VOUS-VOUS-É-TES-TROM-PÉ
L'opinion qui a prévalu, en effet, auprès des gens de goùt, sur l'auteur de Rhadamiste, sur Crébillon le père, ce n'est pas du tout que c'est un poète tragique de premier rang, mais bien que c'est un plat versificateur qui a écrit des choses illisibles. Et pour son fils. l'auteur du Sapho, «un juste oubli » n'a pas du tout " fini par faire justice de ses compositions licencieuses >'. Crébillon le fils, au contraire, reste l'un de nos psychologues les plus surprenants.
Oui, monsieur Amanton.
Pour vous, Crébillon le père, le tragique, était sérieux, Crébillon le fils, le romancier, ne l'était pas. Vous pensiez, avec naïveté, que les gens solennels sont profonds, et que les gens qui ne sont point solennels sont futiles.
C.-X. Amanton. hélas ! cette naïveté-là n'est pas morte avec vous !
M. Monselet, lui, n'aime pas les gens solennels. Il les raille volontiers. D'Hippolyte Rolle, du Constitutionnel, l'ennemi le plus terrible de Victor Hugo : « Un magistrat qui se sait regardé n'aurait pas donné plus d'importance à sa démarche et à son port de tète. On sentait quelqu'un qui croyait à sa cravate ■> dit M. Monselet.
Son livre De A à Z {{), portraits contemporains (portraits est un peu ambitieux : ce ne sont que des notes rapides motivées par r« actualité » ; parle-t-on d'un auteur, M. Monselet fouille ses tiroirs ou sa mémoire, il en tire aussitôt quelque souvenir...) son li\Te De A à Z n'est pas ennuyeux.
On a dit de M. Monselet qu'il était le premier des écrivains de petits journaux. C'est un curieux, un chercheur, assez rat de bibliothèque. Ce qui quelquefois le porte à s'intéresser à des choses qui ne sont pas très intéressantes. Et il n'a pas le goût extrêmement sur. Il sent un peu le caveau. Il est superficiel. — Mais il a une qualité qui éclipse tous ses défauts : il adore la littérature.
Comme il adore la littérature, il déteste et les gens solennels, ceux qui croient à leur cravate, et les pédants et pet-de-loups, il déteste Joseph Prudhomme et Royer-Collard. Son petit article sur M. le comte Armand de Pontmartin m'amuse. M. de Pontmartin est comte — Monselet, libéral — , M. de Pontmartin est solennel, et M. de Pontmartin avait parlé de la cuisine sans respect. Triple aubaine ! Ah ! ce M. Armand de Pontmartin ! Ah ! ce M. Armand de Pontmartin ! Ah ! Ah ! Ah ! ... L'article est gai, et Monselet le termine ainsi, accablant de dédain pour cette redingote qui n'avait pas d'appétit :
« Fi ! que cela sent son petit esprit de sous-préfecture ! »
De Monselet à Colnet, du fondateur de VAlnianach gourmand à l'auteur de VArt de dîner en ville, il n'y a pas grand chemin à faire. VArt de dîner en ville, à Vusage des gens de lettres, poème en quatre chants, contient plusieurs traits spirituels, non moins spirituels que le titre. Mais ce que j'aime surtout dans mon exemplaire (2), c'est le « salmis de vers et de prose », anecdotes sur les gourmands et plaisanteries sur Montmaur, qui a été mis à la suite du poème.
Montmaur disait à table à des bavards :
« — Ah ! messieurs, un peu de silence, on ne sait ce qu'on mange ! »
Quelqu'un lui demanda ce qu'il fallait faire pour se bien porter :
(d) G. Charpentier et 0% 4888, (2) Librairie Jannet, 1853.
' — Trois choses, répondit-ii : bien manger, bien manger et encore bien manger ! »
Et quand on lui demandait s'il faut se marier ou non, il répondait :
'« — Oui, parce qu'on fait festin. Non. parce que c'est prendre une femme qui mange tout le reste de sa vie la moitié du dîner. >
J'ai de la tendresse pour ce Gargantua convaincu.
