MAURICE BARRÉS
De tout ce qui est écrit, je n'aime que ce qui est écrit avec son propre sang.
Ecris avec ton sang et tu apprendras que le sang est esprit.
Nietzsche .
Dans un précédent article (1), nous avons esquissé notre pensée sur le Romantisme, pour la rendre plus saisissable encore, nous allons repasser sur les principaux traits et en ajouter quelques-uns.
Ce qu'on entend par le mot Romantisme est complexe. Pour nous, il apparaît qu'il y eut trois sortes de romantiques (1) :
10 Les vrais romantiques, (exemple : de Vigny), qui sont restés en dehors du mouvement romantique ;
20 Les faux romantiques, (exemple : Hugo), qui ont organisé et exploité le mouvement romantique ;
30 Les classiques, (exemple : de Nerval), qui par admiration ou par affection pour Hugo se sont laissé enrôler par lui et ont participé au mouvement romantique, sans toutefois sacrifier eux-mêmes ni au vrai, ni au faux romantisme....
Ce que dans le Romantisme nous haïssons, c'est le faux romantisme.
A la venue de Victor Hugo, on observait en Europe, chez certains esprits d'éUte. une façon de sentir particuUère, propre à l'instant et causée par un ensemble de circonstances
(1) Un romantique que nous pouvons aimer : Gérard de Nerval, dans le premier numéro des Marges.
contemporaines : Chateaubriand, Sénancour, Byron portent témoignage de cet état d'esprit. Hugo, cela est apparent, ne le partageait à aucun degré ; cependant, critique pénétrant, il distingua tout ce qui y tenait et de nouveau et de poétique : il fut donc sombre, ses poèmes s'enveloppèrent de mélancolie, il donna la Tristesse dCOlympio. On demandait du spleen ; posant sa candidature au titre de grand poète, il inscrivit le spleen à son programme ; — et de là la poésie « romantique ».
Et Victor Hugo demeure à jamais haïssable, et en dépit de toute l'admiration que nous sentons pour lui, nous le haïssons, à cause de son influence. Parce que, avec lui, après lui, d'autres sont venus, d'autres qui n'avaient pas le prestige d'une virtuosité prodigieuse et qui ont répété : « Voilà, voilà ce qu'il faut faire ; du Romantisme. » Ah ! faux romantiques, vous vous êtes emparé de tout l'extérieur, du « pittoresque » de l'âme romantique pour en forger de la littérature, et vous nous avez donné un très mauvais exemple et de très mauvais conseils, ceux de l'insincérité, du mensonge, du factice et de la convention... Quand, en Art, il n'y a rien qui vaille que le sincère.
Nous voilà donc entendu sur le Romantisme que nous réprouvons. Si nous avons loué Gérard de Nerval c'est, mêlé à cette troupe de simulateurs, d'être resté vrai, et, bien qu'affiché romantique, de n'avoir pas fait le romantique, quand de cœur il ne l'était pas.
Exposons maintenant ce que nous aimons dans le Romantisme.
Nous aimons le vrai romantisme, les poètes qui ont chanté leur souffrance parce qu'ils souffraient. Musset pleurant comme une femme parce qu'il avait besoin de pleurer ainsi, Vigny avec sa douleur magnifique, le pur Lamartine, et enfin Byron, leplus sombre, le plus profond et le plus majestueux des poètes.
On condamne le Romantisme parce qu'il n'est point sain. Mais son manque de santé procède directement de l'état de l'Europe à l'époque où il a paru : en France surtout, il a été favorisé par la situation morale de la patrie, {Confession d'un enfant du siècle. — Vigny : Journal). Que nous fait qu'il soit
malsaiiî, s'il est « vrai » ? D'autres époques produiront une littérature saine, — et du moins avec le Romantisme, le domaine de l'esprit humain se sera augmenté de l'expression de sentiments nouveaux. Car il convient de considérer la littérature comme une collection des sentiments humains, et de se féhciter de tout ce qui enrichit celle-ci.
Que chaque époque donne ses artistes. Reprocherez-vous au xviiie siècle son élégante corruption ? Sans lui cependant, et sans le Romantisme ensuite, comme la vie serait moins complètement représentée en littérature !
On a adressé au Romantisme un autre reproche auquel il faudrait aussi répondre, c'est M. Brunetière qui le formula avec le plus d'autorité : on a blâmé la poésie romantique d'être personnelle. La poésie, a-t-on soutenu, doit être impersonnelle. Nous venons d'écrire qu'en art, il n'y a que le sincère qui vaille. C'est un grief de forme que M. Brunetière fait aux romantiques ; mettre je ou il est en effet de peu d'importance ; l'important, c'est que, je ou il, celui qui parle soit vivant. Quand Musset se met en scène, ou Byron, on ne doit pas penser : j'ai Musset, j'ai Byron devant les yeux, mais : j'ai devant mon cœur un cœur humain. On est fort mal venu ici à invoquer la discrétion, et les poètes qui disent : « J'ai la pudeur de garder mes larmes pour moi « sont des poètes qui ne pleurent pas. Car le poète, quand il chante, se considère comme n'étant plus lui-même, il est une âme impersonnelle, et choisie parce que, mieux que les autres, elle sait rire ou pleurer tout haut (1).
Maintenant on comprend peut-être pourquoi j'ai désigné et Gérard de Nerval et Maurice Barrés comme des romantiques que nous pouvons aimer. Nous 'aimerons en ces deux écrivains deux romantismes différents, tous les deux très loin du Romantisme de façade : celui de Gérard de Nerval qui consiste, nous l'avons vu, en s'appelant romantique, à
(1) Leconte de Lisle déclare : <i II y a dans l'aveu public des angoisses du cœur et de ses voluptés non moins amères, une vanité et une profanation gratuite. » Point de vue d'homme du monde. Mais n'est pas poète-créateur celui qui, ayant vivement senti, résiste au besoin d'exprimer ce qu'il a senti. Le créateur sait que ce n'est qu'ayant été ému qu'il créera vraiment « Ecris avec du sang. »
demeurer classique, et celui de Barrés lequel, au contraire, consiste à éprouver le sentiment romantique et à l'exprimer.
Qu'est-ce donc au juste que le sentiment romantique ?
Le Romantisme a été la littérature de la noblesse du commencement du siècle. Le sentiment romantique n'est autre que le sentiment de tristesse qui régnait alors sur les meilleures âmes de la classe noble ; (tous les grands romantiques sont de naissance noble : de Sénancour, de Chateaubriand, de Vigny, de Musset). La classe, déclassée par la Révolution et par l'Empire, fut conduite au mécontentement et au désespoir, une caste vaincue : n'oublions pas que Sénancour a perdu sa très grosse fortune sous la Révolution, que Chateaubriand a émigré à Londres et donné des leçons, qu'au collège, le jeune Alfred de Vigny, à la question : " tu as un de, es-tu noble ? » répondant : oui, était frappé. — Une remarque : Hugo, fils du général Hugo, Comte de l'Empire, se trouvait au contraire de la classe triomphante : il n'a point ces raisons de tristesse.
A cette cause du sentiment romantique, on doit ajouter le lourd héritage de scepticisme du xviii^ siècle, tous les germes d'athéisme que la rude lutte entamée par les encyclopédistes contre les idées pieuses avait forcément déposés dans les consciences. Etre battu et en même temps privé de tout espoir, il faut avouer qu'il y a là de quoi pousser quelques cris déchirants... Ceux qui ne possédaient pas l'esprit léger, le don d'accommodation ont crié ; des sensibilités torturées se sont développées. Il s'est présenté à tous un même voile de souffrance, — avec sa souffrance particulière, sa manière à soi d'être blessé par la vie, chacun l'a drapé à sa mode.
Nous n'étudierons pas, dans chaque romantique, les nuances de la souffrance romantique, ce qui nous mènerait loin. Mais nous analyserons rapidement celle de Byron, laquelle étant la plus généralement humaine, et, à cause de l'âme puissante et de l'art du poète, la plus émouvante, nous apparaît typique.
Les origines du romantisme de lord Byron sont, bien entendu, différentes, sur ce point, de celles du romantisme des Français nobles. En Angleterre, la haute classe n'avait connu ni Terreur, ni exil ; elle conservait toujours la prépon-
dérance. Le mécontentement de Byron n'était pas lié à celui d'une société, il lui éta^t personnel et causé par les circonstances de sa propre vie. Lord Byron naquit boiteux ; cette infirmité a exercé sur la formation première de son caractère l'influence la plus désolante : elle blessa à chaque instant son amour propre, lui donnant le sentiment d'une disgrâce imméritée. Or, dès qu'il écrivit, comme il se montrait vrai, la pudibonde Albion se choqua. Et le poète, s'étant marié après une vie dissipée, puis s'étant séparé de sa femme, la société se mit à le combattre comme un objet de scandale. La façon dont Byron se vit alors traité, lui fut infiniment sensible ; et la tristesse, qui était entrée dans son cœur avec les premiers rayons de la vie, se développa, s'accrut, ingénieuse et profonde comme son esprit même. I lavait des raisons de souffrir, il sut leur communiquer le plus de force possible et les rattacher à toutes souffrances.
