‹ Les Marges, 1903-1908Chapitre 19 sur 28 · POUR LA FRANCE · texte numérisé non relu

POUR LA FRANCE

A mon brave ami le commandant Renaud, Officier de la Légion d'honneur.

France, je veux ici te dire mon amour Te dire ma pensée et, sans aucun détour.

Implorer ta clémence...

Je donnerai pour toi ma vie et tout mon sang ; Malgré que sous ton ciel, j'occupe un humble rang,

Écoute-moi, ma France !

J'ai ser\i ton drapeau trois ans dans les chasseurs D'Épinal, veillant l'Est, deux ans aux tirailleurs

Campés en Tunisie ; J'ai toujours accompli tous mes sacrés devoirs, J'expliquais en arabe à mes bons soldats noirs

La longue théorie.

J'ai dormi dans le sable et j'ai traversé Feau ; Dans le désert brûlant, léger comme l'oiseau,

J'ai fait la rude étape ; J'ai tué les chacals, les hyènes, les serpents, J'écoutais dans la nuit les lions rugissants

Abrité sous ma cape... (r)

Il y a, c'est certain, plusieurs ressemblances entre Gaston Deschamps et Eugène Portes. Même goût de l'héroïsme, même sentiment de la beauté. Mais Gaston Deschamps est un plus grand poète qu'Eugène Portes, quelque grand, à mon avis, que soit celui-ci.

Gaston Deschamps a la grâce, il a la divine fantaisie. Dans la mémoire de ceux qui aiment à écouter les purs chanteurs, son nom, certes, s'inscrira à côté des plus hauts du siècle, près des noms de Vigny, de Lamartine, et de VictxDr Hugo. Mais je crois que Gaston Deschamps restera surtout comme le poète du nez. Nul poète qui n'ait aimé et chanté la femme: tous ils se sont noyés dans ses yeux, ils ont respiré la fraîche haleine de ses lèvres, ils ont caressé ses cheveux. Gaston Deschamps est frappé par son nez. Il a parlé du nez

-de la femme d'une façon exquise. Et souvent. Ah ! le nez de la femme ! Ah ! ce nez ! Jamais, il ne le perd de vue. S'agit-il des poétesses : « Elles s'avancent — dit-il joHment — en bataillon serré, le nez au vent, la chanson aux lèvres... » Le nez au vent : charmant !... Est-ce la joie féminine de vivre qui l'inspire : « Pour une jeune femme, la vie — dit-il — est une fête permanente, que..., qui..., que..., que..., que son nez respire avec délices... » Délicieux !.. Ou bien encore c'est cette admirable phrase : <' Le nez des femmes savoure avec une sorte de griserie les parfums épars dans l'univers vivant. Il sait, ce nez charmant et fantasque, il sait que les aromates et les baumes du monde respirable peuvent nous procurer, à chaque instant de notre courte vie, mille occasions de plaisir innocent et peu coûteux. »

Un grand poète. Un autre poète tout de même que Sainte- Beuve, critique qui s'essaya aussi dans la poésie, et qui ne donna que de médiocres ébauches. Mais pourquoi le nom de Sainte-Beuve vient-il sous ma plume ? On ne peut guère le rapprocher de celui de M. Gaston Deschamps, critique lettré et renseigné, dont tous les articles font autorité, et qui a joué un si grand rôle dans l'évolution actuelle de la littérature, — et poète véritable, poète ! Non pas petit poète d'intimité comme un Sainte-Beuve, mais poète cosmique, poète mondial. M. Deschamps a voyagé, il connaîtl'Europe, l'Amérique, il a beaucoup vu, il a beaucoup vécu. En outre, il est docteur es lettres. Ajouterons-nous encore ceci, ceci qui peut sembler ridicule à certains, mais qui nous paraît, à nous, fort respectable : M. Gaston Deschamps est un grand poète qui a de bonnes mœurs. Et ce n'est pas lui, jamais, qui écrira un Lwre d'Amour pour M"^^ Fernand Gregh, la femme de Victor Hugo.

Inspiré, instruit et moral, tel est donc notre nouvel Orphée français. Les Marges ne pouvaient point se dispenser de le présenter à leurs lecteurs.

Deux mots d'explication

Deux mots d'explication pour le lecteur qui se croit fort logique, alors que son trop rapide jugement demeure superficiel.

Ce lecteur, naguère, ne pouvait comprendre qu'on aimât Tristan Bernard, en même temps qu'on admirait Claudel, Et ce qui se complète, il estimait que cela se contrarie. Ce lecteur-là sera certainement surpris de voir réunis dans un même numéro des Marges, Shakespeare et Stendhal, surpris d'autant plus de Shakespeare, qu'il a lu dans le précédent numéro un article sur Moréas.