Mais nous voilà venus sur la terre du sourire. Je ne pourrais alors mieux terminer cette rapide revue des livres que par telles définitions concises empruntées au Petit Bottin des Lettres et des Arts (1) :
Daudet (Alphonse) :
Exportation.
Mariéton (Paul) :
Jeune homme doux, mais fatigant. Félibre de naissance.
Meyer. Voir Arthur.
SuLLY-PrUD HOMME.
Académicien honnête et studieux.
Theuriet (André).
Garde champêtre.
^Marges
Lisez-vous Comœdia ? Moi, tous les jours. C'est bien intéressant.
Une édition nouvelle des Liaisons Dangereuses a paru récemment. L'éditeur a confié le soin d'écrire la préface à un disciple de Laclos : M. Pierre Sales.
Ah ! ces éditeurs littéraires !
(i) Librairie Parisienne, 188G.
Une distinction méritée.
Nous apprenons avec plaisir que notre confrère, ^,l^^^ Marcelle Tinayre, l'écrivain bien connu, vient d'être décorée des palmes académiques, [t]
Cette année, l'Académie Goncourt a. par extraordinaire, mal donné son prix. M. Moselly a du talent. Mais il n'a pas cette sorte de talent qu'entendait soutenir Goncourt. (.4 la hardiesse !)
L'Académie Goncourt n'a une raison d'être que par opposition à l'Académie Française. Si, comme celle des Quarante, elle appuie des talents de professeur, il tombe sous le sens qu'elle est absurde.
A propos de prix, Maurice Le Blond a exprimé dans r.4Mrore une idée qui mérite de faire du chemin. Il voudrait que le prix Nobel fût attribué à Verhaeren.
Les critiques critiqués.
« Je pense qu'en général les critiques font de la politique... Pour se donner de l'importance. Os rompent des lances en l'honneur de groupes artistiques dont ils louent indistinctement tous les membres, hommes de talent et médiocrités. Ils agissent exactement comme leurs confrères, les journalistes politiques, qui soutiennent avec autant de vigueur les honnêtes gens et les gredins de leur parti.
"... II est rare que les critiques aient le courage d'une opinion originale. Ils attendent que tel de leurs confrères, particulièrement hardi, ait dit son mot. Alors ils se hasardent... » (Auguste Rodin, Revue du l^'" novembre.)
M. Ernest Gaubert est un ennemi de l'Espéranto. Il a publié la Sottise espérantiste. Mais M. Félicien de Ménil est un ami de l'Espéranto, il a publié une Réponse.
Le dernier mot, toutefois, reste pour moi à M. Paul Moncousin :
Avec des grelots, dit la belle Je vous dans'rai l'esperantelle.
Quoiqu'je sois encore d'moiselle Je m'charge de vous divertir.
Il est une langue nouvelle C'est l'espéranto qu'on l'appelle Moi j'ai trouvé l'esperantelle
Vous verrez ça Ah ! Quel plaisir !
Ce n'est pas le D^ Zamenhof, c'est M. Paul Moneousin qui est l'auteur de VEsperantelle.
A nos Lecteurs
Ce douzième numéro clôt la deuxième série des Marges. Et il se trouve quau cours de ces douze numéros, peu à peu, nous avons exprimé toutes nos idées littéraires. Qui s'y intéresse et les veut connaître n'a quà examiner V ensemble de ce recueil.
Le continuer pourrait donc paraître inutile. Il est inutile de se répéter. Mieux vaut peut-être se prouver autrement, en essayant, par exemple, de donner une justificatioji formelle de sa pensée.
Il nous reste à remercier nos lecteurs de la charmante façon dont ils nous ont soutenu, depuis plus de quatre années que parut le premier numéro des Marges. Ce n'est point sans une petite émotion que nous nous accomplissons... Est-ce là cependant un adieu absolu ? Nul ne connaît Vavenir. Et il est possible, après tout, quhin four ou Vautre, plus tard, il nous plaise de reprendre cette publication sous un aspect différent. (1)
(1) Depuis cette note, les Marges ont en effet reiiaru ■>"!-. une nouvelle forme : avec des collaborateurs.