Il faut, dans Child Harold, examiner l'affreux aspect de cette grande âme. Son fond est comme une plage immense de sable noir. Child Harold, quittant sa patrie, s'en écarte sans regrets, car il ne s'y sent aimé de personne : il envie son page, son serviteur, lesquels pleurent la maison et les parents dont ils s'éloignent. « Ma douleur la plus profonde, dit-il, est de n'avoir rien à pleurer. » Pour un cœur tendre, vivre sans affection est affreux. Byron, misanthrope, à la fois exagère la haine et diminue l'affection qu'on lui porte. Car il a ce malheur d'être né infiniment pénétrant : tous les bons sentiments qui l'entourent, il les analyse, les démonte et, découvrant en eux soit de l'intérêt, soit de l'insuffisance, ne peut plus s'en satisfaire. Et bientôt il ne le peut plus, même s'ils sont tous sincères ! car il a trop compris le mécanisme des cœurs, et il en arrive à ne plus attacher de prix aux sentiments, discernant tout ce qu'ils comportent d'inconscience et de non choix. Terrible conséquence de la pénétration ! Ah ! il ne faut pas regarder au fond : « La coupe enchantée de la vie ne mousse que sur les bords. » Le poète est atteint, on le voit, d'une maladie morale épouvantable. A un besoin infini de se donner, il joint une sécheresse intense, inséparable de trop de pénétration. Il mène alors une vie affreuse.
« L'ennui désenchante tout ce qu'il entend et tout ce qu'il voit. » Où aller ? Que désirer ? Il sait que lorsqu'on obtient une chose désirée, elle ne vous est plus rien ; — d'au-
tre part, si l'on n'obtient pas ce que l'on désire, on est malheureux également :
« C'est une bien ancienne vérité que l'expérience confirme, et ceux qui en sont le plus convaincus sont ceux qui en gémissent le plus : Quand on a conquis ce que tous désirent, cela ne paraît pas valoir ce qu'il en a coûté. La disparition de la jeunesse, la dégradation de l'âme, la perte de l'honneur, voilà ce qui reste une fois la passion satisfaite. Cependant, si, par un bienfait cruel, le destin trompe nos jeunes espérances, c'est une blessure qui s'envenime et dont le cœur ne guérit pas. »
Byron est donc dévoré par une effrayante affection de l'âme et, ce qui est affreux, il en possède, comme de toutes choses, la parfaite conscience, il la connaît, il sait à quelle cause elle se rattache, et qu'elle est inguérissable.
« Je me nourris de fruits amers sans accuser le destin », pronionce-t-il.
Mais alors qu'espérer ? que tenter ? Rien. Cela est vain. Et continuer à vivre avec sa souffrance :
« Malgré la nue orageuse qui cache le soleil, il fait jour encore : de même le cœur se brise, mais tout brisé qu'il est il continue à vivre. »
Un autre romantique, Sénancour, l'auteur d'Obermann, ce livre désolant, s'écrie, d'une âme également déçue :
« On s'effraie de n'avoir plus d'illusions, on se demande avec quoi l'on remplira ses jours. C'est une erreur : il ne s'agit pas d'occuper son cœur, mais de parvenir à le distraire sans l'égarer ; et quand l'espérance n'est plus, il nous reste pour arriver jusqu'à la fin, un peu de curiosité et quelques habitudes. »
Qui, dans les lettres contemporaines, comprendrait aussi profondément que Maurice Barrés cette citation ?
J'ai de l'émotion en écrivant ces mots ; ils présentent, je le sens, quelque sens cruel, peut-être ils vont toucher un maître qui m'est cher, aviver son mal. Cependant s'il a livré au public le fond de son cœur désolé, c'est le devoir du critique d'essayer de le regarder du plus près et de l'analyser.
Maurice Barrés est une des âmes les plus blessées d'aujourd'hui. En examinant ses li\Tes desentiment.nous allons voir qu'on peut sans excès rapprocher son nom de celui de B}Ton. Nous prendrons ses li\Tes de sentiment, parce que c'est en eux qu'il s'est mis tout entier, — lui avec sa vie intérieure, — et qu'il nous passionne.
Si cette âme nous captive autant, c'est qu'elle se trouve sans seconde dans la littérature présente. Il veille en elle une douleur sans fond, et cela ne se rencontre plus guère dans un temps où chacun s'applique surtout à prendre la vie ou très légèrement ou très froidement.
Du sentiment constant de la vanité de tout, s'est formée cette douleur. Ecoutons le poète. Ici il invoque le « bâillement universel, l'aveu d'impuissance, l'a quoi bon qui fait le dernier mot de toutes les activités ». Ailleurs il nous montre que nous morts : « seules pleurent deux ou trois personnes impuissantes et bientôt elles-mêmes balayées, pour qu'il en soit de nous et de notre petit clan exactement comme si nous n'avions pas existé. » — Plus loin : « ... Sur les branchages les bêtes de l'air chantent leurs plumes sèches, leur bonne digestion et leur confiance insensée dans la vie », inscrit -il.
Nul jamais n'a cru moins que lui à la vie ; de son vide, personne n'a souffert davantage... Mais, d'où vient un tel pessimisme ? Barrés en attribue l'origine à sa fréquentation, trop jeune, des poètes. Dans l'étude sur Stanislas de Guaita, lequel fut son ami d'enfance et de jeunesse, il raconte la violente impression que les poètes lui firent quand il avait dix-huit ans, mais, dit-il,
« un être en formation, s'il se soumet à cette action constante et presque monotone de leur génie, verra forcément leurs thèmes se mêler à sa substance. L'indifférence de la nature aux joies et aux souffrances de l'humanité, notre incapacité de diriger notre destin, la vanité des succès et des échecs devant la fosse terminale, voilà quelques-uns de leurs principes et. chevillés à notre âme, transformés en sensibilité, ils nous prédisposent à l'impuissance. »
Cependant d'autres jeunes gens ont été, à l'âge de l'adolescence, touchés profondément par les poètes, et ils ^'en sont pas restés marqués ; les années ont chassé peu à peu le poison, ils ont retrouvé l'équilibre. Pour que les thèmes des poètes passent de la vie intérieure du jeune homme dans celle de l'homme, il faut que celui-ci y soit réellement prédisposé. Nous pensons que la tristesse à laquelle les poètes ont amené l'auteur d'Un amateur d'âmes était innée, l'ont-ils éveillée, ils ne l'ont pas créée. A la place de cette lecture, d'autres circonstances sans doute eussent provoqué la même tristesse. Elle était inhérente à la nature de Barrés.
Quoi qu'il en soit, innée ou non, Barrés donne d'elle la formule parfaite dans cette phrase qu'il applique à Guaita r « Je sais qu'il fut un philosophe, — si, comme je le crois, la philosophie, c'est, devant la vie, le sentiment et Vobsession de Vuniversel, et devant la mort, l'acceptation. »
L'obsession de l'universel, voilà le mal qui ronge Maurice Barrés. Sentir l'universel, c'est déjà se sentir de peu. Mais exagérez l'universel, qu'il vous obsède, et vous vous diminuez encore. Alors la valeur de soi, de sa propre vie et de ses efforts faiblissent, on acquiert tout le sentiment de sa vanité, on disparaît à ses propres yeux. Voilà précisément le mal du créateur de Bérénice. 11 découvre toute la vanité de la vie et toute celle de l'homme. Il voit notre petitesse infinie dans l'univers ; et constamment il pense : à quoi bon ?
Maurice Barrés est désolant. « Il n'est pas d'œuvre mieux capable de mortellement désespérer une âme attentive et sensible que l'œuvre de Barrés ;>, disait naguère M. Beaunier. Lisez la Mort de Venise (1).
Après les Fleurs du Mal, il n'y a plus que deux partis à prendre : ou se brûler la cervelle ou se faire chrétien, écrivait Barbey d'Aurevilly ; après ses pages sur Venise, on pourrait présenter à Barrés la même formule ; elles pourraient d'ailleurs s'intituler, elles, les Fleurs de la Mort. — Mais aujourd'hui on ne se brûle plus la cervelle et on ne se fait plus chrétien , Barrés n'aura donc recours ni à l'une ni à l'autre de ces conclusions. Depuis longtemps déjà d'ailleurs, il s'est cherché un remède. Son remède selon lui tient dans sa raison et c'est à elle qu'il recourt constamment contre sa sensibilité ; c'est avec celle-là et contre ceUe-ci qu'il a établi le cul.te du moi, et plus tard son nationalisme.
(i) Ce livre de gémissemenls (A. Beaunier).
Car de l'obsession de l'universel est issue toute l'œuvre de Barrés. Le culte du moi c'est une tentative pour croire à soimême, pour donner de l'importance au moi, c'est un essai de combattre par l'intelligence le sentiment du néant de soi, un effort pour se rendre visible le relatif.