Je désire être suivi par ce lecteur-là aussi : je m'explique. Il faut qu'il reconnaisse que pour être moins simple que lui, peut-être, je ne suis pas moins logique.

Voici la ligne suivie dans la critique des Marges, depuis le commencement.

Convaincu de la supériorité de l'art français, on combat d'abord le romantisme pour ce qu'il offre de contraire à notre esprit, aux traditions profondes de notre littérature, et parce que, artificiel, ce n'est pas là du beau et grand art. Au mouvement romantique, on oppose Gérard de Nerval, qui sut, pendant l'époqueromantique, demeurer classique. Cependant, on ne méconnaissait pas les sincères du romantisme, on ne s'aveuglait pas sur tout ce que le sentiment romantique, s'il est profond, s'il est vrai, peut apporter de nouveau et de précieux à notre art : on parla donc de l'autre romantisme (du vrai), d'un autre romantique que nous pouvons ainier : Maurice Barrés. Et toute la pensée littéraire des Marges est déjà, dès le début, dès le troisième numéro, exprimée, Amour de l'art français, de la forme française, de la construction française — en même temps : préconisation de toute inspiration profonde et sincère, de toute source pouvant apporter une eau neuve, un rafraîchissement, une vivification à l'art français. Aussi a-t-on pu ensuite, sans contradiction, écrire ce que l'on a écrit sur Claudel et Thomas Hardy — et sur Moréas et Tristan Bernard.

Quand on indique Claudel, quand on indique Thoma.s Hardy, Shakespeare, c'est qu'on voit les dangers d'une renais-

sance classique, qui sont froideur et sécheresse, c'est qu'on voit tous les gens creux, tous les gens secs et les faux artistes accueillir trop bien l'art pau^Tement français ( '< Ah ! l'Ilede-France ! "), qui permet de faire prendre au public naïf le vide pour de la sobriété.

On montre des étrangers, ou un Français excessivement émouvant, pour dire que, tout de même, il faut mettre quelque chose dans ses vers ou dans sa prose, et que, tout de même, il faut avoir un peu de cœur et d'imagination pour écrire de bons romans ou de beaux poèmes.

Se montrer très raisonnable, et habile à répéter ce qu'on a entendu dire,nesufrit pas... 11 faut être Français, parfait ! mais un Français n'est pas sans aucune parenté avec ses voisins. Il n'est pas un phénomène spontané, tombé du ciel surjm petit coin de la terre, et ne pouvant communiquer ni avec ce qui est à sa droite, ni avec ce qui est à sa gauche. Au Nord il prend l'émotion profonde, au Midi la forme. Comme il se trouve au milieu, il a le sens de la mesure, et il équilibre Nord et Midi. ]\Iais que son équilibre menace de se rompre au profit de la forme, ne doit-on pas lui indiquer le nord ? — de même que si le contraire se produit (Romantisme) il faudra parler du midi, dire : notre culture classique, les latins, les grecs...

Pour nous résumer, voici : Nous croyons que la conclusion du xix^ siècle sera le mariage du réalisme et du romantisme, — le romantisme signifiant émotion ; nous croyons qu'on arrivera à une reproduction très émue, très pleine, de la réahté. L'expression de la vie intense : voilà à quoi tend l'art moderne. Nous avons l'impression de vivre, comme au xvi^ siècle, sous une Renaissance, à une époque diverse, nombreuse, contrastée, magnifique. Aussi nos vrais maîtres ne sont-ils pas particulièrement ceux du xvii^ siècle — siècle bourgeois en somme — mais plutôt les admirables classiques, abondants, bouillants, superbes — peuple et artistes — du glorieux xvi^ siècle.

Maraes

C'est avec un vif regret que nous avons lu en décembre le faire part suivant :

La Direction de TErmitage a rhonneur de vous informer que la revue cessera de paraître à partir de janvier 1907.

Les Marges perdent là quelqu'un de leur famille. U Ermitage, en effet, était une revue d'a;/m?eM/'5, c'est-à-dire d'amant. de la littérature, de véritables gens de lettres. Les journalisteemploient généralement ce mot d'amateurs dans un sens péjoratif et pour diminuer ceux auxquels ils l'appliquent. Donnons-lui son vrai sens. Amateur!... On sait ce que contient d'amour raffiné le cœur d'un amateur de tulipes. Il n'y a qu'un amateur pour faire de l'art. Il n'y a qu'un amateur pour agir avec désintéressement. U Ermitage était une revue d'amateurs.

La disparition de V Ermitage nous attriste encore, parce qu'elle atteste encore le triomphe de cet américanisme que nous détestons. Si les Ermitage meurent, c'est que les Selecta, les Femina, les Je sais tout, vivent et triomphent. C'est que Ja Brute gagne.

