‹ Les Marges, 1903-1908Chapitre 12 sur 28 · TRISTAN BERNARD · texte numérisé non relu

TRISTAN BERNARD

Le livre que Tristan Bernard vient de publier est pour moi l'un des plus importants événements de Tannée littéraire. Tout est nouveau dans ce livre, forme et fond. D'abord chaque personnage y paraît avec sa conception particulière de la vie, sa morale à lui, son langage, avec son être vrai ; l'auteur n'intervient pas, il ne tient pas les ficelles de ses bonshommes, non, mais voilà Grange, voilà Bouquet, voilà Godeau, — ce sont eux, et ils ne connaissent pas du tout M. Tristan Bernard.

On a mis souvent en romans des voleurs et des gigolos, jamais encore ni un voleur, ni un gigolo n'étaient entrés

dans les pages d'un livre de cette façon-là, de plain-pied,. tranquillement, les mains dans les poches, et comme chez soi. On cherche en vain à nommer autrement que génie le don de Tristan Bernard, depuis Maupassant — le grand Maupassant — nul ne s'était installé, ainsi, magiquement, dans un personnage...

Et les dialogues ! ces dialogues où tout est indiqué en un mot, où chaque phrase est pleinement ou comique ou tragique, où le moindre trait possède toute sa force expressive. Dans Amants et Voleurs, un drame complet tient en dix pages. Hardi Poitevin, La dernière Visite, La Mort de Piston^ William, autant de courts et parfaits chefs-d'œuvre. «C'est du grand art. Et Tristan Bernard est un maître, un maître qu'admireront tous ceux qui sentent la beauté du néo-réalisme.

Marges

Le « réformisme ».

Sur la réforme de l'orthographe, je retrouvais dans une vieille Chronique des Livres, une conversation de Sully Prudhomme avec M. Edouard Champion.

Le poète, mélancoliquement, murmurait :

« Si décidément le monde doit se transformer moralement et devenir un vaste bazar consacré à Véchange,ilest\naturel qu'une infij?ie portion de V espèce humaine soit>sacrifiée à la prospérité financière et au progrès matériel d'une immense majorité. »

et ajoutait :

« Que pèse un vers de Racine dans la balance d'un inventaire ? »

Elle est reculée, la réforme. M. Faguet ne leur a accordé que le minimum des concessions. Mais demain elle se fera, nous n'y échapperons pas, car c'est une réforme sociale, maintenant, comme les retraites ouvrières, ou l'impôt sur le revenu ; oui, les députés vont l'inscrire à leur programme et si l'Académie ne la vote pas, la Chambre la votera. M. Fournière n'a-t-il pas écrit dans VHumanité :

'< Ce que Ronsard et Sainte -Beuve voulurent au nom de la raison, nous devons le vouloir et V exiger au nom de la démo-

cratie... Nul socialiste ne peut être indifférent à la réforme que V Académie refuse d'enregistrer » ?

Après la réforme de l'orthographe, on entreprendra la réforme du langage. Les deux se tiennent. Et quand nous nous débattrons !... D'aucuns, si j'en crois le Samedi, y pensent déjà :

(' Un collaborateur du Soir {de Bruxelles) AI. Merry, vient de faire une déclaration de guerre à la langue française , insuffisamment démocratique à son gré. Il assure que « Jious obéissons à tort à la tyrannie de dix mille dilettantes » qui ont V insupportable prétention de vouloir parler élégamment et de chercher à conserver à la langue sa finesse et sa pureté. Il voudrait qu'on réduisit le français à la « simplicités^ de Vanglais, et il estime déplorable que les enfants perdent tant de temps à apprendre les subtilités de V orthographe, de la syntaxe et du style. »

Devant tout cela, qui est attristant, mais inévitable, l'initiative que vient de prendre un journal spécial, le Journal de médecine interne, nous a paru imprévue et charmante. Ce journal a organisé un concours littéraire qu'il annonce en ces termes :

Comme son argot et ses bohèmes, chaque métier a son pathos et ses pompiers. Le phébus médical, aux lèvres de Diafoirus, n^était qu' adorablemejit ridicule. Sous la plume d'un Trousseau ou d'un Lasègue, la phrase restait vive, le tour français, Vabus des mots spéciaux à peine désobligeant. Ma génération a foui de Laboulbène. Il parlait du ver solitaire comme si c'était arrivé, avec des ronflements gras dans la voix. L'excellent Laborde, qui croyait écrire sur des monuments, les coups de gong du professeur Landouzy, nous donnèrent aussi de la foie. Cravatés, bouffis ou pâteux, ceux-là sont tout de même de chez nous. Quant aux nomades, leur langue naturelle est celle de Cosmopolis ; et j'ai ouï, ouï de mes deux oreilles, un professeur de la Faculté de Paris dire la chose que voici :

« La cessation de l'hyperthermie détermine une euphorie remarquable. »

ce que je traduisis du genevois :

« la chute de la fièvre amène le bien-être. ')

Le Journal de Médecine Interne va ouvrir un concours de français entre les étudiants et les médecins. Avec des prix en espèces, s'il vous plaît. On écrira quelques pages, un tableau clinique, le récit d'une maladie. Il ne s'agit pas de nous envoyer

des pièces d'écriture rare, avec des adjectifs à facettes et des verbes chatoyants. Le langage médical sera bon quand il sera ordinaire. MM. les concurrents, relisez une page de Voltaire, gardez juste ce qu'il faut d'expressions techniques, et débarrassez-nous des mots d'une toise.

Il s'agit, on le voit, de lutter contre le jargon pour le français.

On sait, d'autre part, qu'au ministère de la justice, on s'occupe d'abolir le jargon judiciaire.

Faire parler français les juges et les. médecins, c'est parfait, mais si le français n'a plus que si peu d'années à vivre, àquoi bon ? '

Aujourd'hui, tout est mêlé au point que celui se plaçant au seul point de vue de l'art devient suspect. Et dire : je suis seulement un artiste, c'est, aux oreilles de la plupart, émettre une opinion politique d'une façon détournée.

Se faire entendre alors devient difficile ; on croit l'avoir été, on s'aperçoit bientôt qu'on s'illusionnait.

Il y a quelques mois, M. Vincent d'Indy nous fit l'honneur de nous écrire, il nous donnait son adhésion aux idées que nous soutenons ici ; à celle-ci, entre autres, que l'art ne doit point faire d'idéologie, et l'artiste point de politique. Nous le croyions tout à fait avec nous. Et voilà que nous lisons une lettre de lui aux Arts de la vie où il refuse avec une évidente passion politique de donner son nom en faveur de Gorki. Il y avait donc une erreur, et M. Vincent d'Indy n'était pas avec nous : Un artiste doit répudier la passion politique, pensons-nous et avons-nous exprimé dans Les Marges, car celui qui dans la vie J'accepte, l'acceptera bientôt dans l'art, et il aboutira finalement à l'idée de l'art social...