Son nationalisme également il l'a élaboré pour se rattacher à la vie. Remarquez avec quel soin il veut fortifier en lui des attaches, des points de contact ; par le nationalisme il combat son intolérable sentiment de la solitude.
Il est très curieux qu'une telle source d'impuissance soit ouverte au cœur de l'homme le plus énergique et précisément le moins fait pour se laisser vaincre par elle. Le manque de croyance en la vie a donné, au contraire, à celui-là, des raisons de vivre ; il a entamé une lutte avec lui-même pour se convertir ; et cet homme rongé par un mal qui abattrait n'importe qui, est admirable de vie et de production. N'est-il pas bon ici de rappeler la merveilleuse organisation des romantiques, aptes à tout et capables avec leur souffrance ou à cause d'elle, de mener une vie très active? Byron a prononcé plusieurs discours à la Chambre des Lords ; c'est comme général qu'il est mort à Missolonghi. Citons Chateaubriand, Benjamin Constant.
Maurice Barrés, pour échapper à lui-même, se déploie de toutes parts. Il croit pouvoir trouver le bonheur dans l'action, ou du moins l'illusion du bonheur ; mais il est trop clairvoyant pour, après un peu d'excitation, y distinguer bientôt autre chose que du vide. L'année dernière, quand il vit lui échapper ce siège de député pour lequel il s'était agité au point de se faire croire à lui-même qu'il le désirait passionnément, j'avais envie de lui écrire :
« Ne vous désolez pas, de grâce. Si vous aviez été élu, vous seriez déjà malheureux ; car ce n'était point être élu que vous vouliez, mais de la passion, et puisque vous en avez eue... Votre mandat vous aurait dégoûté aussitôt que vous l'auriez tenu, et c'était quelque chose de moins à désirer. Vous allez vous sentir heureux de ne pas l'avoir, en considérant tout ce que vous y gagnez. Ainsi vous ne changerez pas de vie, et pourtant vous en aurez changé, puisque l'événement vous aura renouvelé, qu'il aura servi à vous déplacer et à vous faire tout voir d'un nouveau point de vue. Ne
croyez pas toutefois, je vous prie, que je me félicite de votre échec à la Chambre : vous auriez prononcé là de très beaux discours — mais vous écrirez de très beaux livres. Je n'y perds ni ne gagne, mais vous non plus, peut-être... »
Et cependant... Barrés n'y perd-il pas ? Ne perd-il rien à mener la calme vie des idées, qui laisse tout à fait seul avec soi-même ?... J'ai été amené à me demander si cette vie n'était pas funeste à son bonheur. Il y a dans toute son existence une si évidente hésitation... L'auteur de VEnneyni des lois semble mal se décider ; certes, il sait bien qu'en suivant la route intellectuelle il fera des découvertes, mais d'autre part il se demande peut-être si elles seront suffisantes à le calmer.
Si le mal de Maurice Barrés venait de ce qu'il n'ahmente pas assez son âme ardente, j'en serais peu surpris: elle se dévore dans l'inaction, et il se peut qu'une existence contemplative lui soit contraire. En choisissant la vie de pensée, qui n'apporte pas de résultats réels, de résultats qu'on puisse tenir serrés dans sa main ou entre ses bras, qui sait si ce Lorrain fin, mais vigoureux et réaliste, ne s'est pas égaré. Son mal est né de là peut-être. Je pense au violent Benvenuto qui, réduit à l'inaction, devint mystique. Le mal de Barrés, qui voit net, vient peut-être de rêver parfois. Est-il bien, au fond, un rêveur ?.,, Nous rejoindrons ici Lord Byron :
« Pour les âmes actives, le repos c'est l'enfer. Il y a un feu de l'âme qui, une fois allumé, ne peut plus s'éteindre, il lui faut des destinées aventureuses, il ne se lasse que du repos : fièvre intérieure fatale à tous ceux qu'elle dévore. »
Maurice Barrés, malgré ses efforts, une volonté constante, l'appjication de sa robuste intelligence, n'est pas venu à bout de son désespoir. Il laisse donc vivre en lui deux hommes différents et même ennemis, tantôt se tournant vers l'un, et tantôt vers l'autre.
Mais, n'ayant pu détacher de lui sa tristesse, il s'est mis à l'aimer passionnément. Il ne saurait plus se passer d'elle, et il s'est déterminé à tirer d'elle tous ses plaisirs. C'est quand il la possède qu'il se sent lui le plus complètement, qu'il se voit disposé à dire les paroles que lui seul peut dire. Aussi comme il la chérit ! « Je m'abandonne avec jouissance à la
plus stérile mélancolie », dit-il. Il recherche donc tout ce qui correspond à cet état qu'il aime, il s'en va vers les ruines, vers la mort et se complaît dans leur contemplation.
« Les magnificences des grandes époques vénitiennes ont moins de pointes pour nous toucher au vif que les mouvements d'une ville, quand sa désagrégation libère des beautés et d'imprévues harmonies que contenaient ses premières perfections. » Ainsi, tout à la mort, il s'attache, dans une chose vivante, à découvrir la beauté qu'elle présentera ruinée. Et l'on ne sait plus ici si cet amour de la mort ne se confond pas avec un très puissant amour de la vie.
Cependant, il y a là une jouissance que ne connaissaient pas les Romantiques. Ceci est proprement moderne, et c'«st Baudelaire qui le premier l'a apporté. L'auteur de la Mort de Venise ressent une grande volupté devant la mort ; il savoure le poison dont elle assaisonne la vie, elle lui est excellente, avec un plaisir livide il hume les relents du cimetière qu'apporte le vent sous les cyprès balancés ; l'agonie vénitienne, la fièvre des marais, les palais qui se ruinent, il a chanté tout cela avec des mots profonds d'amant. 11 jouit de sentir la mort glisser entre les pierres disjointes de la pauvre petite Eglise de Sainte-Alvise, et vraiment il y a de la sensualité dans la façon dont il parle du soleil et de l'humidité se combattant qui, un jour, viendront à bout d'elle. L'odeur de la décomposition éveille en lui une abondante vie sentimentale, il la recherche soigneusement.
Mais c'est contre ce goût qu'il lutte, quand il redevient l'autre homme, celui qui, pour un fils qu'il désire préserver de la tragique vie intérieure qui est la sienne, écrit les Amitiés françaises. Ah ! son enfant ! le sauver du doute, lui donner la foi en la vie ! Barrés écrit pour lui un chant de confiance. Mais pourquoi faut-il que vienne s'y glisser cette phrase :
« La vie n'a pas de sens. Je crois même que chaque jour elle devient plus absurde. Se soumettre à toutes les illusions et les connaître très nettement comme illusoires, voilà notre rôle. Toujours désirer, et savoir que notre désir que tout nourrit ne s'apaise de rien ! De quelque point qu'on les considère, l'univers ^t notre existence sont des tumultes insensés. »
« Tout mépriser » » « Tout désirer ! » ont dit à ce beau romantique les danseuses qui tournant, tandis qu'il rêve sur la lagune, lui expliquaient sa souffrance. Je crois qu'elles auraient pu chuchoter les mêmes mots à Toreille de Lord Bvron.
La pudeur
Quand Pierre entra dans Fatelier de son ami, le modèle tenait la pose. C'était une grande fille, qui avait un joli ventre et des seins charmants. L'arrivée du visiteur ne la troubla point ; superbement nue, elle resta debout sur la selle, indifrente et sans un geste.
Mais Pierre sortit un peu. Il fit le tour du jardin. Puis il rentra. La femme, se rhabillant, était en corset. Pierre la regarda : alors, touchée dans sa pudeur, elle rougit.
^Marges
Les frères Margueritte, ayant pensé qu'il serait excellent d'envoyer à l'école de Rome, avec les artistes qui y vont chaque année, quelques jeunes écrivains, cette idée fut généralement mal accueilhe, et mal accueillie par, entre autres, de jeunes écrivains : M. Ernest Charles soutint qu'il fallait se bien garder d'encourager les débutants, et M. Maurice Le Blond, critiquant à ce propos la multiplication des distinctions et des prix littéraires, dit plaisamment : « Nous aurons demain le prix Claudine pour la meilleure pornographie, le prix Fernand Gregh pour le pastiche le mieux réussi, et le prix Félicien Champsaur pour la réclame la plus ingénieuse. » Là-dessus VOccident s'éleva contre -< le goût du lucre » que tant de faveurs variées n'allaient pas manquer de donner aux littérateurs nouveaux. j^
Cependant a-t-on raison de désapprouver ces tentatives pour rendre moins pénible à quelques-uns la rude carrière des lettres? — Certes, on peut regretter que tant de bonne
volonté ne soit pas toujours unie à plus de discernement. On peut, par exemple, déplorer que M. Sully-Prudhomme, ayant formé le grand dessein de découvrir chaque année un poète ait eu recours, pour ce généreux objet, à la Société précisément la moins compétente. On peut aussi se demander à quelle espèce appartiendraient les jeunes écrivains que. sur l'initiative des frères Margueritte, on enverrait à Rome. C'est sans doute l'Ecole Normale et la Sorbonne qui les désigneraient ? et ils devraient, n'est-ce pas ? faire parvenir tous les ans au ministre un discours latin... Tout cela évidemment est assez ridicule et concerne mal la littérature. — Mais c'est la mauvaise application de ces efforts qu'il faut blâmer, et non leur principe. Si les prix atteignaient leur but, c'est-à-dire si chaque fois ils allaient à un authentique poète, à un vrai romancier, à un artiste enfin, ils seraient excellents. Ah ! il faudrait les bénir s'ils apportaient un peu de soleil à des isolés, dont la vie est sombre.
