AVANT-PROPOS
Nous nous proposons (rjétudier Tancienne société franraise sous un aspect qui nous semble nouveau et instructif, dans un moment où elle nous apprend beaucoup sur elle-même : le moment où elle se marie. Quel est le caractère de ses mariages? Quelle part y ont la saine raison, le cœur, les convenances naturelles? Quelle part l'ambition, la vanité, l'intrigue, la cupidité? De quel poids pèsent sur t(;s mariages des volontés et des convenances autres que celles des époux, l'orgueil, le faste, les vices des parents, l'ambition d'un proche, le bon plaisir du roi? Quels senliments, quelles idées y apportent les époux eux-mêmes? (lombien valent à ce moment la naissance, la faveur, le pouvoir, l'argent; combien l'honneur, le mérite, la vertu? c'est-a-dire quels sont la constitution, les mœurs, les préjugés, les besoins, l'esprit de cette société..
Ce n'est pas seulement la société dans ses traits généraux, mais ses diverses classes dans leurs traits distinctifs que nous peignent les mariages, surtout lorsque les époux sont de condition différente. Ils éclairent par de vifs et piquants contrastes les sentiments, les habitudes, le ton et les manières de ces classes; parfois au contraire ils donnent tort au préjugé, nous montrent certaines <lifféronces traditionnelles s'atténuant, s'cffaçant même par la politesse croissante de la bourgeoisie, ou par la supé-
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riorite des dons naturels; ils nous donnent la mesure de la fortune, du prestige, de la puissance relative de chacune de ces classes, nous marquent, avec les prétentions qui les séparent, les intérêts qui les rapprochent et qui commencent dans la société civile la fusion destinée à s'accomplir un jour dans la société politique. Grands seigneurs enorgueillis de leur origine et de leurs dignités, bourgeois gouvernant, administrant, jugeant au nom du roi, manants enrichis par les affaires, nous apparaissent se méprisant, se froissant, se jalousant les uns les autres, et néanmoins s'alliant les uns aux autres pour s'emprunter réciproquement ce qui leur manque.
Les mariages nous retracent encore d'une façon frappante les destinées des fiimilles qui ont à des titres et à des degrés différents marqué dans l'ancienne société française, leur humble ou brillante origine, le progrès, le faîte, le déclin ou les vicissitudes de leur fortune; les vertus, les mérites, souvent aussi les bassesses et les hontes qui les agrandissent et les élèvent, les folies qui les ruinent ; leurs grandeurs et leurs misères se reflètent en quelque sorte dans la diversité de leurs alliances.
Un intérêt original nous a paru s'attacher au contraste et au rapprochement de ces classes ainsi qu'à l'histoire de ces familles, et le désir de le mieux dégager nous a suggéré les divisions mêmes de notre travail. Nous avons suivi et en quelque sorte descendu les différents degrés de la société, depuis les princes de la maison de France jusqu'aux financiers sortis de la foule, en distinguant même certains groupes qui forment l'élite des grands seigneurs et l'élite des bourgeois : les maisons princières issues de maisons souveraines ; les familles du tiers revêtues de charges de secrétaires d'État. Les distinctions d'origine, dans le temps et dans la question qui nous occupent, ont une importance incontestable : les princes Lorrains ont un rang et un prestige qui relèvent singulièrement l'éclat et l'honneur de leur alliance; les Golbert, les Le Tellier,
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les aulres familles do secrétaires d'Etal, sont de souche bourgeoise, mais quel puissant essor elles ont pris par la jj^randeur des charges remplies, par l'étendue du pouvoir possédé! Et pourtant le souvenir de leur origine subsiste ; il subsiste sous les noins, sous les titres nouveaux, et même, après deux ou trois générations écoulées, il provoque encore de moqueuses allusions, parfois des froissements plus graves. Le maréchal de Villeroy, tout grand seigneur qu'il paraît être, n'est qu'un rejeton de secrétaires d'État, et sa femme, née Brissac, le lui rappelle plus souvent et plus durement qu'il ne convient pour la paix du ménage. En notant, en ravivant toutes ces distinctions, nous comprenons mieux les sentiments excités et mis enjeu par les mariages, les répugnances ou l'attrait qu'ils inspirent, les préjugés à vaincre, les distances à franchir pour les familles nées dans des conditions extrêmes ; nous comptons les degrés que leur orgueil humilié ou ravi doit descendre ou monter pour qu'elles arrivent à se rejoindre, et nous mesurons plus sûrement la force des raisons qui viennent à bout de puissantes et multiples résistances.
Tout en recueillant les informations contenues dans les Lettres, Mémoires, Journaux, Souvenirs de tout genre qui vont de Tallemant des Réaux à l'avocat Barbier, tout en attachant un prix particulier à celles que note l'exactitude de Dangeau ou qu'anime la verve de M™' de Sévigné, c'est dans Saint-Simon dans ses Mémoires on sesAdditiopis à Dangeau \ que nous avons le plus largement
1. Les Additions à Dangeau sont écrites entre 17â9 et 1738 ; la rédaction dé/initiYe des Mémoires est comprise entre les années 1739 et 1751 (voy. Notice sur la vie et les Mémoires du duc de Saint-Siniony par Chéruel; Hachette, 1876). Nos citations des Mémoires ^ empruntées à rédition Chéruel en 13 volumes in-12. ont été vérifiées sur l'édition Chéruel et Régnier fils, en 20 volumes in-12. De l'édition préparée par M. Chéruel pour la CoUeclion des grands écrivains, nous n'avons malheureusement pu consulter ({ue V Introduction f qui a seule paru uu moment où nous mettons sous presse : lu science si sûre de notre ancien maître à TÉcole normale nous aurait été d'un grand secours pour l'intelligence complète des Mémoires.