Que des artistes refusent leur signature pour un artiste, et qu'ils soient d'un parti politique avant d'être du parti des artistes nous demeure incompréhensible.

Nous avons, quant à nous, signé la protestation de V Humanité en faveur de Gorki, cela hors de toute considération poHtique, et uniquement parce que nous devons toujours, croyons-nous, entre artistes nous soutenir, {n)

Mais depuis qu'on mêle l'art à la politique, les malentendus sont faciles.

Je me suis félicité d'abord de l'insuccès d'Angelo et de l'unanimité de la critique, je me félicitais parce que Angelo est une mauvaise pièce et que le théâtre romantique d'Hugo est haïssable, mais bientôt j'ai w. que ceux qui se réjouissaient aussi, c'était pour d'autres raisons, et non point uniquement, comme moi, par détestation du romantisme : les uns, parce que la gloire de Victor Hugo les offusque, d'autres, parce que Victor Hugo représente à leur yeux le poète, à ce titre son échec les venge ; les autres enfm, les autres, à cause des idées politiques de l'auteur d' Angelo et parce qu'ils sont d'un autre parti, — en voyant tous ces gens-là du même avis que soi, on finirait, ma foi î par changer d'avis.

A propos de Gorki, le lendemain de sa mise en liberté, ceci, dans le Journal, offrait de l'agrément :

« Le célèbre écrivain a été mis en liberté dans le courant de la nuit dernière. En même temps que lui a été mis.en liberté un autre homme de lettres, M. Piechroff. »

De l'agrément, parce que 1' (^ autre » homme de lettres, M. Piechkoff, n'est que Gorki lui-même. Il eût donc été difficile de ne pas le relâcher en même temps que Gorki.

Maxime Gorki s'appelle de son nom Alexeï Maximovitch Piechkoff. Gorki est un pseudonyme.

Il y eut, dans VOccident de février, un article de M. Raoul Narsy sur lequel nous voudrions nous arrêter en passant, car il exprime bien l'une des mauvaises tendances d'aujourd'hui.

L'article, intitulé : Le moi haïssable de V artiste, attaque la thèse soutenue par Annunzio dans Giocunda. L'artiste, affirme M. Narsy, doit se ranger sous la loi commune. C'est l'opinion, — on la connaît, — que tous les critiques bourgeois et les faux artistes, chaque jour plus nombreux, s'acharnent à répandre : l'artiste est un fonctionnaire (dans leur cité idéale, tous les citoyens sont des fonctionnaires). «Sa fonction

est de créer de la beauté ». Voilà, c'est simple : on le mettra dans un bureau, il y restera de dix heures à midi et de deux à cinq, et il créera de la beauté.

Mais M. Narsy qui a le goût des oeu\Tes d'art et de la poésie, et VOccident, une revue d'artistes, comment peuvent-ils soutenir une pareille thèse, une thèse dénotant une si complète méconnaissance du mécanisme de la création d'une œuvre d'art ? Voilà VOccident, maintenant, tout à fait « art social ».

Evidemment, parbleu ! en tant qu'individu « social » l'artiste n'a pas plus de droits que les autres individus. Mais son œuvre n'a-t-elle pas des droits particuliers ? Veut-on ou non des œuvres d'art ? Il faut bien, si l'on en veut, leur reconnaître le droit de s'alimenter. Or, M. Narsy ne l'ignore pas, une belle et profonde œuvre d'art ne se nourrit ni de sentiments modérés, ni d'une plate vie intérieure. Créer exige une dépense sentimentale et nerveuse considérable, donc une considérable absorption. De là, la passion indispensable à l'artiste. Eh bien, cette passion, nécessaire à l'œuvre d'art, cette passion permettant à l'artiste l'état de génie, la passion écrase bien des devoirs. Certes, envisagé comme citoyen, l'artiste, pas* plus qu'un autre, n'a droit à la passion, aux sentiments excessifs et déréglés, anti-sociaux, mais il est une vérité, c'est que, pour naître forte et viable, l'œuvre d'art, elle, ne peut guère s'en priver, (o)

Et l'histoire des vertus conjugales de Racine ! Elle est peut-être, tout de même, un peu forte...

M. Ernest Charles, dans un article de la Revue Bleue sur Gérard de Nerval, écrivait :

« M. Eugène Montfort, étudiant Gérard, veut nous persuader que le romantisme est une façon d'écrire. M. Eugène Montfort est un simplificateur outrancier. »

Sommes-nous ce simplificateur '< outrancier » ?

Il nous semble pourtant que dans une étude des Marges sur Un autre Romantique que nous pouvons aimer : Maurice Barrés, nous donnions à entendre que pour nous le romantisme n'était pas seulement une façon d'écrire. Nous essayions en efîet, de montrer que ce qu'on a appelé du nom de Roman-

tisme est fort complexe, et que, en réalité, il y a eu trois sortes de romantiques :

1» Les vrais romantiques (exemple : de Vigny) qui sont restés hors du mouvement romantique.

20 Les faux romantiques (exemple : Hugo) qui ont organisé et exploité le mouvement romantique.

3° Les classiques (exemple : de Nerval) qui par admiration ou par affection pour Hugo se sont laissé enrôler par lui et ont participé au mouvement romantique sans toutefois sacrifier eux-mêmes, ni au vrai, ni au faux romantisme. (1)

La verveuse critique d'Ernest Charles est d'ailleurs amusante. Je la souhaiterais bien — parfois — un peu moins... hasardeuse.

Mais, plus absolument sûre, pas aussi rapide, sans doute perdrait-elle cette fougue qui est une de ses meilleures quahtés.

Elle est pleine de vie cette critique. Cela nous change...

Après le prix Concourt, une épidémie de prix littéraires a éclaté : prix de la Vie Heureuse, prix de la Presse, prix du Phare artistique, prix du Petit Nantais.

Et nous avons assez vécu pour avoir vu « l'Académie de la Vie heureuse » !

Une indiscrétion : Le Journal va fonder une Académie.

Afm que lire du La Rochefoucauld soit à la portée de tout

le monde, M. Gabriel de La Rochefoucauld vient d'écrire un

roman.

On mange des brosses à dents à Tahiti.

« La vie de Tahiti est relativement aussi chère quà Paris. Les denrées alimentaires coûtent au moins le double, augmentées des droits de douane et d'' octroi de mer, et certains articles coûtent cinq fois plus cher quen France. Une brosse à dents, qui vaut dans la métropole 50 centimes, atteint à Papeet ele prix fabuleux de 1 //•. 75. Les conserves sont hors de prix... »

(Le Journal des Débats du 22 février 1905.)