Quelques prix bien distribués.... Bien distribués ! Bon ! voilà que nous rêvons encore !
L'Etat enverra-t-il à Rome de jeunes écrivains, je me permettrai modestement de lui en indiquer un. Il mérite tous les encouragements, c'est un jeune homme du talent le plus certain, et de l'avenir duquel quiconque sait lire ne peut douter. Une histoire assez fâcheuse vient malheurement d'attirer l'attention sur lui. Il est vrai que c'est grâce à cet histoire que l'on a pu connaître ses dons. Et je vois mal, en somme, pourquoi elle arrêterait l'Etat qui cherchera évidemment avant tout des débutants susceptibles de lui faire honneur un jour. Ce jeune homme du plus grand talent s'appelle Robert GreuHng. Il a fait l'autre fois devant la Cour d'Assises de la Seine un récit de suicide d'une jeune fille qui est tout simplement admirable. C'est vrai, et d'une sobriété !... tout y est et rien de trop. Lisez le morceau. En voici toujours quelques lignes :
« Tu ne veux pas ? Je t'aime » me dit-elle. J'ouvris la porte.
A ce moment, je vis une de ses mains en Vair, f entendis un coup, je vis du sang sur son col. Je criai : « Oh ! » Un second
coup retentit. Puis j"" entendis la chute de son corps, puis celle du revolver.. . J^ ouvris. « Madame vient de se tuer ! » criai- je, et je courus. On me regardait comme un fou. Je descendis. En bas, je vis un cocher, ^i. Madame vient de se tuer, lui dis-je. — Il faut aller au commissaire, me dit-il. » // m'y eminena. On jny garda.
Je ne compris que lorsque M. Boucard arriva, qu'on m'accusait de îneurtre... Je n'avais pas une goûte de sang sur moi.
Voilà ceux qu'il faut envoyer à Rome. Ce garçon-là, soutenu, deviendrait un de nos premiers romanciers. .
M. Lugné Poe et les classiques.
« N'est-il pas écrit chez un de nos classiques: 'Tout est dit et Von vient trop tard depuis plus de dix mille ans que le monde existe » écrivait l'autre jour M. Lugné Poe.
Eh bien ! non, cher M. Lugné Poe, et sans doute vous en serez étonné — mais ce classique-là ( et pourquoi donc ne l'avoir pas nommé ?) ne s'est pas exprimé tout à fait ainsi.
M. Antoine et ses auteurs.
Parmi les réponses à une enquête sur le théâtre de demain qu'a publiée la Grande Revue, on en peut lire une de M. Antoine, qui est réellement inattendue. M. Antoine, d'ailleurs, n'y dit pas ce que sera le théâtre de demain, mais ce que sont, d'après lui, les auteurs d'aujourd'hui. Le ton est superbe, et le style.
« Avec une parfaite inconscience Georges de Porto- Riche a composé presque un chef-d'œuvre, en nous faisant aimer cette adorable Amoureuse. Pourquoi, hélas ! le dénouement en gâte-t-il la pureté ? On était en droit d'espérer beaucoup de cet auteur loyal ; il se perd, avec le Passé, dans de vaines psychologies cérébrales (?)...
'( Donnay ? Un délicieux artiste. Mais il est resté l'artiste charmant du Chat noir qui n'est pas ressuscité. Evidemment, je ne nie pas les qualités de ses pièces. Amants soulève des coins (?) de mœurs intéressants. Donnay sacrifie désormais à l'actualité. Ze Retour de Jérusalem exprime la valeur d'un beau geste de polémique. Passons...
Puis, jugés avec un pareil détachement, de très haut, du ciel de théâtre, où, dieu, rasé, trône M. Antoine, défilent Hervieu, Mirbeau, Rostand, Descaves, de Curel, Lavedan, etc. Une perle ou plusieurs à chaque ligne.
Mais comment M. Antoine n'a-t-il pas senti le ridicule du ton qu'il adoptait, et sa double inconvenance ?
Une autre enquête bien amusante : celle de la Revue sur les enfants prodiges. La Reçue a posé à un certain nombre de gens de lettres, de science, d'art et de pohtique cette question : Etiez-vous un enfant prodige?... D'abord, en passant, remarquons l'interrogation, le choix en est admirable. Etiezvous un enfant prodige ? cela sous-entend : vous qui êtes un homme prodige... Aucune question ne pouvait être plus flatteuse, aucune par conséquent ne pouvait provoquer plus de cabotinage, déterminer plus d'accès de grosse et naïve vanité, amener plus de poses divertissantes pour la galerie...
Lisez donc cela ; vous y verrez : d'abord M. H. Harduin (traiter le bonhomme Harduin d'homme prodige, voilà déjà une idée drôle) M. H. Harduin déclarer :
Mon plus lointain souvenir est celui-ci : un vieux monsieur disant à ma mère : « On a plus de plaisir à causer avec ce petit garçon qu'avec bien des grandes personnes. » Je devais avoir six ou sept ans.
Puis M. d'Estournelles de Constant qui lui ne fut pas un enfant prodige, mais un jeuue homme prodige :
Ainsi, dit-il, à Nîmes, V impression fut si forte que Vhôtelier ne voulut pas me laisser payer, déclarant que mon passage lui porterait bonheur.
Ensuite un phénomène : Raynaldo Hahn :
T avais, dès Vâge d'un an, montré pour la musique un goût prononcé et scandais en balbutiant quelques notes d'un air de Rigoietto. A deux ans et demi, fe me couchais par terre et m'égayais ou m'attristais parfois jusqu'aux larmes, d'après le sentiment de la musique que j'entendais. A trois a?is, je m'enfuis du salon, un jour qu'un ami de mes parents chantait une romance à la mode, parce que je trouvais qu'il chantait faux.
Mais qui dépasse tout, qui vous renversera, c'est le peintre Rafaelli ; des quatre pages absolument déhrantes qu'il a
écrites là, nous ne détacherons, faute de place, et avec regret, que la fin :
Aujourd'hui que fai pu m'affinner tour à tour peintre, illustrateur, chanteur, compositeur de musique, littérateur, graveur, conférencier, sculpteur, acteur, inventeur, je peux dire que j'ai eu peu de mérite à faire tout cela... Je n'ai eu qu'à suivre mes désirs du jour.
Je vais dire comment je suis devenu un inventeur.
En novembre 1901, /e mariai ma fille unique. J'éprouvai le chagrin quun père éprouve lorsqu'il voit son unique enfant partir de sa maison. Que faire pour guérir cette tristesse terrible à laquelle je ne pouvais échapper? Je résolus, pour me soigner, d'entreprendre des choses difficiles. . . — Mais quoi ? — Eh bien ! je travaillerais pour les sciences !
Je fis venir trois fois la semaine de jeunes savants auxquels je demandai de me parler physique, chimie, mécanique, électricité. Je ne comprenais pas un traître mot à ce qu'ils me disaient. Mais cependant, je pressentais certains points faibles dans tout ce qu'on me disait ainsi.
Et je résolus de donner U7i corps à toutes ces choses.
Eh bien ! dans l'espace de deux mois, ayant dirigé mon esprit nettement sur certains de ces points... j'ai fait vingt-deux inventions !
Aussitôt que j'aurai un peu de temps de libre, je les réaliserai. Et l'on verra que j'ai su, de ma tristesse de père, faire sortir des résultats importants pour tous ! »
On parlait jadis des baïonnettes intelligentes. C'était une question de savoir si la baïonnette devait être intelligente ou ne pas l'être. Nous avons à présent les obus intelligents, intelligents et conscients :
« Les obus tombaient sur les glaces et ne se donnaient même pas la peine d'éclater, écœurés eux-mêmes par r inutilité de leur besogne. »
C'est le stratège de l'Écho de Paris, un M. Danthesse, qui a trouvé celle-là.
Qui eut dit que le Temps donnerait jamais dans le néologisme ?
Eh bien ! nous en sommes là !
Dans le Temps le Bulletin de l'Etranger, daté : Paris, 12 mars, contenait cette phrase que nous copions soigneusement :
En Vahsence de M. Franz Kossuth, son suppléant, M. Koloman Thaly, historien très patriote, a adjuré les partis de renoncer à une guerre intestine suicidale.
Suicidai ! oui : suicidai, vous avez bien lu.
Pas fameux.
