‹ Les Marges, 1903-1908Chapitre 6 sur 28 · STANCES · texte numérisé non relu

STANCES

Ce soir, que vous ayant seulette rencontrée, Pour guérir mon esprit, et le remettre en paix, J'eus de vous, sans effort, belle et divine Astrée, La première faveur que j'en receus jamais.

Que d'attraits, que d'appas vous rendaient adorables ! Que de traits, que de feux me vinrent enflâmer ! Je ne verray jamais rien qui soit tant aimable, Ny vous rien désormais qui puisse tant aimer.

Les charmes que l'amour en vos beautez recelle, Estoient plus que jamais puissans et dangereux, O Dieux ! qu'en ce moment mes yeux vous virent belle l Et que vos yeux aussi me virent amoureux.

La rose ne luit point d'une grâce pareille Lors que pleine d'amour elle rit au Soleil ; Et l'Orient n'a pas, quand l'Aube se réveille, La face si brillante et le teint si vermeil.

Cet objet qui pouvoit émouvoir une souche Jettant par tant d'appas le feu dans mon esprit,- Me fit prendre un baiser sur votre belle bouche, Mais, las ! ce fut plutost le baiser qui me prit !

Car il brûle en mes os, et va de veine en veine Portant le feu vengeur qui me va consumant. Jamais rien ne m'a fait endurer tant de peine Ny causé dans mon cœur tant de contentement.

Mon âme sur ma lèvre étoit lors toute entière Pour savourer le miel, qui sur la vôtre étoit : Mais en me retirant, elle resta derrière, Tant de ce doux plaisir Tamorce Farrêtoit.

S'égarant de ma bouche, elle entra dans la vôtre, Yvre de ce Nectar qui charmoit ma raison ; Et sans doute elle prit une porte pour l'autre, Et ne luy souvint plus quelle étoit sa maison.

Mes pleurs n'ont pu depuis fléchir cette infidelle, A quitter un séjour qu'elle trouva si doux ; Et je suis en langueur, sans repos et sans elle, Et sans moy-même aussi, lorsque je suis sans vous.

Elle ne peut laisser ce lieu tant désirable Ce beau Temple où l'Amour est de nous adoré : Pour entrer derechef en l'Enfer misérable Où le Ciel a voulu qu'elle ait tant enduré.

Mais vous, de ses désirs unique et belle Reine, Où cette âme se plaît comme en son Paradis ; Faites qu'elle retourne, et que la reprenne Sur ces même œillets, où lors je la perdis.

Je confesse ma faute, au lieu de la défendre : Et triste et repentant d'avoir trop entrepris, Le baiser que je pris, je suis prêt de le rendre. Et me rendez aussi ce que vous m'avez pris.

Mais non. puisque ce Dieu dont l'amorce m'enflâme, Veut bien que vous l'ayez, ne me le rendez point ; Mais souffrez que mon corps se rejoigne à mon âme. Et ne séparez pas ce que nature a joint.

Voiture.

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