(1) Voir, pour le développement, le n» 3 des Marges (mai 190i).

L'examen auquel nous soumettons ici l'idée de 1' « art social )), semble porter déjà ses fruits. Il a eu pour résultat premier de réveiller dans les revues les adversaires naturels de la fâcheuse théorie, les artistes. Dans le seul Ermitage, nous avons lu en effet des articles de MM. Gide, Léautaud — à propos de Stendhal — \ et Jacques Copeau. Ils sont unanimes.

De M. Gide (conversant avec son interviewer) :

— Quelle est V utilité, selon vous, du roman, du drame, des belles-lettres, en un mot ?

— Vous placez-vous au poijit de vue individualiste ?

— Certainement non, mais au point de vue du plus grand jiombre, du peuple, du pays, de la civilisation.

— Cest un peu comme si vous me demandiez quelle est, pour V arbre, V utilité des fruits qu'il porte. Il m'' est bien difficile de considérer V œuvre d'art autrement que comme un aboutissement.

plus loin :

— « Pour pouvoir penser librement, dit Renan quelque pari* il faut être sûr que ce que Von écrit ne tirera pas à conséquence. »

— Admirez-vous cette affirmation ?

— Profondément.

— Pour moi je n'y vois rien qu'un paradoxe. Renan tout le premier savait fort bien que ce quil écrivait i( tirerait à conséquence », au contraire.

— Mais ce n'est pas pour les conséquences qu'il le pensait. Tout est là.

— ' Vous m'accordez au moins, que l'œuvre d'art, — et plus précisément l'œuvre écrite — peut avoir des retentissements...

— Les plus prolongés, les plus intéressants pour tous, les plus graves ; j'accorde même que l'artiste les peut entrevoir ; mais incliner pour eux sa pensée, c'est là le grand péché contre l'Esprit, celui qui ne sera jamais pardonné.

De M. Léautaud :

« Que sont les livres d'aujourd'hui, je parle pour la plupart ? Les éternels romans d'adultère, d'innombrables imitations de sujets alexandrins où réussit le premier collégien venu, ou de

pures pornographies, sans oublier ces deux perles : le roman à thèse, et le roman social, humanitaire, ou pseudo-scientifique, car on veut instruire, éduquer, et c'est à rire, heureusement. »

M. Jacques Copeau cite ce passage de Flaubert :

'< // est facile, avec un jargon convenu, avec deux ou trois idées qui sont en cours, de se faire passer pour un écrivain socialiste, humanitaire, rénovateur... C'est la manie actuelle : on rougit de son métier. Faire tout bonnement des vers, écrire un roman, creuser du marbre, ah ! fi donc ! C'était bon autrefois, quand on n'avait pas la mission sociale du poète ; il faut que chaque œuvre maintenant ait sa signification morale, son enseignement gradué, il faut donner une portée philosophique à un sonnet, qu'un drame tape sur les doigts aux monarques et qu'une aquarelle adoucisse les mœurs. L'avocasserie se glisse partout, la rage de discourir, de pérorer, de plaider... a

La Revue provinciale, les Essais, l'Occident, tous les recueils d'écrivains indépendants sont d'accord sur la question.

X° 8. Octobre iço^.

BLASON DU TETIX

Tetin refîaict plus blanc qu'un œuf, Tetin de satin blanc tout neuf, Tetin qui fakz honte à la rose, Tetin plus beau que nulle chose, Tetin d'or, non pas tetin, voyre.

Mais petite boulle d'yvoire, Au milieu de qui est assise Une fraize ou une cerise.

Que nul ne voyt, ne touche aussi, Mais je gaige qu'il est ainsi ; Tetin donc au petit bout rouge Tetin qui jamais ne se bouge, Soit pour venir, soit pour aller.

Soit pour courir, soit pour baller, Tetin gauche, tetin mignon, Tetin loing de son compaignon, Tetin qui portes tesmoignage Du demeurant du personnage. Quant on le voit, il vient à maintz Une envie dedans les mains De te taster, de te tenir.

Mais il se fault bien contenir D'en approcher bon gré ma vie, Car il en viendroit autre envie.

O tetin ne grand, ne petit Tetin meur, tetin d'appétit, Tetin qui nuit et jour criez.

Mariez moy, tost mariez, Tetin qui renfles et repoulces, A bon droit heureux on dira Celui qui de laict t'emphra.

Faisant d'ung tetin de pucelle Tetin de femme entière et belle.

Clément Marot.

Sensations anglaises

Oxford. Soir.

La grâce de leur col nu, leur chignon plat sur la nuque, frêles et blondes, en corsages bleus, en corsages roses, toiles fines et mousselines, elles, deux 'par deux suivant le trottoir, s'arrêtent et causent aux étudiants corrects. Des fenêtres ouvertes des voix s'exhalent. La pourpre d'un rideau s'éclaire. Les géraniums en fleurs colorent et affinent un balcon. Dans l'air chaud, dans le soir, miss Florie', droite, passe en bicyclette.

Au pied de la petite église vêtue de lierre, on flirte. Girls, ô girls !... mais nous, étrangers, entrons au bar, et sur la banquette de cuir, assis au-dessous du diplôme encadré d'un Buffle préhistorique, demandons deux ginger wine.

Oxford.

De quel amour à Oxford la vieillesse des monuments est entourée ! Un palais ruiné est entretenu comme un château plein de jeunesse. Point de plâtras, point de poussière ici, et ce lierre, qui grimpe autour d'une ogive en décomposition, s'y attache suivant le goût anglais. On a ainsi tout le bénéfice des anciennes choses, le rêve qui sort des pierres, mais sans rançon, sans salir le pan de sa veste ni le bout de sa chaussure. Ici, le passé vous tend une main soignée...

Douceur d'Oxford ! Sur cette jolie rue à petites maisons coquettes, à tramways, à librairies de luxe, voici une antique façade. Franchissons la voûte. Quatre murs à créneaux noircis par le temps, aux fenêtres réguhères, entourent un frais carré de gazon. Ah ! ce calme ! Ah ! cette intimité ! Sur la gravité du passé, le sourire enfantin d'une pelouse ! Personne et pas de bruit ; recueillement... Est-ce pas un monastère et celui de la plus heureuse méditation ?

Mais voilà Magdalen, son cloître, ses parcs. Collège de poètes. Dans un pré bordé d'arbres paissent paisiblement des

biches, et je vois une fille qui lit, assise dans un fauteuil de jardin, vêtue d'une robe à fleurs et coiffée d'un chapeau baby, un long chien à ses pieds. Un parterre de bégonias et de tulipes chante à plusieurs voix devant une jolie façade du xyiii® siècle.