Dans la livraison de mars du Mercure de France un article de Rémy de Gourmont sur la Rhétorique, à propos des livres de M. Albalat, « M. Albalat, pour qui regratter les syllabes constitue presque tout le génie, manifeste pour Stendhal une douce pitié : Il n'y a peut-être pas dans son œuvre, nous dit-il, une page qui soit tout à fait digne d'être imprimée »... Et M. Albalat corrige Stendhal et récrit des pages de Stendhal. . .
Remy de Gourmont conclut excellemment : « Stendhal, le mauvais écrivain est tout de même un grand écrivain ; voilà le fait contre lequel se brisent toutes les rhétoriques. Casanova, bien plus mauvais écrivain encore, est lui aussi un grand représentant des passions humaines ; et j'y ajouterais volontiers Restif et quelques autres physiciens de la vie. Mauvais écrivains, non ; c'est mauvais rhétoriciens qu'il faut dire, ce qui est bien différent. »
Condillac, dans son Art d'Ecrire, qui est sans rapports avec ÏArt d'Ecrire en vingt Leçons, de M. Albalat, disait : « Ces grammairiens savent si une chose a été dite ou non ; mais ils paraissent ignorer que ce qui n'a pas été dit, peut se dire. Assujettis à des règles qu'ils nesauraient fixer, et souvent en contradiction avec eux-mêmes, ils voient d'un jour à l'autre le succès des tours, contre lesquels ils se sont récriés ; et ils reçoivent enfin la loi de l'usage qu'ils appellent bizarre. Cependant l'usage n'est pas aussi peu fondé en raison qu'ils prétendent ; il s'établit d'après ce qu'on sent, et le sentiment est bien plus sûr que les règles des grammairiens. Si Racine
avait toujours écouté de pareils critiques, il n'aurait pas enrichi la langue de quantité de nouveaux tours. Il a dit :
Je t'aimais inconstant, qu'aurais-je fait fidèle ?
Et un habile grammairien remarque que cette ellipse est trop forte. Il avoue cependant qu'on la peut pardonner à un poète de l'âge de Racine : mais il ne conseillerait pas à un jeune homme de hasarder un pareil tour. »
N° 4. Juillet iç)04.
COMPARAISON DE LA VIE RUSTIQUE ET DES VILLES (i)
Cette comparaison n'est fort mal aysée à faire à l'amateur de sagesse, car tous les biens et advantages sont presque d'un costé, spirituels et corporels, liberté, sagesse, innocence, santé, plaisir. Aux champs, l'esprit est bien plus libre et à soy : es villes, les personnes, les affaires siennes et d'autruy, les querelles, visites, devis, entretiens, combien desrobentils de temps ! Amici jures temporis. Combien de troubles apportent-ils, de destournemens, de desbauches ! Les villes sont prisons mesmes aux esprits, comme les cages aux oyseaux et aux bestes. Ce feu céleste qui est en nous ne veust point estre enfermé, il ayme l'air, les champs ; dont Columelle dict que la vie champestre est parente de la sagesse, consanguinea, laquelle ne peut estre sans les belles et libres pensées et méditations. Or est-il difficile de les avoir et nourrir parmy le tracas et tabut des villes. Puis la vie rustique est bien plus nette, innocente et simple ; es villes les vices sont en foule et ne se sentent point ; ils passent et se fourrent partout pesle-mesle ; l'usage, le regard, le reconstre si fréquent et contagieux en est cause. Pour le plaisir et santé, tout le ciel estendu apparoist ; le soleil, l'air, les eaux et tous les élémens sont libres, exposés et ouverts de toutes parts, nous soubsrient : la terre se monstre tout à descouvert, ses fruicts sont devant nos yeux : tout cela n'est poinct es villes, en la presse des maisons, tellement que vivre aux villes, c'est estre au monde banny et forclos du monde, Dadvantage la vie champestre est toute en exercice, en action qui ayguise l'appétit, entretient la santé, endurcit et fortifie le corps. Ce qui est à la recommandation des villes, est l'utilité, ou privée, c'est la part des marchands et artisans : ou pubhcque, au maniement de laquelle sont appelés peu de gens : et anciennement on les tiroit de la vie rustique, et y retournoient ayans achevé
leur charge.
Charron.
(4) Laquelle est forl bonne à lire en cette époque-ci, où la plupart songent à partir aux champs.
Notes sur la Littérature
(Le roman)
Il se passe aujourd'hui quelque chose de singulier : le littérateur n'aime plus la littérature. La lune de miel fmie, plus d'un mari ne peut plus supporter la solitude avec sa femme, alors tous les deux sortent, ils cherchent compagnie : il faut éviter un tête à tête devenu intolérable. De même l'écrivain d'aujourd'hui : il ne peut plus rester seul avec la littérature. Il prend un tiers, la politique, la thèse, l'histoire : son art tout seul l'ennuie.
Anatole France fait de la pohtique. M.Bourget de la sociologie. M, Paul Adam fait du roman-histoire. Et les Margueritte aussi. Ces derniers, dans un roman de quatre volumes, ont raconté l'histoire de la dernière guerre. « Ainsi, il nous paraît possible, disent-ils, d'intéresser plus de Français que nous ne l'eussions pu en nous livrant à Tétude stricte des documents. >; {Alors, c'est encore, et toutefois, du roman ?) Mais M. Gaston Deschamps ayant porté sur le compte du roman précisément, certaines paroles de Thiers, ils s'écrient : « Cela n'est pas du roman, nous nous sommes conformés strictement à notre devoir d'historien.» {Non, cest de Vhistoire).
Sans doute que les frères Margueritte ont pensé : « Il convient à présent d'être utile. Un roman n'est pas utile, l'histoire l'est : écrivons Thistoire. Mais nous sommes romanciers : écrivons l'histoire sous forme de roman. »
Certes on ne peut méconnaître le grand effort qu'une composition comme Une Epoque a coûté, mais ne s'élèverat-on pas enfin contre la singulière disposition contemporaine à accommoder le roman à toutes les sauces ! Aujourd'hui or
se sert du roman pour apprendre au public l'histoire, demain on emploiera le roman pour enseigner à celui-ci la géographie. Il est fâcheux de voir le mouvement romantique, puis le mouvement naturaliste, le puissant travail de création du xix^ siècle aboutir à une pareille conception. Quand on considère un de ces « romans», où les personnages ne prononcent pas un mot dont on ne puisse contrôler l'exactitude dans des archives, on pense forcément à ce médecin italien qui a inventé un procédé merveilleux pour conserver les morts : les corps gardent toute leur souplesse, leur aspect ; vos parents, préparés par lui, sont tels qu'ils étaient, vivants : rien d'eux n'a changé. Si ! cependant ; — ils sont morts.
Gustave Kahn, à ce propos, récemment a bien dit : « Ce n'est point assez que dans ces livres, l'histoire parle, décrive, commente. Il faudrait que le poète fasse voir... Si le roman historique ou le livre d'histoire romanesque veulent \ivre, il faut qu'ils acceptent cet élément d'art : la vision. »
C'est l'évidence même. Pour qu'un roman en soit un, il y faut de la "création. Mais, en créant, vous arrangez l'histoire. Donc, ce genre double, le roman-histoire, ne peut pas être, les lois des deux genres se contredisant.
Confusion ! Flaubert enseignait : Etudions le document humain dans la vie, sur la vie... Or des romanciers oublient les conditions de leur art au point d'en arriver à délaisser le document humain pour le document écrit, à peindre, non plus d'après nature, mais d'après la nature, observée par d'autres, sur témoignages, ils jouent ainsi le rôle proprement des historiens. (Un peintre qui ferait un tableau sur les croquis d'un autre !) Voit-on l'erreur ? Leur travail ne nécessite plus le génie créateur du romancier, mais l'esprit critique de l'historien. Donc, ou bien ils n'ont plus la force d'observer directement la vie et de créer, ou bien ils sont égarés par un sophisme.
Le sophisme que voici :
On veut à présent que la littérature soit « utile ».
A la vérité, on ne sait plus ce que c'est que la littérature.
Le gros public, ne possédant point de culture littéraire, ignore pourquoi il doit lire, comment lire peut lui être bon, et les écrivains, tout le monde l'étant, ignorent pourquoi ils doivent écrire, comment écrire peut être bon. Les uns et les autres ne comprennent plus que toute l'utilité de la littérature est de polir les esprits. Ils ne savent pas que rien n'est plus délicieux qu'un esprit fm, orné et poli, que c'est là le produit le plus cher et le plus rare, et encore qu'une nation n'a de prestige et d'éclat dans le monde qu'autant qu'elle possède beaucoup de ces esprits-là.
Mais de quel endroit tout cela nous vient-il ?
