... Et tenez : vous pourriez mettre vos mains derrière le dos ?
— Oui...
— C'est ça.
— Oui... oui... mais c'est que...
— « Quoi donc ?
— C'est que... monsieur Duflos... On ne voit pas mes galons, monsieur Duflos.
— Adieu, maréchal des logis.
— Au revoir, monsieur Duflos. Content d'avoir fmi, hein ?
— Pas fâché, maréchal des logis. Eh bien ! vous viendrez me voir ?
— C'est dit... J'irai vous voir... à cheval.
— Mais j'habite au deuxième...
— Eh bien j'irai... à bicyclette...