J'ai vu la Bodléienne, ses couleurs vieux-chêne et vieil-or, ses manuscrits et ses reliures, son bibliothécaire glabre à monocle, ses vitraux sur le feuillage. Que les hvres y sont heureux ! Aucune de leurs maisons n'a ce parfum. On travaillerait là cent ans. Et quelle béatitude doit y goûter un esprit littéraire ! Quand vous poursuivez un travail à la bibliothèque, des cellules s'offrent à vous ; isolé avec vos livres, dans une paix parfaite, en une atmosphère idéale, vous pouvez savourer lentement toute la joie du travail.

A la Bodléienne, j'ai vu un Ovide annoté par Shakespeare, j'ai vu aussi le Sophocle trouvé sur Shelley le jour de sa mort.

Shelley est fort honoré à Oxford ; il y a étudié. Dans l'un des collèges, on lui a élevé un monument. Il est représenté nu, étalé sur la plage où le flot l'a porté, ses longs cheveux mêlés. Nous tournions autour. Le gardien, homme en jaquette et à lunettes, s'approcha. « Il est tout nu, parce que c'est au moment oîi il fut sorti de la mer » nous expHqua-t-il. En bon méthodiste, il nous avait cru choqués de voir découvert le corps de Shelley.

Rues paisibles, rues vénérables, pavés sur lesquels beaucoup de pluie et beaucoup de soleil ont passé, je vous ai parcourus en silence et gravement. Je regardais les murailles décrépites,les monuments, leurs beaux blancs et leurs beaux noirs, je songeais aux docteurs qui vous avaient connus, à l'étude, au charme pur des lettres. J'ai croisé des étudiants en toge et bonnet plat, et je les ai enviés. Ce sont sans doute les plus heureux étudiants du monde.

J'ai vu encore l'Amphithéâtre Sheldonian où l'on proclame les grades, les fauteuils, majestueux comme des trônes, des professeurs, et les nobles colonnes, j'ai vu un beau réfectoire tout orné de panneaux sculptés et de portraits d'évêques, de ministres, de généraux, « olim socii », j'ai vu des chapelles aux tuyaux d'orgue peints, j'ai vu de délicieuses fenêtres, des tours gothiques, des parterres de fleurs. Et j'ai vu, devant la porte d'un vieux collège, un petit mendiant italien, mélancolique, avec son singe...

Edith.

Verts et roses faux, sodas, voix aigrelettes, — l'acidité des pelouses, et les tartes de groseilles vertes — et le tabac sucré comme un bonbon — cela, c'est toi, tout cela, Edith...

Edith, petite fille mince au demi-sourire !

Deux heures à Londres.

Le train file à travers les maisons, petites maisons qui vont par troupes, maisons toutes pareilles, cheminées et fenêtres, et, devant la même porte, le même carré de jardin. En voilà une escouade de vingt, et puis en voilà douze, et puis quarante, et je pense à une estampe qui représentait un monastère chinois. Ici toutes les vies suivent-elles donc la même règle, et l'un ne vit-il pas comme ceci, tandis que l'autre comme cela ?... Des affiches jaunes de soap... Des cheminées; très diverses, les cheminées : des rondes et des carrées, des droites et des tordues... Sur le quai de la petite gare de banlieue, la vieille dame attend... Le train repart... Une rue remplie de maisons, tout à coup, puis des maisons hautes, bureaux où calculent les employés penchés, fenêtres auxquelles pendent des hnges, chambres où mange une famille.

... Et cependant c'est Charing Cross. Le train s'arrête cependant. Des porteurs sont déjà debout sur le marchepied, et des voitures constamment arrivent devant les wagons, et, chargées, repartent dans la rue...

... Je roule sur le Strand dans un cab : omnibus bariolés qui se suivent, qu'assaillent et qu'abandonnent sans cesse des voyageurs, leurs cochers, gants, chapeau melon, cigare, des gentlemen, sans doute, qui promènent des amis, un petit ramasseur de crottin se jette devant mon cheval, il pousse sur l'asphalte une courte pelle plate, il glisse, se faufile, et disparaît... Ces hommes, ces femmes, si drôlement accoutrées, qui, sur le trottoir, se hâtent... Comme tout s'agite ! Que ce cinématographe m'amuse !... Oh ! les affiches sur le mur !... A la hauteur d'un premier étage un pont que passe un train entre deux maisons... Mais voilà le plafond qui parle... Yes, Yes, Cabman ! La figuration vraiment est fort bien réglée. Mais combien, combien de rues sans doute, où personne jamais ne s'est reconnu.

Voici un monument très laid, en voici un autre, comme ils sont entassés ! Cependant, ceci est beau : deux forts soldats à cheval, montant la garde, statues, statues superbes! Hyde Park, laquais à perruques, cochers en bas roses, et WeHington tout nu hors de propos, en Achille de mauvaise école... Et la Tamise et ses steamers... Et le Parlement, majestueux, délicat... Ah ! Dieu ! j'ai mal à la tète !

Glasgow. Samedi soir.

Parqués derrière les fauteuils, des centaines d'ouvriers aux yeux brillants suivent avec attention le spectacle. Le drame se déroule. Dans une résidence de campagne, des jeunes gens en habits rouges, en habits de chasse, de mauvais sujets qui s'assoient sur la table, font claquer des fouets sur leurs bottes et boivent beaucoup de whisky... L'un, bientôt, est accusé faussement d'avoir séduit la fille d'un ami de son père. Son père le chasse. — Le jeune homme est devenu pasteur, il fait du bien, recueille les enfants perdus, combat l'ivrognerie ; comme, à tout instant, il parle de la Providence, il joint les mains et lève les yeux au ciel. — Mais le père de la jeune fille retrouve (3^ acte) le prétendu séducteur, ledit père est accompagné d'une sorte de hravo, boxeur émérite qui se charge de faire son affaire au bon apôtre. En effet, à la sortie de l'office, il provoque le pasteur ; celui-ci ji'hésite pas, il met gilet bas, et, devant les fidèles assemblés, flanque, selon toutes les règles, une magistrale tripotée au boxeur émérite. Le triomphe de la religion et de la boxe; c'est irrésistible : de toutes parts des applaudissements et des sifflets enthousiastes. Même, la facile beauté écossaise, en chapeau à brides bleu ciel, assise à côté de moi, bat des mains, et découvre, dans un sourire attendri, ses dents gâtées.

Le rideau s'est levé. Une forte femme blonde, en grande toilette décolletée, toute blanche, s'avance sur la scène. Elle porte un cornet à piston nickelé. L'obscurité s'opère, mais la soliste reste éclairée par un projecteur ; cherchant alors les plus gracieuses attitudes peur une joueuse d'instrument à vent, elle remplit la salle de torrents d'harmonie. Elle souffle un quart d'heure. Acclamation. Triomphe de la musique et de la beauté.