Depuis une dizaine d'années, la population des romanciers s'est renouvelée. Et, à présent, il est loisible d'observer que rarement ce sont des personnes douées particulièrement pour le roman qui en écrivent. Si, dans les romans, on fait de l'économie politique, de la sociologie, de l'histoire, de la médecine, de l'architecture, et généralement de tout, excepté du roman, c'est que, le plus souvent, ce sont des militaires, des ingénieurs des agronomes, des pharmaciens et, généralement, de tout excepté des romanciers, qui les composent. Quand, pour produire un mauvais avocat ou un mauvais médecin, il n'y a en effet que l'école de Droit et l'Ecole de Médecine, pour faire un mauvais écrivain, il y a cent écoles. On parle toujours de Normale et de la Sorbonne, mais Polytechnique, Centrale, les Mines, Navale, Saint-Cyr, Grignon, mènent indistinctement à la littérature.
Et tant d'hommes, ce n'était pas encore assez ! toutes les femmes se mettre à écrire... Les femmes, pour nous, seront toujours charmantes. Mais Rachilde, en souriant : « Si quelquefois les femmes aiment les poètes, il n'y a encore que les hommes pour savoir aimer la poésie. » Nous en voudrons donc à M™e de Noailles du talent qu'elle possède, car son sexe tout entier va être persuadé qu'il en a.
Avec cela, les agrégés qui jadis s'occupaient dans le journalisme ou dans la critique, aujourd'hui qu'il n'y a presque plus de critique ni de journalisme, ont versé dans le roman. Ils pensèrent que l'observation des caractères et des mœurs, le roman, et, plus précisément, le roman naturaliste, l'étude
du document humain, était une étude comme une autre. Ils avaient, pour des œu\Tes de bibliographie, étudié des documents écrits, ils ne doutèrent pas que l'étude de la vie ne fût de même nature.
(L'envers, on le voit, de la confusion des Margueritte).
Or, n'étant point né romancier, tout ce monde se trouva bientôt fort embarrassé. Des sentiments, des passions, qu'est-ce que c'est ? Faire un roman avec ça !.. . On chercha alors autre chose à raconter en trois cents pages. L'histoire, la médecine, la philosophie, les idées sociales, et, exactement, toutes les matières inscrites aux programmes des différentes écoles, bons sujets songea-t-on... Etant donné une œuvre littéraire à composer, y insérer le moins possible de littérature, voilà quel était le problème. Il a été admirablement résolu. Pièces et romans à thèses, roman-histoire, roman médical, roman social, etc., ont vite abondé.
Cependant, il fallait feindre et justifier le métier auquel on s'adonnait sous le nom de Littérature, il fallait inventer quelque bon sophisme. On a ressuscité celui de l'art social, de l'artiste citoyen, de la littérature utile... Avec des mines de bons apôtres, et la main sur le cœur, on a prêché cela. On est adroit, on a su entraîner même de braves artistes, lesquels n'apercevant pas la ficelle, ne jurent plus que par l'art social et font sans s'en^douter, le jeu de leurs meilleurs ennemis.
Tout cela pourtant serait encore d'assez maigre importance, si dans un tel gâchis, on n'était enfin parvenu à anéantir l'idée qu'il y a des romanciers, des moralistes, des poètes, des historiens, et à établir à la place celle-ci qu'il n'y a que des hommes de lettres, lesquels peuvent, tour à tour et à volonté, devenir romanciers, moralistes, poètes, historiens. On a abouti ainsi à une confusion des genres, avantageuse à qui n'a point de dons, préjudiciable à qui en a, et laquelle, finalement, mène notre littérature à la décadence. C'est un malheur quand des romanciers font de l'histoire, et les historiens du roman.
Rien de plus mauvais augure pour une littérature que la confusion des genres, c'est un signe de fm prochaine. Confondre les genres, c'est en efïet, confondre les esprits qui sont au fond. Et mettez votre esprit à un travail pour lequel il n'est point fait, qu'obtiendrez-vous ? Une littérature est florissante, quand chacun occupe son vrai domaine.
On a toujours distingué deux esprits : l'esprit créateur et l'esprit critique, le premier qui recrée l'homme avec ses passions, ses sentiments, sa vie, le second qui observe, analyse, définit et compare; les deux confondus, une littérature tombe en décadence.
L'époque la plus belle de la nôtre fut au xvii^ siècle, parce que la distinction des genres était alors parfaite. Chaque auteur cultivait son champ, et celui-là seul, donnait tout ce que selon sa nature d'esprit il pouvait donner, n'empiétait point sur le voisin, et se développait lui-même le plus complètement. A la classe intellectuelle aussi, une stricte division du travail convient. Le xviii^ siècle, avec les encyclopédistes, a commencé le désordre : les gens de lettres uniTersels ont paru, Diderot, grand critique, romancier et auteur dramatique médiocre. Voltaire, esprit exquis, mauvais tragique. Au xix^ siècle, Hugo les continua, funeste, poussant par son exemple les gens de lettres à des prétentions ridicules : aucun genre qu'il n'ait abordé.
La confusion des genres n'a jamais été plus achevée qu'aujourd'hui. Aujourd'hui, non seulement tout le monde, sans don, écrit des romans, mais encore, au heu d'obéir aux lois du roman, on ne tient de celles-ci aucun compte, et on fait de lui un genre élastique et informe, dont chacun se sert à sa façon et qu'il assassine.
Aux périodes oùia confusion des genres sévit, on entend toujours une partie des écrivains exciter l'autre à faire de la littérature sociale, à revendiquer son droit d'exercer une action sociale, etc. Ce sont les esprits critiques qui veulent cependant créer, mais qui, naturellement, ne se sentent pas
à l'aise dans la création. Au commencement de ce siècle, M™^ de Staël invoque les arguments même qu'on nous administre aujourd'hui, les mêmes que M. Brunetière présentait l'autre jour à l'Académie. On les connaît : l'art tout court, l'Art est futile ; l'artiste est un mandarin... Cela dit, on conclut : Soyez utile ; soj^ez « social ».
Notre roman ne peut être sauvé, que si le romancier ferme l'oreille à ces appels de gens qui ne connaissent point son art, qui ignorent son étude, les difficultés de celle-ci, les sacrifices, l'attention, l'effort continu qu'elle exige. Ils répètent que cette étude, en réalité considérable, est insuffisante et incomplète !
Barrés a écrit à propos de La Tour : Il se préoccupe des pensées et des afïections de Tàme, car il voit combien elles modifient les physionomies, mais il n'a pas Vamour de l'âme. il ne s'émeut pas des passions qu'il épie.
Le romancier qui a l'amour de Tàme, qui s'émeut des passions qu'il épie, une vie exténuante est la sienne. Et quand M. Brunetière, inconsciemment, lance devant nos académiciens souriants et en bel uniforme, que < l'art qui n'est pas social est un art sans but • il fait bien hausser les épaules à ce romancier-là, lequel est le romancier, ou l'artiste créateur. L'art a pour but d'être de l'art, c'est-à-dire de faire soupirer, de faire rire, de faire rêver, de faire pleurer. Or ceci demande une observation de soi-même et des autres inouïe, passionnée et incessante, un sentiment de la vie aigu à en être douloureux. Non, M. Brunetière, Fart n'est pas un divertissement de mandarin ; un roman ou un poème seulement vrai, sans prêcherie ni thèse, est quelque chose de très important. Car c'est au prix de son propre bonheur qu'on parvient à reproduire exactement les mouvements du cœur humain.
Laissez donc d'abord les artistes à leur art. Avant de songer à autre chose, l'artiste doit penser premièrement à devenir dans son art le plus parfait qu'il peut être. C'est-à-dire arriver à posséder entièrement cet art, à ne plus voir, sentir, penser, qu'en artiste. Fin qui demande un travail puissant, toute une éducation particuhère, la consécration de sa vie. Quand il en sera là, alors l'artiste pourra penser à être un
citoyen. Cependant celui-là, je crois, ne sera jamais un touche-à-tout, ni un fort en thèse.
Il est bon de relire la page, que Maupassant a écrite dans sdL préface aux lettres de Flaubert à George Sand :
« Les romanciers ont pour principal motif d'observation et de description les passions humaines, bonnes on mauvaises. Ils n'ont pas mission pour moraliser, ni pour flageller, ni pour enseigner. Tout livre à tendances cesse d'être un livre d'artiste.
« L'écrivain regarde, tâche de pénétrer les âmes et les cœurs, de comprendre leurs dessous, leurs penchants honteux oumagnanimes, toute la mécanique compliquée des mobiles humains. Il observe ainsi suivant son tempérament d'homme et sa conscience d'artiste. 11 cesse d'être consciencieux et artiste, s'il s'efforce systématiquement de glorifier l'humanité, de la farder, d'atténuer les passions qu'il juge déshonnêtes au profit des passions qu'il juge honnêtes.
« Tout acte, bon ou mauvais, n'a pour l'écrivain une importance que comme sujet à écrire, sans qu'aucune idée de bien ou de mal y puisse être attachée. Il vaut plus ou moins comme document littéraire, voilà tout.
« En dehors de la vérité observée avec bonne foi et exprimée avec talent, il n'y a rien qu'efforts impuissants de pions.»
Vie de Benvenuto Cellini
Florentin du XV I^ siècle.