La Brute gagne... J'y songeais en Hsant le roman de M. Binet-Valmer dont on a beaucoup parlé. M. Binet-Valmer a de la poigne, mettre sur pied un roman comme les Métèques, croyez-le, ce n'est pas commode. Mais, afin d'être lu, il a été dans l'obligation de faire un livre d'images, une sorte de cinématographe, un bouquin à coups de poings, d'où ce qui nous plaît particulièrement, à nous, les analj^ses du sentiment, les paysages, les petits coins, a dû être exclu. Et notez que M. Binet-Valmer a le talent qui lui permet de réussir tout cela comme le reste.

Pour le public d'aujourd'hui, il faut du roman qui ne soit plus du roman, mais du théâtre. Pif, paf, pouf ! Polichinelle ! des claques ! des coups de bâton ! et, s'il vous plaît, que cela aille vite ! et, s'il vous plaît, pas de réflexions à côté, pas d'arrêts, pas d'entr'actes !

Ah ! y Illustration ! qui pourra dire jamais tout le mal que VJllustration nous a fait. Que celui, quia inventé les suppléments-théâtre de V Illustration, so'd pour toujours maudit !

Il est béni par le public. Lire les pièces dont on parle tant. Cl les lir • à si peu de frais, lire ! ah ! lire enfin les pièces où il

n'y a pas de « longueurs", pas de descriptions, pas d'analyses, où l'on remue, tout simplement, où l'on ne réfléchit jamais, où l'on ne rêve jamais... le public ne veut plus lire que des pièces de théâtre.

De plus en plus nègre.

En lisant ces curieuses Lettres de Baudelaire qu'on vient de publier, j'ai fait une affreuse réflexion.

Dans une lettre, datée de 1862, adressée à Sainte-Beuve, Baudelaire, qui avait posé sa candidature à l'Académie, parle des démarches qu'il a déjà faites, et il écrit :

J'ci vu Lamartine, Patin, Viennet, Legouvé, de Vigny, Villemain {horreur !), Sandeàu.

« Villemain fhorreur !)... » en 1862. Eh bien, quarante années plus tôt, M. Villemain vivait déjà, était déjà de l'Académie française, et faisait déjà horreur aux artistes ! Dès 1824, en eiïet, Stendhal parlait avec effroi du « célèbre M. Villemain » !

Ah ! songer que tel cuistre, dont la niaiserie profonde nous désespère aujourd'hui, pourra, dans quarante ans, sévir encore. L'affreuse pensée !

Cet hiver, Ernest La Jeunesse a donné le Boulevard, un roman où l'on trouve, à côté de morceaux légèrement livresques, des scènes et des observations émouvantes. L'expression — le trait toujours cherché (souvent trouvé) — boulevardière est un peu démodée. N'importe. La Jeunesse est intéressant entre tous les écrivains jeunes d'aujourd'hui. Il a cru, il croit encore à la littérature. C'est un étrange personnage, sorti tout \\\^x\i\di\\CharlesDemamydie Goncourt.compo.sé de Couturat et de Nachette, et qui, extrait d'un livre, a pris pour un livre la vie. Voilà son erreur... Il ne croit pas que c'est arrivé, il ne croit pas qu'il est vrai lui-même, il se croit toujours dans Charles Demailly . D'ailleurs il a souffert, il comprend ceux qui souffrent. Et il blague, il fait des mots, intarissablement. Poliche, le Poliche du Napolitain.

Songeant aux Concourt, je pense à Jean Dolent. C'est un amoureux d'art, un écrivain délicat, tout finesse et douceur d'esprit. Amoureux d'art, il est sévère pour les méchants

peintres ; il a eu ce mot : « A des époques régulières, j'entends dire : On a récompensé tel peintre. — ■ Je n'entends jamais dire que l'on en ait puni. «

Il les punit dans le Cyclone. Il imagine qu'une catastrophe a démoli le Luxembourg. Hécatombe de tableaux : toutes les mauvaises toiles sont crevées : les passables sont éraflées, les meilleures sont sauvées. Et Jean Dolent sourit.

Les mots de celui qui a écrit Monstres ont parfois la coupe des légendes de Gavarni. Dolent descend de Gavarni par les Goncourt. Ce dessinateur a exercé sur les écrivains une curieuse influence. Tel livre de Goncourt est une suite de légendes à la Gavarni.

Mais Jean Dolent a grâce et jugement qui ne sont qu'à lui. Il semble d'un autre temps. Il est élégant. Il parle à mi-voix. Sa tournure de pensée est subtile et charme. Et ses livres, pour qui savoure, sont doués d'une vie singulière, [s]

N° 12. Avril iço8.

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