Dehors, les petits vendeurs de journaux glapissent. Une foule énorme, noire et morne, éclairée au gaz jaune, couvre

la chaussée. Des tramways lumineux passent. Une petite pauvresse s'accroche à ma veste.

Je frappe à une porte, qu'ouvre et referme vite un vieux assis derrière. C'est le bar, le bar dissimulé du samedi. De sombres hommes debout, boivent, immobiles, indifférents aux autres. Un grand soldat rouge parle fort. Le serveur enfermé dans son comptoir, s'est élancé sur la pièce que j'ai posée sur le bois mouillé, il me jette précipitamment un verre et des pence poisseux.

Voici, dans la rue, des vendeuses de bananes, si blondes, aux yeux si bleus. A l'entrée d'une ruelle, un attroupement : un ivrogne ensanglanté surgit... Et cet autre, farouche, qui veut entraîner cette fille enveloppée d'un châle rouge ; elle s'accroche au mur, il la tire, elle a écartelée les bras grands ouverts, et son châle se drape sur la croix qu'elle figure, — mais les doigts de la fille cèdent, et, tous les deux, les voilà titubant sur le pavé gras, dans la ruelle obscure. Sous son casque d'étoffe, le pohceman est impassible... Des bandes d'enfants dépenaillés suivent la rue en chantant.

Dimanche.

Le cab entre dans un parc. Des gazons jaunes qui se succèdent, monotones, affreux, sur un vaste espace entouré de fabriques. Il fait lourd... Mais quoi ? quel massacre ? Tous ces hommes sur cette pelouse ?. . . Ils sont cinquante, ils sont cent, tombés là, sur le ventre, sur le côté, sur le dos... Ils ne'bougent pas... Comme tout sent la fièvre ! J'ai peine à respirer... Une lourde colonne de fumée sort là-bas d'une grande cheminée... Ils sont tombés, frappés par le gin, hier soir. Ils resteront là jusqu'à demain, et alors rentreront à l'usine... Voici des femmes, échevelées, en robes de toile bleue, étendues inertes, ignobles et obscènes, avec leurs jupes relevées sur leurs souliers percés. Une femme, dont les cheveux gris tombent en épais filaments sur un front sordide, assise sur l'herbe, une petite pipe juteuse à la bouche, regarde fixement devant elle.

Comme sur un champ de bataille, des corps crispés, sous un ciel gris, par un temps moite...

Le cab tourne à droite. Voilà des rues aux maisons toutes semblables, briques noircies par la fumée et le brouillard — bitume chaud... Des hommes, des femmes et des volées d'en-

fants pieds nus. Que de pieds nus ! Encore des usines, encore des cheminées, puis un autre parc qui abrite une usine à gaz. Le port, et son eau épaisse, puante.

C'est l'après-midi. Tout est fermé. Les trottoirs géométriques et arides suivent les maisons noires. Un orateur, au coin d'une rue, est monté sur un petit banc, il porte des lunettes bleues, et parle lentement et méthodiquement. Vingt hommes, adossés à la maison, alignés, le regardent ; ils écoutent sans rien dire et sans bouger : c'est un meeting d'anarchistes.

Mais, plus loin, un orgue, et, autour, des hommes qui chantent des psaumes, livres ouverts, marquant la mesure d'un hochement sec du menton. . .Une jolie fille rose à une fenêtre...

Ecosse.

Les pays traversés portaient des noms d'une beauté rude : Alloa, Falkirk, Armadale, Lochburn... A Aberfoyle, les six chevaux du mail nous élevèrent peu à peu au-dessus d'une terre marécageuse ; sous un ciel chargé de nuages noirs, la bruyère farouche, une étendue tourmentée, où des masses du vert le plus lourd s'étalent, soumises à des rochers sombres. Voici un paysage immense, sauvage et grave, tragique, barbare, et comme arrosé de sang. Voici, voici la plaine où trois sorcières saluèrent Macbeth. « Salut Macbeth, salut à toi, thane de Cawdor ! » Ici, elles ont éclaté de rire, et puis sauté de roches en roches comme des chèvres. Lande immense, mystérieuse, où sont cachés les lutins, qui, si nos chevaux butent, vont surgir, et danser autour de nous en se moquant. C'est la lande magique, et j'entends dans le vent la voix sourde de tous les morts. Le long du chemin où je cueille un brin de bruyère, des boucs à pattes noires broutent, tandis qu'un homme, jambes nues, descend vers la plaine. Montagnes, montagnes qui sentent l'orage et le tonnerre.

Nous sommes en haut. Voici l'autre versant. Les chevaux prennent le trot, et le cocher rouge montre un lac obscur au bout de son fouet.

C'est sur le «^ir Walter Scott», blanc vapeur, que nous avons passé le Loch Kathrin. Le ciel était bas, on côtoyait de petites îles ombreuses dans le creux des baies, des mouettes nous suivaient d'un vol monotone ; l'eau était épaisse comme de la gelée, et la montagne, aux endroits où elle était

nue, paraissait spongieuse. Il n'y avait ni hommes, ni bêtes sur le rivage, nous avancions comme vers la fin du monde. Nous débarquâmes, passâmes un défilé aride, traversâmes un autre lac, et nous rejoignîmes à Arriochar le chemin de fer. Après avoir roulé quatre heures à travers les vallées sohtaires, nous avons atteint Fort-William, au jour boréal, à l'eau grise, au froid du Nord, si lointain ! et qui semble une petite ^^lle norvégienne posée au bord d'un fiord.

Edimbourg

Mêlée à la nature s'élève Edimbourg. C'est la ville de la montagne, de la mer, du ciel et de la forêt. On y écoute une voix profonde, grave et grandiose comme si passaient dans les airs le glissement caillouteux des vagues, le chant du vent dans les arbres sauvages et la sonorité des grottes. La voici, plantée sur deux collines, jetée dans une vallée, avec ses monuments comme . des rochers et ses églises comme des orgues, la voici semblable a une jeune fille pensive, Edimbourg remplie d'ombre et de cascades, cité des fées, riche d'échos et tout en rêves.

Je suis monté au Château et j'ai vu les beaux highlanders secs et poilus comme des chèvres. J'ai \'u les joueurs de cornemuse en veste rouge défiler, souriants, galants, comme à la bataille. Tandis que midi sonnait, que, suivi du valet de chambre qui porte son manteau, le général, rasé de frais,, arrivait sur la place, et que les pau\Tes, pustuleux et puants, s'y pressaient.

De mon bloc-notes

Phénomènes .