Benvenuto Cellini, orfèvre et sculpteur très célèbre, naquit à Florence dans la nuit qui suivit le jour de la Toussaint, l'an 1500. Soixante et onze années après, quand il y mourut, il avait travaillé pour les papes Clément VIT et Paul III l'empereur Charles-Quint, le roi François F^, le duc Cosme F*" de Médicis, et il avait ciselé en bronze, argent et or nombre de vases, d'aiguières et de bassins, quantité de crucifix, calices et manches de poignard, ainsi que de sceaux et que de médailles ; en outre, il laissait plusieurs grandes et belles statues, telles que celles que l'on voit aujourd'hui encore sous la Loggia dei Lanzi. En même temps que sculpteur et orfèvTe,
LES MARGES yO
tour à tour musicien, spadassin et capitaine, Benvenuto Cellini -avait montré partout un cœur magnifique, prompt à la haine et à l'amour, aussi riche ^e vertus que de vices, et sachant être aussi bien fier que vaniteux, courageux que brutal, reconnaissant que vindicatif, religieux que corrompu.
Un médecin dit un jour en lui tâtant le pouls : ce n'est pas là le pouls d'un homme, mais celui d'un lion ou d'un dragon. . . Et en effet, depuis sa première heure jusqu'à sa dernière, le sang du Florentin ne cessa pas de bouillonner dans ses veines ; ayant toujours la fièvre, il apportait de la passion autant à sa besogne (ce qui lui permit de parfaire rapidement un si grand nombre d'ouvrages) qu'à ses sentiments (d'où vient .sa vie remplie comme celle de plusieurs hommes.) Son imagination, lui représentant toutes choses avec une vivacité extrême, dès qu'il avait entrepris un travail il n'avait point de cesse qu'il ne Feùt terminé, et s'il avait reçu la plus légère offense ne prenait nul repos qu'il ne se fût vengé... Tout ce qui lui arrivait était extraordinaire, parce que lui-même l'était. S'il tombait malade, il le devenait à mourir, et, au point que guéri, c'est qu'il était ressuscité. Quant à sa maladie, elle provenait d'un ver qui à la fin lui sortait du corps, et qui, couvert de taches vertes et rouges et vêtu de longs poils, ne ressemblait à aucun de ceux que les plus savants médecins avaient vus jusqu'alors.
Ni un duc, ni un roi, ni un pape n'en imposèrent jamais au Benvenuto. Il ne flattait pas et ne s'abaissait point. Il restait partout Benvenuto CelHni. Et si l'on venait à commettre à son égard quelqu'injustice, il ne pouvait plus l'oublier. Le pape, lui ayant retiré une charge qu'il lui avait confiée naguère, il se refusa à travailler dorénavant pour lui, et ni menaces, ni douceurs, ne purent le persuader d'achever un calice entrepris.
Ayant le verbe haut, comme il ne le descendait pas pour parler aux grands, il semait des ennemis puissants à chacun de ses pas. On empoisonnait pour lui l'oreille du prince, il était en butte à la médisance et aux calomnies, on intriguait pour le perdre. A Rome, deux fois il fut condamné à la mort. Mais il ne pouvait plier ; quand, après beaucoup d'efforts, sa situation était établie et son crédit certain, il n'hésitait pas à le ruiner en un instant et pour un mot.
/b LES MARGES
S'il était fier avec les grands, Benvenuto était intraitable avec ceux de son rang. Dès l'âge de seize ans, pour avoir pris part à une rixe, il avait été banni de Florence. Ensuite, pas d'année qu'il ne tue ou blesse grièvement un homme. A Rome, près de Torre Sanguigna il tue le meurtrier de son frère, Mafîeo ; dans la rue des Banchi, avec un petit poignard bien effilé, il tue son ennemi Pompeo lequel se croyait en sûreté au milieu d'un groupe de bravis ; à Sienne, d'un coup d'arquebuse, il tue un maître de poste qui refusait de lui rendre une paire d'étriers.
Il avait le sang si bouillant qu'à la plus petite injure, toute sa tête se troublait, et il lui fallait vengeance. Un soir qu'allant à Florence, il s'était arrêté pour passer la nuit dans une auberge, l'hôtelier voulut qu'il le payât avant de se coucher. Cellini refusant, l'autre exigea. Le Florentin ressentit de cet affront une colère telle qu'il ne pût fermer l'œil un instant : « Je passai toute la nuit, dit-il, à chercher un moyen de me venger. » D'abord il pensa à mettre le feu à la maison, puis à égorger quatre bons chevaux qui se trouvaient dans l'écurie. Enfin il s'arrêta à ce dernier parti : avec un couteau il déchiqueta son lit et troua ses draps ; alors, vengé, il se put remettre en route.
On lit dans ses Mémoires : " J'ai l'habitude de prendre le large en tournant le coin des rues » ; — ce qui fait infiniment rêver. A un autre endroit : « J'avais habitué mes ouvriers à porter une cotte de mailles à manches. » En vérité, c'était là un terrible orfèvre !
De temps en temps cependant, il se vante, il gasconne. Il raconte qu'une fois il a fait fuir douze hommes — Au siège de Rome il a tué le connétable de Bourbon, blessé le prince d'Orange, sauvé le Château...
Mais quand Cellini fait le fanfaron, c'est charmant, c'est avec une naïveté d'enfant. Il est, de la même manière, superstitieux, une maison qui s'écroule écrase un homme : cela était inévitable, son père l'avait prédit au malheureux. Et il croit aux nécromants, la nuit avec l'un d'eux il va au Colisée tracer des cercles magiques et invoquer les démons. — Sa piété est aussi jolie. Il se fait tailler un pourpoint de satin bleu pour suivre une procession, et à la suite d'une guérison qu'il croit miraculeuse, il cisèle un œil d'or pour le déposer en ex-voto dans une église.
Benvenuto Cellini possédait l'âme simple d'un soldat, haute d'un artiste. Cependant, étant trop passionné, il n'était point sentimental. Son esprit actif, tiré par des sujets divers, n'aurait pu s'immobiliser sur un seul point. Tout de suite il allait à l'extrême d'une passion, il la vidait d'un coup, pour aussitôt voler à une autre. Cellini n'a aimé — aimé — qu'une fois, et parce qu'alors il ne lui était plus permis d'agir : il était au cachot. C'est Dieu qu'il a aimé. Comme vivre sans passion lui était impossible, se trouvant seul et dans une cave obscure, il s'est passionné pour la seule idée qui là put être encore féconde, celle de Dieu.
Mais libre, hormis le travail et le combat, il ne cherchait que le plaisir. Même dans son adolescence, on ne lui vit point de crise de sentiment. Ce n"est pas un rêveur. De rêver il n'avait pas le temps, ses passions si violentes ne pouvaient être que brèves. Angelica la sicilienne lui demandant plus qu'il ne veut lui donner, bien qu'il eût commis pour elle mille extravagances, qu'il en fût fou, il s'en détache soudain et l'oubUe. — D'autre part il aimait avec une sensuahté, furieuse et raffinée aussi : car il a préféré, parce qu'elle était novice, la servante de la belle Faustina à Faustina elle-même. On l'accusa de sodomie, et, au fait, il parle de son apprenti Paulino avec une douceur infinie : u Tous ces traits, dit-il, s'épanouissaient d'un rire si pur et si gracieux que je ne m'étonne plus aucunement des folies des dieux au ciel, que nous trouvons consignées dans les livres des Grecs. Si Paulino eût vécu de leur temps, il leur en aurait fait faire de plus grandes encore. » Mais Benvenuto connut-il ce vice, ce ne fut que par accident. Ses enfants sont là présents pour l'attester. Il eut, à l'âge de quarante-quatre ans, son premier enfant naturel : « Autant que je m'en souvienne, Constanza fut le premier enfant que j'eus. » Autant que je m'en souvienne !... Par la suite, il en eut plusieurs autres.
Sensuel et vindicatif, Cellini faisait un singulier amant. Pendant son séjour en France, tandis qu'il se trouvait au service du roi François F^, il avait une maîtresse du nom de Catherine. Comme elle le trompait avec un de ses ouvriers, il le sut et voulut se venger. Voilà ce qu'il imagina :
L'épée à la main, avec des menaces effroyables, il força les deux traîtres au mariage. Et quand ils furent bien et dûment, par devant notaire, mariés, Cellini reprit Catherine^ et il jouissait d'elle avec bonheur se disant : Catherine est la femme légitime de Pagolo, il ne s'agit donc point là de cornes imaginaires,commecellesqueluiilme faisait quand elle était ma catin.
J'ai dit que Celhni eut de l'amour une fois et pour Dieu. C'est peut-être ce qui lui arriva de plus extraordinaire dans sa vie extraordinaire. Le pape Paul III, poussé par Pierre Luigi qu'on tenait pour son propre fils, avait voué à l'orfèvre une grande haine. On enferma celui-ci dans un cachot souterrain, comptant qu'il y mourrait. C'était un affreux réduit, ravagé par l'humidité, et où il n'entrait un peu de lumière qu'une heure et demie chaque jour. Là,' Cellini, misérable, malade, abandonné de tous, ne tomba pas au désespoir. Ayant quitté toute mondaine pensée, il se tourna vers Dieu. Et avec sa nature, si riche que, dans quelque sens que ce fût, elle trouvait toujours à dépenser énormément, il arriva vite au mysticisme d'un saint. Il passait patiemment le jour et la nuit dans les ténèbres, ne cessant de penser à Dieu et à la fragihté humaine. On lui avait donné une Bible, il la lisait pendant son heure de lumière. Bientôt il fut dans une exaltation continue, la journée entière il chantait des psaumes et des hymnes, célébrait les louanges du Seigneur.
