‹ Les mariages dans l'ancienne société françaiseChapitre 2 sur 318 · IV AVANT-1»R01>0S · texte numérisé non relu

IV AVANT-1»R01>0S

puise, parce qu'il nous offrait l'objet de notre élude avecune abondance, une variété, une lumièreet un attrait que nous ne trouvions nulle part ailleurs au même degré. L(» goût, la passion des généalogies; le besoin de connaître ses contemporains non-seulement en eux-mêmes, mais en quelque sorte dans leurs ancêtres, dans l'origine, dans les alliances, dans les fortunes diverses de leurs races ; un sentiment éveillé, inquiet, irritable des distinctions de castes et des atteintes qu'elles reçoivent; une double et merveilleuse aptitude d'observateur et de peintre; d'une part, une curiosité aiguisée, perçante, qui pénètre les intentions, les vues, les intrigues les mieux enveloppées ; de l'autre, un feu d'imagination, une puissance de verve qui colore et passionne le récit, fait de nous des spectateurs attentifs, émus, tour à tour égayés et indignés de la comédie matrimoniale qui se jouait il y a tantôt deux siècles; enfin un incomparable génie de peintre de portraits qui nous rend comme présents les personnages de cette comédie, qui les prend et les exprime tout entiers, corps et âme, si je puis dire, avec la nuance propre de leur esprit et de leur caractère, avec la conformation de leur personne, les traits et l'expression de leur visage, l'éclair de leur regard, le son de leur voix, l'allure de leur démarche, en un mot avec la puissance et la fascination de la vie, voilà ce qui désignait, ce qui imposait Saint- Simon à notre préférence. Aussi bien pour tout ce qui touche à l'hisloire des mœurs de l'ancienne société française, Saint-Simon demeure la source principale : il convient seulement de savoir se défendre contre celles de ses affirmations qu'une passion évidente inspire, en les contrôlant, s'il est possible, ou en restant, à tout le moins, dans une sage réserve.

royaume, dans sa propre maison. Les Condés , n'étaient point intraitables sur le chapitre des mésalliances utiles. Le duc d'Enghien, malgré son ardent amour pour M"® du Vigean, avait dû se soumettre à la volonté des siens et épouser une nièce de Richelieu, M"' de Maillé Brézé ; son père avait même recherché une double alliance avec Richelieu, et demandé, comme à genoux, pour sa fille, le frère de M"* de Brézé ; il fallut que le cardinal le rappelât au sentiment de sa propre dignité, en lui « répondant qu'il voulait bien donner des demoiselles à des princes, non des princesses à des gentilshommes ' ».

On avait vu le cadet du duc d'Enghien, dans son impatience de s'allier au successeur de Richelieu, lui demander une de ses nièces, quelle qu'elle fût ; il ne tenait qu'à la dot et à un grand commandement militaire. Son secrétaire, Sarrasin, mieux avisé, lui choisit la plus sage. Mazarin ne laissa pas de se faire prier pour devenir l'oncle d'un prince du sang *.

Le prince de Conti ne vécut pas assez longtemps pour voir le mariage de l'aîné de ses fils avec la fille de M"* de la Vallière * ; sans doute, ainsi que son frère Condé, il l'eût ^gardé sinon comme un grand honneur, du moins comme une grande fortune pour sa maison. Quant au petit prince de Conti et à M"* de Blois, ils semblent n'avoir ni souci ^i même conscience des motifs intéressés qui ont décidé leur union, et s'épouser uniquement parce qu'ils s'aiment.

Leur mariage s'entrecroise et contraste d'une piquante façon ^vec celui de Monseigneur* et de l'infante de Bavière. La politique et la diplomatie ont déjà réglé et fixé la destinée du Dauphin, lorsque le portrait de l'infante arrive à Versailles.

1> Mémoires de Mademoiselle de Monlpensier, t. II, ch. ii (édit. Chéruel; Hachette, 1858). — Tallemant des Réaux, M'^' d'Aiguillon, t. II (édit. Paulin

Pàri8).

^- Mémoires de Daniel de Cosnac, t. I, p. 131.

3. Anne-Marie de Bourbon, nommée M"<> de Blois, née le 2 octobre 1666, variée le 16 janvier 1680 à Louis-Armand de Bourbon, prince de Conti, né 1« 4 avril 1661.

4. Le roi ayant pris par badinage Thabitude d'appeler son fils « Monsei- (Ji«ur -», peu à peu la cour l'imita, et bientôt après, non-seulement on ne ^"i dit plus que « Monseigneur », parlant à lui, mais même parlant de lui, et ^ nom de Dauphin disparut pour faire place à celui de Monseigneur tout «ourt. (Saint-Simon, t. IV, p. 361.)

Le roi le montre à Monseigneur chez M"* de Montespan; Monseigneur se déclare satisfait. Le roi l'apporte chez la reine, rattache à la tapisserie. « Elle n'est pas belle, dit-il, mais elle^ ne déplatt pas; elle a beaucoup de mérite. » Et voilà lau présentation faite.

Le roi était obligé de se rabattre sur le mérite de sa bru ; Tauteur du portrait, Troy, le peintre à la mode, n'avait pu cacher toute la vérité. La description qu'il reçut de M™* de Maintenon, envoyée comme dame d'atours au-devant de la princesse, n'était guère plus rassurante. M"* de Maintenon louait son désir de plaire, son esprit, sa dignité, sa taille, sa gorge, ses bras, ses mains, mais ne soufflait mot de sa figure. Le roi restait inquiet; il envoya Livry, son maître d'hôtel. « Sauvez le premier coup d'oeil, lui répondit le fidèle messager, et vous serez content » Que signifiaient toutes ces réticences ? Que la princesse avait le front et le nez trop longs, du moins à proportion du reste, pour employer le langage courtois de M"* de Sévigné. Le piquant en tout ceci c'est le rôle très-effacé de Monseigneur. On choisit, on épouse sa femme pour lui; on s'inquiète pour lui de ses attraits; on va pour lui la recevoir à la frontière. « Quand sera-t-elle grosse?» demande-t-il ingénument à son gouverneur, M. de Montausier. Monseigneur avait quelquefois de l'esprit à force de simplicité; sa question était une excellente satire des mariages royaux où tout se faisait par procuration.

Le mariage du prince de r4onti et de M"^ de Blois a une allure autrement vive et décidée : il ne se traite pas par ambassadeurs, lettres et portraits; les originaux sont en présence ; ils se plaisent, ils se le disent; leur union larde trop à leur gré.

Ils sont charmants tous les deux; ils dansent, ils parlent à ravir. L'un a l'esprit vif et mordant avec grâce ; l'autre excelle à dire mille a petites chosetles » qui enchantent, sortant de sa belle bouche. M""^ de Sévigné écoute, regarde, admire; plus de fâcheuses réticences, plus de premier coup d'oeil à sauver : M"® de Blois est un prodige d'agrément et de bonne grâce, un chef-d'œuvre, un ange. On la loue en prose, on la loue en vers ; on détouiiie à sa louange ceux que la Fontaine adressait à M"" de Sévigné, car le

Page 1