Ce qui m'a frappé dans M. Machnov, ce a'est pas surtout sa taille, remarquable en effet cependant, c'est sa tristesse. M. Machnov ne paraît pas tirer vanité de son phénoménisme, au contraire, il semble inconsolable d'être un géant. On dirait qu'il ne pense pas avec une satisfaction légitime : « Je suis

un peu plus grand que vous, hein ? » mais qu'il pense avec douleur : « Hélas ! Hélas ! que je suis loin de vous ! » Il se dit certainement : « Au fur et à mesure que je poussais, je m'éloignais d'eux. Et maintenant me voilà pour toujours exilé, pour toujours à un mètre au-dessus des autres. Je suis un Santos-Dumont qui jamais ne pourra descendre de son dirigeable ! »

Une jeune personne dit, à côté de moi: « Il est joli garçon. Ici, au moins, on n'est pas volé comme dans la baraque de la femme à trois jambes... » S'il avait compris, peut-être M. Machnov, momentanément, eût-il été consolé... Ce géant est joli garçon, cela est vrai, je veux dire que ses mouvements sont doux, mesurés et harmonieux ; il n'est point lourd, il a de la grâce. Et puis, porter ce désespoir d'être un géant comme les romantiques jadis celui d'être poète : il a l'air distingué. Mais il m'a paru bien maigre, et sous sa lévite beige qui tient à la fois de la tunique cosaque et de la robe de chambre, j'ai deviné un corps chétif. C'est encore un neurasthénique.

« M, Machnov va passer parmi vous, annonça l'imprésario. Il vous vendra, à raison de dix centimes pièce, ses cartes postales, très curieuses pour les collectionneurs. »

M. Machnov passa parmi nous. « On n'existe pas à côté de lui » remarqua mon voisin... Et les pièces de deux sous s'engloutirent dans le creux de sa main comme au fond d'un puits.

Une négresse est assise devant la baraque sur un piédestal de bois. Enveloppée d'un pagne bleu, elle porte dans ses bras un petit bébé noir qui dort paisiblement au son du piston et de la grosse caisse. Mais qu'a donc d'extraordinaire cette négresse ? pourquoi la proposer aux regards de la foule ?

« Voilà, profère Julot, voilà, voilà la sœur de la négresse blanche ! La négresse blanche, examinée par les plus illustres médecins de l'Europe et de l'Amérique, est un phénomène, un phénomène scientifique, un phénomène comme on n'en a jamais vu! Vous verrez tous la négresse blanche à l'intérieur! Entrez ! et chez nous, vous admirerez encore la princesse Mignapouf , la plus petite personne de l'univers, vous contemplerez enfin les deux derniers Aztèques, la femme Bartola et l'homme Maximo. Et tout cela pour combien ? pour combien, mesdames et messieurs ? Pour deux sous ! »

lo4 LES MARGES

La sœur de la négresse blanche descend de son piédestal et, de son souple pas d'animal, elle rentre dans la baraque.

Voici sur la scène, dans une violente odeur de phénol, M. Maximo et M™^ Bartola. Ce sont des personnages, en effet, d'une fantaisie véritable. La menue dame, dans sa jupe, paraît embarrassée et fait des faux pas, elle sourit cependant, car elle est aimable. Maintenant ils sont assis chacun sur une chaise et regardent avec plaisir le public. M. Maximo est revêtu d'une grande robe persane à larges manches : en faux col et cravate blanche, avec sa moustache grise et son teint basané, il ressemble presque, du cou jusqu'au front, à un général brésilien de salle de jeu, mais, au-dessus du front, c'est un plumeau, tandis qu'au-dessous du cou, c'est un prestidigitateur. Il fait penser aussi à un bon chien. Il lève la tête, comme pour demander du sucre, quand, afin d'indiquer l'absence de solution de continuité entre le nez et le front, l'imprésario pose la main à plat sur son profil. Il est docile et gentil.

(( Les deux derniers Aztèques ont été mariés sur la volonté expresse de la reine Victoria, dit Thomme en habit noir... Mais ce fut un mariage déplorable au point de \'ue des suites : c'est-à-dire qu'il n'y en eut aucune. »

M. Maximo et M^^^ Bartola disent adieu au public dans un charmant gazouillis, et on les remet dans leur boîte.

Et c'est

La Négresse Blanche.

Ce phénomène inspire une répulsion assez vive. On n'est pas plus albinos. Il s'avance avec hésitation, les deux bras ballants, les yeux clignotants, couvert d'une chair qui paraît décomposée. On l'enlève.

Mais voilà, en robe à traîne, la petite princesse Mignapouf. L'imprésario la prend dans ses bras et la descend dans le pubhc. Elle a une grosse figure rouge d'enfant trop nourrie et l'air stupide. Un monsieur plaisant la prie de l'embrasser, elle s'exécute en souriant béatement, puis reprend sa marche gourmée de singe habillé.

Et tandis que les spectateurs s'écoulent, la grosse caisse et le piston repartent, et la sœur de la négresse blanche, avec son enfant endormi, remonte sur son piédestal devant la baraque..

(Fête de Neuilly.)

Clair de lune.

O lune et le brouillard sur les prés comme un nuage d'absinthe, la blanche nuée mystérieuse pareille à la fumée de l'invocation ! Génies enveloppées, farfadets, dépouillez-vous, et dansez en ricanant devant moi sur l'herbe mouillée.

Lune amoureuse, brouillard, d'autres nuits pareilles se lèvent en moi et parlent. Celles où sous ton éclat brillant, lune ! je traversais le petit cimetière pour aller retrouver à pas muets ma tremblante amoureuse, et celle où la plus musicienne des âmes gémissait avec moi le long d'un sentier blanc.

Des chiens aboient dans le lointain, des grillons avec patience répètent indéfiniment leur bruit singuher, un drapeau chante, et tous les arbres, sans mouvement et sans bruit, dorment à la lune.

(14 juillet.)

L'Ile

Vers l'île

Là-bas, l'île, là-bas cette masse légère couleur d'opale à l'horizon. C'est quelque chose d'immatériel et d'aérien, — flottant sur les eaux, ou bien pendu au ciel ? Un nuage ? Une terre ? Vers quoi notre navire nous porte-t-il ? Les oiseaux de mer nous suivent, joyeusement, comme s'ils volaient vers leur patrie.

Mais la tache s'allonge et noircit. C'est maintenant une falaise sur laquelle se distinguent des pâtés d'arbres ; des creux la découpent de petites anses, des plages de sable clair s'y étalent. Tout au long, la lumière roule sur un fond noir et velouté.

Vue du port

Paraît un port. Il est mignon et guerrier. Sur la hauteur, au bord de la mer : une vieille citadelle, ses ouvrages, ses fortifications. On dirait qu'elle attend un brick armé de dix-huit bouches à feu.