Cependant ses ongles étaient devenus si longs qu'ils le faisaient cruellement souffrir. Ses dents tombaient. Mais il se familiarisait avec ses souffrances, et, en priant et chantant, il les oublait.
Puis il eut des visions. Il voyait le Père Eternel, le Christ, les anges, et leur parlait.
Or, rendu à la liberté, rapidement, le Cellini qui avait été touché par la grâce, redevint l'indomptable et violent CelHni. Quelle vie puissante pour pouvoir s'adapter ainsi à tout et se montrer partout supérieur !. . .
Le Florentin avait été une fois déjà emprisonné au château Saint-Ange. Il s'en était échappé, mais avec des difficultés pour triompher desquelles il lui fallut une énergie incroyable.
Il était enfermé dans la tour. Depuis longtemps il avait préparé ses draps en lanières solidement cousues. La nuit fixée pour l'évasion, ayant fourré dans son brodequin un grand poignard, il monte sur le toit, attache l'extrémité de ses draps à une brique saillante, prie Dieu de lui venir en aide et se met à descendre. Prenant pied, il se réjouit, mais il y avait un mur auquel il se s'attendait pas. Il parvient cependant au sommet et redescend, les mains en sang, là il tombe sur une sentinelle : il tire alors son poignard, et l'autre fuit. Or, une enceinte restait encore, en la franchissant péniblement, le fugitif chut et il s'évanouit. Revenant à lui, au petit jour, il se reconnut hors du château, mais sa jambe droite était brisée à trois doigts au-dessus du talon. Il se dirigea, à quatre pattes et le poignard aux dents, vers la porte de Rome. Dans Rome, d'énormes dogues se jetèrent sur lui et le mordirent. Il se défendit contre eux et continua à se traîner, mais il faisait jour, c'était dangereux, et au surplus Benvenuto n'en pouvait plus. Un porteur d'eau voulut bien le prendre sur son épaule et le porter un peu. Il parvint, enfm, à une maison amie. . .
L'énergie, c'est le trait principal de ce caractère puissant et forcené. Cellini est inabattable, invincible, il est impossible à désespérer. Ni les intrigues, ni les injustices, ni les malheurs ne viennent à bout de lui. Quand il était dans son cachot, mais avec Dieu, le gouverneur de la prison, en proie à la maladie, disait : « Je meurs, lui vit et triomphe. » Même dans un cachot, et réduit aux pires extrémités, Cellini triomphait.
0 Messer Benvenuto mourut dans le mois de février 1571. Il fut inhumé, avec une grande pompe funéraire, dans l'église de la Nunziata. Toute l'académie et la corporation des artistes assistèrent aux obsèques. Un religieux prononça l'oraison, funèbre à la louange de sa vie et de ses ouvrages. Le peuple s'efforçait de pénétrer dans la chapelle pour voir messer Benvenuto, lui jeter l'eau bénite et entendre son éloge. Tout cela fut fait avec un très grand appareil de cierges et de lumières. »
— Voilà, artistes d'aujourd'hui, la vie d'un artiste d'autrefois.
Marges
Réception, à l'Académie. ^
Dans une interview par M. Raoul Aubry, le Temps nous a montré M. Bazin surpris de son propre succès : « Il s'estime récompensé très au delà de sa valeur », rapporte-t-on. Làdessus il se pourrait que Faimable romancier ne fût pas tout seul de son avis.
M. Brunetière, d'ailleurs, au long de son discours, a lumineusement éclairci les causes de ce succès. Après Ma Tante Giron, le Journal des Débats demande à M. Bazin un roman, celui-ci, Une tache cV encre, paru, le Correspondant et la Revue des Deux-Mondes se jettent sur son auteur.
M. Bazin, comprenez-vous, est venu dans un temps de disette de romanciers « honnêtes ». {h) C'est surtout son genre, (encore qu'il ait un très joli talent de paysagiste) qui lui a valu son succès, le genre gnangnan. Feuillet, le genre le plus faux de tous, et dont nous nous trouvions enfin — après quelles luttes ! — débarrassés. La Revue des Deux-Mondes, le Journal des Débats, le Correspondant ont accueilli leur romancier, l'ont applaudi, l'ont poussé dans le monde :
Lorsque Bazin parait, le cercle de famille
Applaudit à grands cris ; son doux regard qui brille
Fait briller tous les yeux, ¥A les plus tristes fronts, les plus souillés peut-être, Se dérident soudain, à voir Bazin paraître
Innocent et joyeux.
Aperçoit-on cependant comme un succès de cette espèce est dangereux pour notre roman? M.Bazin fera des petits (/). L'énorme effort pour la vérité littéraire des Flaubert, des Concourt, des Maupassant, des Zola, se trouvera paralysé : c'est du moins ce qu'on espère. M. Brunetière, rompu à l'équivoque, voudrait donner l'essor à un faux naturalisme qui n'aurait du véritable que le nom, et qui, sous le masque de ce nom, (si l'on peut s'exprimer ainsi), reprendrait toutes les conquêtes du vrai naturalisme. Quelle revanche pouf VAntezola !
Heureusement que ça ne prend guère...
On a remarqué que, dans son discours, M. Brunetière avait été infiniment moins obligeant pour Flaubert que pour M. Bazin.
On a rappelé, à ce sujet, la réponse du père Ingres à certaine princesse, dont il peignait le portrait : « Vous aurez beau dire, mon cher maître, affirmait-elle péremptoirement, vous ne me ferez jamais aimer Raphaël ! '> Et Ingres, le nez sur sa toile, répondait d'une voix concluante : « Ça ne fait rien, madame, ça ne fait rien. »
Ce qu'on appelle avec pompe et inexactitude VArt Dramatique vient de se montrer tout nu : L'Art Dramatique est une industrie.
Certaines gens voulaient réaliser une sorte de trust des théâtres. Ce trust parut menaçant pour les intérêts matériels des auteurs. Ceux-ci se sont réunis et terriblement défendus. C'est qu'il n'est pas facile de léser les intérêts de MM. les auteurs dramatiques.
De leur assemblée est sortie, parmi d'autres choses, une querelle entre deux hommes de théâtre, laquelle permet de se composer de F «Art dramatique » une idée nette et définitive. L'un, qui était l'auteur du Calice, reprochait à l'autre, qui était l'auteur du Joujou, de s'être servi de ce calice pour établir ce joujou. L'autre répondit en raillant : << Un jour, à l'agence de la rue HippolypeLebas, je consultai le gros registre des recettes... En parcourant du doigt le quart d'une colonne, je pouvais retracer la carrière du Calice... Voilà, m'écriai-je intérieurement, Thomme qu'il faut plagier ! »
Belle réponse... Il en ressort qu'un auteur dramatique ne peut sentir aucune admiration pour une pièce qui n'a pas « fait d'argent » : il lui paraît absurde de supposer que l'idée de s'inspirer d'une telle pièce ait pu lui venir à l'esprit. Ah ! l'Art dramatique !...
M, Jean de Bonnefon fut toujours remarquable par son ton superbe et son style magnifique. En somme, on ne connaît guère de ses pages qui ne soient sublimes. Et nous savons tous, tous jusqu'à lui-même, son beau génie.
Récemment ce grand écrivain terminait ainsi un morceau sur le Colisée : « Le Colisée a servi aux effets lyriques de Duclos, de Gœthe, de Chateaubriand, de Byron, et de quelques autres moins importants. »
Certainement, M. de Bonnefon se rangeait parmi ces derniers. Mais c'est trop de modestie, et nous l'avons placé, nous,^ entre Chateaubriand et Byron.
On a beau dire, le Français aime les arts. Dans quel autre pays, verriez-vous, en temps d'élections, les candidats se recommander particulièrement auprès des électeurs, du nom des grands artistes de leur parenté ?... Ici cela se voit. Il y avait dans mon quartier un M. Vanucci. qui disait : « Vous m'élirez conseiller municipal, car je suis un descendant du Pérugin. »
Le concurrent de M. Vanucci, lequel était M. Massard, le directeur de la Patrie, sentit sans doute la force d'un tel argument dans un pays aussi artiste, car il fit descendre le Pérugin, c dans l'arène ». Il y eut plus d'une phrase exquise, et où le maître de Raphaël paraissait de façon inattendue, mais, entre toutes, nous avons retenu celle-ci : « M. Vanucci est un grossier personnage ; cependant le Pérugin, que nous sachions, n'était pas un homme mal élevé ! »
N» s. Octobre 11)04.