CHAPITRE IV
I. Fortune et mariages des seigneurs de Luynes. — Les frères du connétable de Luynes faits duc de Chaulnes et duc de Luxembourg par leurs mariages.
— La duchesse de Piney-Luxenibourg remariée au comte de Tonnerre. — Enfants du premier lit sacrifiés à la fille du second. — Séductions d*un duché femelle. — Mariage de M*'* de Glermont-Tonnerre avec le fils de Montmorency-Bouteville, qui devient duc de Luxembourg. — La haine de la duchesse de Nemours contre les Condé fait la fortune du bâtard du comte de Soissons et son mariage avec M*^ de Luxembourg. — Sentiments altiers de M"" de Nemours. — Un mariage ébauché avec proposition de dédit en cas de rupture.
II. M"* de Soissons épouse le petit-fils de MM. de Chevreuse et de Dangeau. — Ruineuses inventions du duc de Chevreuse. — Portrait de Dangeau. — 11 se marie par amour et par vanité avec M"' de Lœwenstein. — Sa vanité déçue. — Valeur, esprit, impudence et vices de son fils, Gourcillon. — M"" de Pompadour sacrifiée à l'ambition de ses parents. — Faveur vaut dot. — Mariage de M"" de Biron avec le marquis de Nogaret. — Fatuité de M. de Nogaret. — Sa mort prématurée.
— Lamentations orgueilleuses de sa mère. — Singulier effet des substitutions de biens. — Les filles suivent les biens de leur maison et épousent ceux qui en héritent. — Le mariage du marquis de Biron paye les dettes de son père. — Ses nombreux enfants. — Gendres attirés par son nom et son crédit. — Étrange mariage de l'une de ses filles avec le marquis de Bonneval. — Aventures de Bonneval avant et après son mariage. — Sentiments généreux et tendres de sa femme.
III. Habileté hardie de la duchesse de la Ferlé dans le choix de ses gendres.
— Le marquis de Mirepoix se trouve marié, presque à son insu, avec l'aînée de ses filles. — Le marquis de la Garte, favori de Monsieur, épouse la cadette en prenant le nom de la Ferté. — Corruption précoce de M"" de Menetou. — Alliances scandaleuses du chevalier d'Oppède et de la comtesse d'Argenton, du comte d'Albert et de M"® de Montigny. — Bâtarde non reconnue de Monseigneur mariée par la princesse de Gonti. — Brillant établissement d'une bâtarde du Régent et d'une comédienne.
La fortune des Luynes date du même règne que celle des
Saint-Simon. L'ancien page de Louis XIII, Charles d'Albert,
fort de sa faveur croissante, entre dans la maison de Rohan
(^617), et ses frères s'élèvent avec lui et par lui*. La fille du
vidarae d'Amiens, héritière d'Alli, de Pecquigny et du comté
de Chaulnes, qu'il avait refusée pour lui-même, il la donne
à son frère Cadenet. Le vidame exigea de son gendre qu'il
prit le nom et les armes de Chaulnes. La condition était douce;
les petits seigneurs de Luynes avaient tout à gagner au change
et à se confondre avec l'ancienne noblesse; ajoutez que le
comté de Chaulnes fut érigé en duché-pairie à l'occasion et en
faveur de ce mariage (1619).
Le connétable avisa pour Brantes, son autre frère, une fille de celte illustre maison de Luxembourg qui avait donné plusieurs empereurs h l'Allemagne. Marguerite-Charlotte de Luxembourg, duchesse de Piney, descendait, par la branche de Brienne, du connétable de Saint-Pol, marié à une princesse de Savoie, sœur de la femme de Louis XI, ce qui n'empêcha pas, il est vrai, le roi de France de faire décapiter son beaufrère en place de Grève (1475). L'épouse choisie était encore une petite fille, mais elle possédait un duché femelle et pouvait faire son mari duc et pair; il fallait devancer les prétendants qui allaient affluer. Ainsi fit Brantes, qui devînt duc de Luxembourg par la grâce d'une enfant de douze ans (1620). Connétable de France! duc de Chaulnes! duc de Luxembourg! le
1. Tallemant rapporte le bruit qui faisait descendre le connétable du capitaine Luynes, bâtard d*un chanoine du comtat d* Avignon. M. Paulin Paris dit à ce sujet : • On a droit peut-être de contester les liens qui rattacheraient les d*AIbert du comtat Venaissin aux A/frertt, patriciens de Florence, réfugiés en terre papale vers le commencement du xv" siècle; et ce qui justifiera toujours quelques doutes, c'est le silence absolu que garde sur cette connexité le savant et judicieux le Laboureur {Additions aux Mém. de CastelnaUy t. II, p. 418 à 424). Mais au moins est-il certain que les d'Albert, durant tout le XV" siècle et tout le xvi% ont été reconnus pour fort bons gentilshommts du comtat; que leur filiation est dès ce temps-là, à Tabri de toute incertitude, et que leurs alliances ont attesté constamment l'opinion qu'on avait de leur honorable origine. » (Tallemant, t. I, le Comiétable de Luynes.)
temps était loin où Ton racontait que les trois frères n'avaie qu'un seul bel habit et qu'un seul bidet pour aller au Louvre^ <
La duchesse de Luxembourg resta veuve à vingt-deux ^m^ avec un tils et une fille. Elle se remaria, probablement par amour, à un cadet de Clermont-Tonnerre, en sacrifiant so/} nom, son rang, ses honneurs de duchesse. Sans enfants du premier lit, elle aurait pu apporter à son époux le duché-pairie et le transmettre à ceux du second lit ; il est permis de croire que les enfants de M. de Brantes ne furent pas vus de fort bon œil par M. de Clermont-Tonnerre, et l'événement le prouva de reste. Il se trouva que le fils était très-faible d'esprit; on n'eut garde de négliger la chance qui s'offrait : on le fit interdire, enfeimer à Saint-Lazare' et, par surcroît de précaution, ordonner diacre, afin de lui ôter toute idée de mariage. La fille, sans être des plus sensées, n'était cependant pas imbécile; on la fil religieuse bénédictine à TAbbaye-aux-Bois, sans attendre que sa vocation se fût déclarée; sa vocation ne se déclara même jamais qu*à demi: tantôt elle prétendait qu'on l'avait contrainte, tantôt elle se laissait faire maltresse des novices; le caractère et Thabitude l'emportaient tour à tour.
Une fille cependant était née du second mariage, un des plus grands partis de France, si le diacre et la religieuse venaient à quitter définitivement ce monde, ou du moins consentaient à se dessaisir de leurs droits en sa faveur. Condé, lorsqu'elle fut en âge, songea à la marier à l'un de ses compagnons d'armes, au fils de ce gentilhomme que sa passion efirénée pour les duels finit par conduire en place de Grève, Montmorency-Bouteville, descendant d'un putné de la maison de Montmorency. Condé était Montmorency par sa mère; il était de plus l'amant de M"' de Chàtillon, sœur de Bouteville; enfin Bouteville lui plaisait par ses talents militaires, par sa valeur, par sa verve, et aussi par son goût pour les plaisirs : il voulut, pour toutes ses raisons, faire sa fortune.
Saint-Simon n'a pu nous peindre M"* de Clermont-Tonnerre que de longues années après son mariage; il ne Fa rencontrée