Derrière la jetée qu'un petit phare termine, et, après les barques aux voiles rousses à demi pendantes, on voit, à l'abri, bien rangées et bien sages, des maisons à deux étages qui ont un singulier air de vivre au loin.

Airivée

Mais oui, nous sommes aux colonies, Je l'ai bien vu aux regards indolents des trois désœuvrés qui, penchés au balcon du pied du phare, regardaient entrer dans le port le vapeur.

Et voilà, d'ailleurs, sur un monument, le drapeau français. Et que tout est familier, placide, bien simple et un peu suranné : petites maisons blanches, jaunes, roses, tonneaux rangés sur le quai, vieux vapeurs, hampes fixées aux fenêtres, voitures !...

Pendant que le bateau, ronflant et crachant, manœuvre pour accoster le quai, tête levée, nous regardons ceux de l'île qui, attentifs, alignés sur le bord, nous regardent, et qui sont des Français aussi.

Bain

Comme un triton à barbe longue, je suis nu, je vogue entre les rochers. L'eau flue et coule et joue contre ma peau, et s'étire. Mais l'algue s'est attachée à mes jambes. Alors, debout, pâle colonne de chair au pied que l'écume bat, je me dresse au soleil, et je me dégage.

Repos

Je suis étendu sur le sable, et le vent, comme un chat, me caresse. Je ne vois que le ciel bleu et qu'un pan découpé de rocher qui surplombe ma tête : dans une des fentes, une petite herbe tremble.

Un goéland, les ailes éployées, toutes frangées de lumière, vient de traverser mon ciel. J'entends les menues vagues qui légèrement se brisent les unes après les autres.

Dimanche

C'est dimanche, le ciel est bleu, le soleil tape. Au pied du phare, les vieux tout propres causent. Les uns sont assis sur

leurs talons, en cercle, les autres alignés sur le bord du quai, les jambes pendantes. On rappelle les fameuses pêches que les jeunes d'aujourd'hui n'ont pas connues, et l'accident de VEtoile, et le jour où l'équipage du patron Philippe rapporta un thon de deux cents livres. C'est dimanche; il fait calme; pas un souffle, grande lumière, et les canots sont endormis.

Midi

Sous une nappe de soleil éblouissant :

les bleus filets diaphanes séchant le long du mât, gonflés

à la brise comme des écharpes de déesse, les barques paresseuses allongées, accablées, des thons, gros poissons d'avril raides, sur le quai, deux petites filles qui passent, se tenant par l'épaule, un vieux pêcheur que suit un tout jeune chien, et le douanier, l'étui à revolver en bandouUère, qui fait

son quart, solitaire et ennuyé.

L'arrivée du vapeur

Le vapeur à cheminée rose, sur la mer plate comme une lame de plomb, court. Escorté de deux petites vagues d'écume, il passe la jetée, et toutes les embarcations le regardent. Légère comme un dernier soupir, une mince fumée sort encore de sa cheminée, tandis qu'il s'avance, héHces arrêtées, de son seul propre mouvement. Le voilà à quai ; on a jeté l'amarre, et les passagers, debout sur la passerelle, attendent qu'on mette la planche. Cependant tous les gamins du port se sont précipités vers le débarcadère, et voilà aussi le colonel, et voilà le commissaire de la marine, et le percepteur, et tous les étrangers aussi. Grosse distraction, l'arrivée du vapeur. Des dames en blouses transparentes, des messieurs en pantalons blancs, portant des petits sacs de cuir jaune, débarquent, des bicyclistes, des Anglais. Maintenant tout ce monde couvre le quai, s'éloignant lentement, d'un pas indécis, Mais un porc, qu'on descend le dernier, poussé, tiré par trois charcutiers, touche la terre ferme en remplissant le ciel de cent mille cris aigus d'assassiné.

Le vieux moulin

C'est un vieux moulin qui tourne toujours et qui ne moud rien.

Ah ! voyez ses ailes qui tournent, qui tournent ! C'est un pau^Te fou qui parle toujours et qui ne dit rien. Ah ! voyez ses lèvres qui bougent, qui bougent i

Routes et chemins

La route ne paraît pas bien sûre de servir à quelque chose. On dirait qu'elle ne se prend pas au sérieux.

Là-bas, qu'y a-t-il d'autre qu'un hameau comme ici ? Restons chez nous.

On sort en chaussons, on marche doucement: on va à côté.

Et l'on n'a jamais l'air de partir, car on est tout de suite arrivé.

Après dîner

Quand j'ai fmi mon dîner, je vais jusqu'au bout du môle et je monte sur le balcon qui entoure le pied du phare.

La nuit se fait, des ombres qui causent arrivent le long des barques. Et je reconnais la petite mère tendre, qui à son petit garçon dit, pour elle-même, pour le plaisir de penser ce mot-là, dit : mon chéri, — et la demoiselle de la poste qui tous les jours, se retire à neuf heures moins le quart, et le sergent-fourrier poète, et le monsieur silencieux en grand pardessus. Les jeunes filles ne montent pas sur mon balcon : il y a trop de vent, — mais, chaque soir, les quatre vieux commerçants du Sentier en vacances s'y asseoient, ils regardent la bouée, et ils disent : « Si on ne dirait pas urt chien qui nage. Po-si-ti-ve-ment. »

Encore un bateau qui rentre. Dans le port, un gosse, sur un canot, godille. Demain il fera beau. On voit nettement les feux de la côte.

Vue

A travers la plaine ronde, à carreaux vert et paille, des hameaux de petites maisons blanches à toits rouilles, serrées les unes contre les autres. Là-bas, une ligne de pins sur le ciel

engourdi, et dans les creux, montant les pentes, des touffes d'arbres essoufflés. Des vaches immobiles. Un moulin bonhomme. Et les fils du télégraphe qui chantent au vent, suivis de la route collée par terre...

Soir

La forteresse, et les arbres des glacis, en fortes silhouettes noires sur le ciel lumineux encore, à cause du soleil depuis si peu couché.

Les barques qui se balancent doucement, doucement, comme si elles berçaient un petit enfant.

L'eau des bassins, où les lumières des buvettes tremblotent.

— Et, sur l'Océan, la route argentée de la lune.

Marges

Académie,

Comme l'Académie se compose généralement de trente écrivains médiocres et de dix hommes de talent, on est toujours un peu étonné d'abord, quand on voit un bon auteur qui désire y entrer. Davantage, si c'est un grand écrivain. On distingue, en effet, ce que gagne chaque académicien à dire, par exemple : « Maurice Barrés est l'un de nous », — on ne distingue pas ce que gagne Maurice Barrés à dire : « Je suis l'un d'eux. »

Et cependant il n'y a point duperie, il y a seulement échange d'objets différents. Dans la circonstance, en effet, l'Académie gagne en gloire, et l'écrivain en renommée. Le prestige que, par sa seule recherche, le grand écrivain confère pour plus tard à l'Académie, l'Académie le lui rend tout de suite en éclat. Et le pubhc est ainsi bâti qu'à ses yeux, le fait, pour dix écrivains de talent, de s'associer à trente écrivains médiocres, leur donne à tous et à chacun un talent plus grand.

