A QUINZE
Drôle. . .
Paul-Louis, quelque peu clerc, écoute leurs récits, recueille leurs propos, sentences, dits notables, quil couche par écrit et en fait ces articles, sans y rien sous-entendre. Il ne faut point chercher ici tant de finesse. Nous nommons par leur nom les choses et les gens. Quand nous disons un chou, des citrouilles, un concombre, ce n'est point de la cour, des grands que nous parlons. Si Gros Pierre bat sa femme, nous n'' irons pas écrire : le bruit courait hier que M. de G... P... ; ou, dans certains salons, on se dit à l'oreille... yous contons bonnement, comme on conte chez nous, et plaignons Vembarras de nos pauvres confrères.
Encore une ballade de Paul Fort !... allez- vous penser. Eh non ! cela est de Paul-Louis Courier, {b)
a,b,. . . Ces lettres entre parenthèses renvoient à des notes inédites placées à la fin du volume.
Nouvelle pour les poètes qui ne lisent pas les journaux et qui ne vont point sur la Rive Droite :
Leurs Majestés la Reine et le Roi d'Italie ont passé récemment quelques jours à Paris.
On dit que FAcadémie des Goncourt va se décider à décerner son prix, ce prix qui jusqu'à présent apparaît comme la principale raison d'être de cette compagnie, — d'ailleurs choisie. M, Huysmans, le directeur, ne nous a pas l'air d'y apporter beaucoup de bonne volonté : est-ce que la seule idée d'encourager un jeune écrivain de talent jetterait cet excellent chrétien hors de lui ? Les journaux le montrent bien grincheux !... Espérons que son estomac va se rétablir.
Il paraît que Charles-Louis Philippe, duquel il avait été question pour le prix, et qui le méritait, sera écarté, sous prétexte que le Père Perdrùc n'a pas été publié en 1903. Et il y a compétition entre Force ennemie de John-Antoine Xau, et la Ville Lumière de Camille Mauclair. Mais il nous semble que le Prix Goncourt a pour objet de récompenser un jeune romancier et de l'engager à écrire encore des romans : peut-être alors qu'on ne peut guère l'attribuer à M. Mauclair.
Léon Gozlan, qui d'ailleurs fut un chroniqueur aimable, a écrit sur Balzac qu'il approcha de fort près, deux livres de souvenirs où il y a un peu de tout, des anecdotes intéressantes et d'autres insignifiantes, mais contées d'une façon assez inattendue. Je citerai ces phrases qu'on trouve dans sa préface et qui sont d'un style Joseph Prud'homme si achevé, qu'elle réjouiront Loyson-Bridet :
« Ceux-ci dégrossiront sa statue, lui donneront les proportions qu'elle doit avoir à côté des statues de Molière, de Cervantes, de Richardson et de Walter Scott ; ils la mettront enfin, avec le levier du temps, en équilibre parfait sur le socle de Vopinion...»
« Nous Croulons savoir... ses manières cfètre et d'agir, au jnilieu cfun monde dont il foulait la boue avant d'y répandre r électrique lumière de sa renommée... »
Enfin, la dernière :
(< Balzac, avons-nous dit quelque part, n''est pas un homme c'est une mer. D'autres vous diront les bords majestueux de cet océan et son effroyable profondeur. . . »
Puisque nous sommes sur ce chapitre, une phrase de ce journal invraisemblable qui, s'il fallait dénombrer à ses lecteur toutes les fautes que ses rédacteurs commettent chaque jour contre la langue et le bon sens les occuperait au moins d'une façon utile pour eux et pour lui-même (c), nous a récemment délectés.
La voici :
« Une fille publique, Marie Keischwig, née dans une roulotte, grandie dans le vice et tombée dans le crime, venait s'échouer hier sur les bancs de la Cour d'assises... »
Naître dans une roulotte, grandir dans le vice, tomber dans le crime ; s'échouer sur les bancs de la Cour d'assises. La malheureuse !...
On a un peu reproché ces temps-ci à Mirbeau, d'avoir déclaré à un journaliste allemand, qu'auprès d'Isidore Lechat, Napoléon n'était qu'un imbécile. Mais il faut bien dire aux journalistes des choses qu'on ne leur ait encore jamais dites, — sinon à quoi bon leur parler ?
Les saillies d'Octave Mirbeau, ses paradoxes, les exagérations et les folies de son esprit fougueux, effarouchent cette espèce de sottes gens qui ne peuvent comprendre le talent, que grave et drapé dans une redingote doctorale. Notre peuple le plus spirituel de la terre se méfie incroyablement de tous ceux qui possèdent réellement quelque fantaisie dans l'esprit. Balzac eut longtemps à souffrir de ceux qui ne le trouvaient pas « raisonnable ».
Le tour d'esprit de Mirbeau, sa façon de sentir excessive, son abondance de vie, ont empêché bien des gens de distinguer en lui le signe de la supériorité, son superbe tempérament littéraire. On ne commence guère à le reconnaître que depuis les Affaires sont les Affaires, tandis qu'à l'étranger, il y a
longtemps que l'auteur du Calvaire est mis à sa place : très haut. M. Semenofî écrivait dans le Mercure de France de septembre :
« L'apparition récente de la nouvelle pièce d'Octave Mirbeau servit à Tolstoï de prétexte, pour renouveler ses éloges enthousiastes à l'adresse de Fauteur de YAbbé Jules et du Calvaire. Pour Tolstoï, Octave Mirbeau est le plus grand écrivain français contemporain, et celui qui représente le mieux le génie séculaire de la France. »
Mirbeau professe pour le roman russe la plus enthousiaste admiration : comme on le voit le roman russe le lui rend bien.
M. Adolphe Brisson réclamait dans son feuilleton du Temps le remaniement du répertoire de la Comédie-Française — cela fut même l'origine de cet émouvant incident Le Bargy- Claretie qui passionna alors Paris et qui est totalement oublié aujourd'hui (il y a six semaines). — Si M. Brisson arrive à ses fins, nous indiquons une pièce délicieuse qu'il faut absolument que la Comédie-Française reprenne. C'est du dialogue à la Musset avant Musset, et cela nous donne l'impression du xviii^ siècle comme seul Crébillon fils (qui peint toutefois un autre milieu) nous la donna.
Cette pièce s'appelle le Cercle ou la Soirée à la mode, de Poinsinet.
Je sais bien — un comédien de la rue Richeheu m'en parlait l'autre jour — que le Cercle a été repris en 1887 avec un demi-succès : il n'y avait qu'un petit couplet de Berr qui produisît de l'effet, me disait mon interlocuteur, pour une pièce de trois quarts d'heure, vous savez, ce n'est pas assez...
Mais je suis convaincu que si la pièce n'a qu'à moitié réussi lors de la reprise d'il y a quinze ans, c'est qu'on n'a pas fait comprendre au public qii'elle était déhcieuse ; si on avait pris la peine de le préparer, le public se pâmait à chaque phrase.
Je sais que dans ce joli ouvrage, simple, spirituel et vivant, l'anecdote est mince, que chaque scène est intéressante pour elle-même, et qu'on n'attend pas impatiemment le dénouement : donc si le charme du détail échappe au spectateur, il n'a plus l'esprit attaché. Cependant remarquez qu'un couplet a porté ; il est dit par un petit abbé... Une