En lisant Au service de V Allemagne, nous avons prolongé les réflexions que, dans Les Marges, nous fîmes à propos de La Mort de Venise.

Laissant de côté la thèse que Fauteur a illustrée d'une façon émouvante, à savoir que le rôle de l'Alsace est de romaniser, de civiliser l'Allemagne, et retenant surtout dans le li^Te ce qui surnage de la façon de sentir propre à Maurice Barrés, nous retrouvions le rêveur, l'infmi rêveur, etl'amant delà tristesse, qu'il recherche parce qu'elle ouvre en lui ses sources de poésie les plus abondantes. Les belles pages sur Sainte Odile sont nées d'une rêverie triste. Et dans la mélancolie profonde qu'inspirent à Barrés ses pensées sur la Lorraine et sur l'Alsace, on peut reconnaître une des causes de l'amour qu'il porte à ces provinces.

Voici encore, dans ce livre, le Barrés rêveur et romantique:

« Je nai jamais pu me défendre d^une sorte d'amour, mêlé dhin retour un peu triste sur moi-même, à l'égard des très jeunes gens que comble la fortune. Je fais des vœux pour tous les g?'ands favorisés du sort qui n'ont pas trente ans. J'honore, je voudrais préserver ces jeunes dieux qui possèdent la gloire et V amour.

Voici maintenant un Barrés violent, terrible, un Barrés « espagnol : »

« Celui qui va sur le terrain pour son propre compte n'a pas le temps d'avoir de l'imagination. Il tient, ou tout au moins il cherche, un magnifique plaisir. »

Sous le feuillage du hêtre.

Je lis du Daniel Lantrac :

« Derrière les claires trompettes du soleil a défilé le gros de la journée dans l'ovation du ciel bleu. »

Ou

« // fait froid. Le vieux poète tire sur ses jambes sa maigre houppelande et s'en enveloppe comme un oignon de sa peau craquée. »

Ou

La fenêtre est ouverte au soleil de dix heures. Les insectes en chasse se reposent ou viennent errer sur le mur de pierre lumineux et sur la vitre chaude.

Ce sont de petites jourmis noires, ailées, qui semblent se promener en voile, comme une mariée de village ; et des coccinelles, gouttes rouges ponctuées de noir.

Un frelon soutenu par des ailes bourdonnantes passe, de la tête, La revue du mur.

Un papillon blanc, blanc étendard de cette petite vie doucement en fête, traverse la lumière en battant de Vaile devant la fenêtre ouverte. »

Et dans la compagnie de cette âme très fine, je me promène au milieu des choses, avec la précaution minutieuse d'un amateur chez un marchand de verres de Venise.

On a lu dans V Ermitage du 15 juin une belle page de Vielé-Griffîn sur Les Muses de Claudel :

J^aime la beauté de cette grande ode qui ouvre larges ses ailes au bord d^un sarcophage.

J^aime le souffle de ce vent de poème qui enfle d'une âme antique et jeune le marbre et fait claquer, contre ses pieds déliés d'une immobilité séculaire, la robe blanche de Terpsychore.

J^aime l'ivresse de cette danse verbale qui frappe le sol ferme d'une sandale aisée et large et qui marche sur Vair et sur les flots d'un pas matériel.

Si nous relisons ensemble cette ode sans arrière-pensée critique d'abord, et de nouveau pour en analyser les beautés, nous nous sentirons riches d'un hymne prodigue, forts d'une certitude et, aux lèvres, nous garderons le goût des fruits succulents et sains du verger éternel.

C'est que le poète est à la taille de la muse intérieure qu'élut sa passion (n'est-ce elle qui l'élut \) sa haute stature mêle en sa vision l'étendue des terres et des mers, son esprit mobile dans le temps et dans l'espace cueille, dans un grand geste aisé, les fleurs les plus hautes : il est sans effort, merveille ! le frère de Dante, d'Eschyle, et le fruste Whitman se réalise en lui...

Dans la Liberté du 28 juin :

Le Centenaire de la Tour d'Auvergne. — Les reliques du héros (une épingle, une dent, une mèchede cheveux, des boutons) gardés par un soldat, étaient exposées au pied du monument.

Des boutons de fièvre ?...

Les Essais nous ayant demandé de collaborer à leur Hommage au peintre Besnard, nous avons fait cette réponse :

Je rCainie pas les peintres qui parlent littérature. Et les peintres n^aiment guère les littérateurs qui parlent peinture. Il est meilleur, peut-être, en effet, de ne disserter que sur son art.

Trouverez'vous mauvais alors que je vous écrive simplement ceci : faime et f admire la peinture de Besnard ; afin de lui être plus agréable, permettez-moi donc, voulez-vous, de ne pas exposer mes raisons.

Nous avons vu avec plaisir Fernand Vandérem répondre dans le même sens.

Avouons que rien ne nous paraît étrange comme la compétence universelle des gens de lettres. D'ailleurs, quand ils parlent de peinture, les gens de lettres sont assez drôles : ils ont l'air presque toujours de réciter une leçon que leur aurait faite un peintre. Mais au moins ces gens de lettres-là ont-ils la réputation d'être fort ouverts, ils sont très au courant, ils sont très artistes... Nombre de peintres et de sculpteurs doivent leur succès aux gens de lettres ; ils doivent bien rire quand ils sont tout seuls !

On nous a déjà demandé pourquoi, dans Les Marges, nous ne parlions ni peinture, ni musique : c'est que nous laissons la peinture aux peintres et la musique aux musiciens.

Tout ceci dit sans viser les Essais, une revue jolie et intéressante.

On demande un assassin qui aurait tout ce qu'il faut pour faire disparaître rapidement M. Georges Claretie... Jusqu'à présent, chacun espérait que la fm, un jour, de M. Jules Claretie — puisque, hélas! tout a une fm — aurait pour conséquence naturelle celle des articles assommants qu'il répand avec prodigalité depuis de longues années dans tous les journaux. Et l'on attendait patiemment.

Mais tout a changé : Georges Claretie s'est levé, et il a pris la plume. Or, c'est un jeune homme, et il menace de faire à son tour, toute sa vie, exactement ces mêmes articles qui ont rendu si odieux le nom de son père.

On demande un assassin.

No 9. Janvier i()o6.

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